AVORTEMENT: LES EVEQUES CONTESTES

Les catholiques expriment ouvertement leurs divergences à propos de l'avortement

«Injuste» et «inacceptable»: les évêques contestés

La position des évêques à propos de l'IVG ne fait pas l'unanimité chez les catholiques, romains ou non. Loin de là.

Si, pour les évêques, le texte de loi adopté récemment au Parlement à propos de l'interruption volontaire de grossesse est «inacceptable» et «injuste», beaucoup de chrétiens leur renvoient la monnaie de leur pièce en affirmant que c'est la déclaration épiscopale qui est...inacceptable et injuste. Et l'incompréhension est encore plus vive chez les catholiques non romains que nous avons interrogés.

Selon certaines études, la position présentée par les évêques refléterait principalement celle d'une frange de familles, généralement de milieu relativement aisé, pratiquants fervents, qui, soit peuvent encore ajouter un enfant imprévu aux quelques-uns déjà présents, soit ne sont plus en âge de procréer. Ce sont généralement des gens qui prient en famille et ont certaines dévotions de type marial ou adoration du saint sacrement.

Une directrice catholique d'école d'infirmières dit son désarroi et souligne l'importance de l'information et de l'accompagnement dans les services de gynécologie et en maternité: C'est dans cet accompagnement qu'est le rapport à l'éthique. Il faut que les femmes sachent qu'avoir vécu un échec, ce n'est pas rater sa vie. Nous sommes confrontées au syndrome post-avortement... Je pense que nous sommes dans l'adolescence de la sexualité. Après une période de tabou tout est devenu possible...et on voit se produire de «bêtes» accidents. On a peur de libéraliser parce qu'on ne fait pas confiance à l'humain. Mais les gens sont travaillés par l'esprit. Ils peuvent faire face. Il faut aller vers une plus grande responsabilisation... mais tout cela est nié dans la déclaration épiscopale. Il faut aussi éduquer à la contraception.

Les théologiens invoquent la cons-cience individuelle, «juge suprême». Ils vont même jusqu'à minimiser l'importance du discours du cardinal Danneels, affirmant que, dans le particulier, d'autres paroles sont dites et un discours plus permissif tenu. L'inconvénient d'une telle pratique - rappel d'une parole forte, à relativiser dans le concret des situations - est qu'elle privilégie les plus instruits et les plus favorisés qui connaissent le droit canon, mais ne soulage guère le catholique très moyen face à ses problèmes de conscience...

RIEN DE POSITIF

SUR LA CONTRACEPTION

Pour des catholiques engagés dans la pastorale familiale cette loi est injuste parce que dès l'abord faussée par les mots employés et les confusions faites. Ils lui reprochent de parler de la mise à mort de tant d'êtres humains à peine engendrés ou de l'enfant avorté qui en perdant sa vie, perd toutes ses chances sans se demander quelles sont les chances réelles d'un foetus mal formé ou d'un enfant non accepté socialement et voué aux foyers et maisons d'accueil (même s'il y en a d'excellentes) est pour beaucoup profondément choquant...

Une fois de plus rien de positif n'est dit à propos d'une contraception efficace. Il y a pourtant des familles qui ont fait leur plein d'enfants...

Certains pensant que dans la situation actuelle de nomination d'un nouvel évêque, à Namur, l'Eglise catholique de Belgique veut se montrer plus romaine que le Vatican lui-même. Il ne faut pas oublier qu'il y a quelques semaines l'Eglise polonaise se proposait d'offrir au Pape l'abrogation de la loi autorisant l'avortement en guise de cadeau de bienvenue pour sa prochaine visite. Il ne conviendrait pas que les évêques de Belgique soient en retard dans cette défense des «valeurs chrétiennes» et la décision de fermer le séminaire progressiste de Jumet (voir Le Soir du 28/3 et du 4/4) serait de la même eau.

Pour beaucoup, une telle prise de position risque d'éloigner de l'Eglise nombre de personnes, y compris des catholiques.

Au-delà du monde catholique, largement majoritaire dans ce pays (ce qui fait que quand les évêques parlent, c'est d'abord un événement politique avant d'être un événement religieux!) nous avons tenté de déterminer la réaction d'autres chrétiens.

Interrogés, les orthodoxes ont répondu qu'ils condamnaient également l'avortement.

Dans nos Eglises d'Orient, l'avortement n'est pas pénalisé, mais il est interdit. On ne punit toutefois pas car, dans nos cultures, cela n'existe pas. De toute façon l'Eglise n'intervient pas, par des règles, dans la vie privée des gens mais le respect de l'autre est primordial: l'autre, tout autre, est une icône (image de Dieu). Pas plus que d'avortements nous n'avons de maisons de retraite où nous abandonnerions nos vieux. Nous ne rejetons pas plus ceux qui nous ont donné la vie et nous ont élevés que ceux à naître... Oui, dans certains pays comme l'Egypte ou la Syrie des avortements se pratiquent mais chez ceux que nous appelons des Européens. Certes nous n'encourageons pas délibérément la contraception, mais nous dirigeons les gens qui, pour des raisons sociales, familiales ou autres, ne veulent pas avoir d'enfants vers un médecin qui choisira avec eux les moyens appropriés... afin, justement, de ne pas avoir recours à l'avortement... Oui, nous avons des dogmes (sur la Trinité, la double nature du Christ et la mère de Dieu) et un droit canon mais qui concerne l'ecclésiologie, l'ordination des diacres, des prêtres, leur manière de vivre (ils peuvent être mariés)... mais ces lois ne s'occupent pas de la vie privée des gens.

Chez les anglicans, même chanson. Oui, l'avortement est à condamner et il faut tout faire pour l'éviter. Oui à une parenté responsable, à l'enfant désiré. Il ne viendrait pas à l'idée d'un évêque anglican, fût-il de Canterbury, d'intervenir ainsi dans la vie privée des personnes. Pas d'excommunication non plus et surtout pas au personnel médical.

Un avortement ne sera jamais une partie de plaisir et la meilleure manière de l'éviter est une contraception efficace. Il est tout de même surprenant que dans le texte des évêques il n'y soit fait aucune allusion et qu'il n'y ait comme remède que les placements en institution des enfants non désirés ou handicapés...

DANS CERTAINS CAS,

UNE LÉGITIME DÉFENSE

Pour les protestants de l'Epub (Eglise protestante unie de Belgique) assimiler l'avortement à un meurtre est un abus de langage. C'est ce que déclarait à la fin de sa réunion, le district Anvers-Brabant-Limbourg.

Nous sommes tous d'accord pour dire que l'avortement est un mal, et nous considérons qu'il est injuste et démagogique de parler de gens qui seraient pour ou contre l'avortement... Il y a des situations où, entre deux maux, il faut choisir le moindre... On peut dans certaines situations parler de légitime défense... Nous ne sommes pas d'accord non plus avec les enseignements de l'Eglise catholique romaine qui en manière de droit des personnes dit ce qui est permis ou défendu. Cela n'est pas conforme à la lecture de la Bible... Dans l'Eglise catholique jusqu'en 1869 l'avortement était licite dans des situations de détresse... Nous pensons que cette loi a l'avantage de fixer un cadre par rapport à la situation actuelle basée sur la discrimination et des pratiques illégales. La nouvelle loi renvoie les personnes concernées à leurs responsabilités... Cependant tout texte de loi, voulant intervenir dans les vies des personnes, sera toujours boiteux, puisque ne pouvant prendre en compte les diversités des situations. C'est pourquoi il est important dans l'éducation de développer le sens des responsabilités morales et personnelles... Mais de toute façon, on ne peut charger des femmes en difficulté de tous les péchés de Sodome et Gomorrhe.

JEANNE SOMER-GOTTELAND

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