Bande dessinée L'ultime galop de Morris Nous sommes tous de pauvres cow-boys solitaires Décès Morris, créateur de Lucky Luke Il était le dernier des «quatre» Deux mots le caractérisaient: «modeste» et «inventif» «La mort oubliera le dernier dinosaure» «C'était un dieu du dessin» L'homme d'un seul personnage? HUMEUR Le «lonesome cow boy» de notre Ouest

Bande dessinée L'ultime galop de Morris Nous sommes tous de pauvres cow-boys solitaires ROBERT ROUYET

Morris, créateur en 1946 du personnage de Lucky Luke, le plus célèbre cow-boy humoristique de l'histoire de la bande dessinée européenne, est décédé mardi, à Bruxelles, d'une embolie. Il était âgé de 77 ans... et n'envisageait nullement de prendre sa retraite. Son dernier album est d'ailleurs paru il y a peu. Morris était un authentique monument. L'histoire même du 9 e art ne peut s'envisager qu'en fonction de son personnage et du rôle qu'il y a joué, pendant plus de cinquante ans.

Né à Courtrai en décembre 1923, Maurice de Bevere entama sa carrière dans le monde de l'illustration en 1943, en qualité d'encreur dans un studio belge de dessins animés. A la fermeture du studio, il rejoignit Franquin et Will qui faisaient leur apprentissage auprès de Joseph Gillain - alias Jijé.

Avec Goscinny,

une nouvelle histoire

de l'Ouest américain

Dès 1945, Morris travaille pour le «Moustique», pour lequel il dessine nombre de couvertures. Puis, en 1946, il crée son cow-boy solitaire et son inséparable compagnon, Jolly Jumper - un cheval doté d'une forte personnalité et, quelques années plus tard, d'un bagout digne d'un camelot.

Après avoir travaillé seul sur son personnage et réalisé des albums aussi célèbres que «Pat Poker», «Phil Defer» ou «L'élixir du docteur Doxey», Morris fera de René Goscinny son complice attitré. Les deux compagnons uniront alors leurs forces humoristiques pour imaginer une foule de personnages truculents et folkloriques, créant à leur guise et selon leur fantaisie une nouvelle histoire de l'Ouest américain.

A la mort de Goscinny en 1977, Morris travaillera avec différents scénaristes dont plusieurs lui fourniront le matériau de très bons récits comme «Le bandit manchot», «Sarah Bernhardt» ou «La fiancée de Lucky Luke». Le succès remporté par les albums de Morris a été fracassant, les tirages atteignant des chiffres qui font rêver la majorité des auteurs de BD.

Quand on lit Lucky Luke, on a parfois peine à imaginer que, derrière ces récits pleins d'humour, se tenait un créateur sérieux, s'astreignant avec conscience à des heures de labeur. Morris faisait aussi partie de ce groupe très particulier des porteurs de noeuds papillon comme Jacobs et Simenon. Peut-être parce que la cravate lui rappelait trop la corde du pendu qui intervient si souvent dans ses histoires.

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Décès Morris, créateur de Lucky Luke Il était le dernier des «quatre»

Morris, créateur du personnage de Lucky Luke, l'homme qui tire plus vite que son ombre, est décédé mardi dernier, d'une embolie. Ainsi s'éteint le dernier survivant de la «bande des quatre».

DOSSIER

JEAN-CLAUDE BROCHÉ

LUCIE CAUWE

LUC HONOREZ

YVES MOTTE DIT FALLIZE

ROBERT ROUYET

Né à Courtrai le 1er décembre 1923, Maurice de Bevere, futur Morris, fit donc la connaissance de saint Nicolas dès sa plus tendre enfance. Quand on démarre dans la vie avec un tel acquis, on ne peut que devenir un grand gamin, plein d'humour, amateur de cadeaux, ceux que l'on reçoit et ceux que l'on offre. C'est ce qu'il fit toute sa vie: nous offrir de beaux cadeaux sous la forme d'albums.

La vie professionnelle du père de notre cow-boy courtraisien commence à 20 ans. Il entre chez CBA, un studio belge de dessins animés où il travaille comme encreur. Il a donc déjà un pied à l'étrier. Paf! le studio ferme. Morris rejoint alors Waterloo à marche forcée. Il y retrouve Franquin et Will, qui travaillent sous la bienveillante houlette du père nourricier de la bande dessinée belge de l'époque, Gillain, dit Jijé. Ces quatre-là vont devenir la «bande des quatre» bien avant Mm e Mao et ses complices.

En 1945, Morris commence à illustrer systématiquement des couvertures pour le «Moustique». Et l'année suivante, roulez tambours, trompettez, trompettes de la renommée! il crée un personnage de cow-boy vêtu aux couleurs de la Belgique: chemise jaune, gilet noir, foulard rouge, monté sur un cheval blanc (encore muet à l'époque). Lucky Luke et Jolly Jumper viennent de faire leur entrée dans le monde de la bande dessinée. La première aventure, «Arizona», paraît dans l'Almanach Spirou 1947, édité... fin 1946. Puis le «Journal de Spirou» lance «La mine d'or de Dig Digger». Les éditions Dupuis entament la publication en album dès 1949.

Le succès

de Lucky Luke

ne s'est jamais démenti

Entre-temps, Morris et Franquin ont accompagné la famille Gillain aux Etats-Unis et au Mexique. Périple précieux. Il fait à New York la connaissance d'un petit bonhomme à la balle souriante, René Goscinny, avec lequel il va travailler dès son retour en Europe en 1955. Soyons francs, ce sera le véritable âge d'or des aventures de Lucky Luke entamé avec «Des rails sur la prairie» et achevé en 1977 avec la mort brutale de Goscinny. Bien sûr, Morris avait au préalable publié des Lucky Luke de haut vol comme «Pat Poker», «Phil Defer» ou encore «Hors-la-loi» où pour la première fois interviennent les Dalton, les vrais. A noter qu'au terme du récit, lors de l'attaque de la banque, Lucky Luke tue Bob Dalton d'une balle dans la tête. Inadmissible bien entendu dans la bande dessinée pour enfants à l'époque. Dans l'album, le coup de feu de Lucky Luke tranche le foulard du bandit, lequel choit dans un tonneau.

Mais l'arrivée de Goscinny apporte une vigueur, un humour délirant, une verve intense qui confèrent vraiment à la série ses lettres de noblesse. Navré de la disparition des frères Dalton, Morris et Goscinny les ressusciteront grâce à leurs cousins. Lorsque Goscinny le quittera, victime d'une attaque cardiaque, Morris refusera de s'adjoindre un nouveau scénariste à plein temps. Il travaillera de façon ponctuelle avec différents auteurs: Hartog van Banda, Bob de Groot, Guy Vidal qui imaginera une «Fiancée de Lucky Luke» et surtout Fauche et Léturgie qui jetteront presque notre cow-boy solitaire dans les bras de Sarah Bernhardt. Il est vrai que, sous ses dehors prudes, Luke est un grand séducteur. N'est-il par parvenu à faire pleurer Calamity Jane?

Plus que tout autre personnage peut-être, Lucky Luke aura été le symbole le plus fort, le plus marquant de la qualité de la bande dessinée d'humour franco-belge. Son succès ne s'est jamais démenti, ses tirages ont atteint des chiffres fascinants. Admettons qu'au fil des ans, la qualité a baissé, les vieux bédéphiles se sont peu à peu lassés d'un humour qui devenait répétitif. Alors, pour se consoler, ils s'offrent une grande plongée en mer de nostalgie et relisent inlassablement les beaux, les grands Lucky Luke, ceux qui les ont fait rêver tant et tant de fois.

Aujourd'hui, nous avons tous une impression de froid - et le temps maussade n'y est pour rien. Même le colonel McStruggle a frissonné, et les fanions du XX e de cavalerie sont en berne.

R.R.

Deux mots le caractérisaient: «modeste» et «inventif»

Directeur général des éditions Dargaud et de Lucky Comics, société parisienne détentrice des droits d'édition et d'exploitation, Claude de Saint-Vincent a, pour la dernière fois, rencontré Morris voici quelque deux mois.

Il était venu de Bruxelles à Paris, rue Mussorgski, en train comme toujours, pour visionner des éléments d'une série télévisée; il s'agira de 52 épisodes originaux. Donc pas du dessin animé au départ d'albums. Ces «Nouvelles aventures de Lucky Luke» étonneront par certaines modernisations. Morris voulait se rendre compte de l'avancement des travaux. Ces films passeront sur France 2 et France 3 à la rentrée de septembre.

A la question classique mais cruelle - résumez un mort en en mot! -, Claude de Saint-Vincent choisit et répète plusieurs fois Modeste. Et s'il en fallait un second, il opterait pour «Curieux»...

Depuis que j'ai fait sa connaissance, voici seulement une dizaine d'années, j'ai toujours été frappé par son inventivité. S'il vivait discrètement, ayant toujours le souci extrême de ne pas voler la vedette à ses héros, il n'était pas pour autant replié sur «sa» bande dessinée. Il s'intéressait beaucoup à l'audiovisuel et aux nouvelles technologies, il prenait plaisir aussi à fabriquer des maquettes, à bricoler ou à transformer des objets. Il était très habile de ses mains et pas seulement quand l'une tenait un crayon. Savez-vous que ce «discrétissime» parlait huit langues? La qualité humaine qui le caractérise, l'humilité, ne l'a pas empêché non plus de créer et d'imposer un vocabulaire: le choix de l'appellation «neuvième art» pour la bédé, tout comme l'expression «Plus vite que son ombre» qui est mise à toutes les sauces. Le dictionnaire Robert des expressions lui en reconnaît la paternité.

«Il nous laisse

un album... et demi, en plus de 52 épisodes originaux de télé-bédé»

Morris, qui se voulait aussi peu théâtral que possible, même s'il avait fait de Sarah Bernhardt une héroïne de bébé, cumulait malgré lui les distinctions honorifiques.

Il était des plus fiers de la médaille que l'Organisation mondiale de la santé lui avait remise à Genève en 1988 pour avoir enlevé à Lucky - Luke sa sempiternelle cigarette. Il était aussi citoyen d'honneur de Waterloo, de Courtrai - et, bien sûr, d'Angoulême - et titulaire de nombreuses décorations françaises et belges.

Une embolie a terrassé le père de Lucky mais celui-ci va encore, sur Jolly Jumper, faire gambader nos imaginations...

Morris avait «de l'avance»: il nous laisse, en plus des 52 films de télévision dont je vous ai parlé, un album terminé, le sixième «Bêtisier», prêt à paraître, et un second, à achever: «La légende de l'Ouest» où il devait en être à la moitié de son ouvrage.

Sans doute deux livres, cinquante-deux «feuilletonnades» télé: Morris ne nous a pas tout à fait quittés mardi. D'autant moins que le comique français Jamel Debbouze incarnera Joe Dalton dans un film de fiction en cours de production et qu'en 2002, la ville de Palmela, près de Lisbonne, accueillera sur près de 80 hectares un premier parc d'attractions baptisé Lucky Luke.

Celui-ci, qui est né très exactement le 10 septembre 1947, va très longtemps survivre à ce père dont les obsèques ont eu lieu ce vendredi. Mais plutôt que de songer au croque-mort, que Morris «croquait» si bien dans ses albums, on se replonger dans ceux-ci et dans des hommages qui n'avaient rien de funèbres: «Le Livre d'Or de Morris» de Jean-Paul Tibéri (Sedli), «L'univers de Morris» par Philippe Mellot (Dargaud Suisse) et «La face cachée de Morris» par Yvan Delporte (Lucky Productions)

J.-C.B.

«La mort oubliera le dernier dinosaure»

Notre journal a souvent interviewé Morris. Voyage télescopé dans une machine à remonter le temps actionnée par l'hélice de l'éternel noeud pap du dessinateur qui cachait des bottes à la John Wayne sous son costume de bourgeois.

ENTRETIEN

Vous souvenez-vous du moment où vous avez créé Luke?

Je vivais, après la guerre, dans un gourbi bruxellois. Ma logeuse chantait sans arrêt «Je suis seule ce soir»... Pour m'évader, ça m'a donné l'idée de créer un cow-boy de fantaisie qui entonnerait «Je suis un pauvre cow-boy solitaire»... De plus, la logeuse avait de grandes dents jaunes et des jambes arquées... tel le cheval Jolly Jumper. Et une mèche folle sur le front avec un menton prognathe comme Lucky à ses débuts. En ce temps, la BD était un divertissement pour minus! Les héros des BD belges naissaient souvent d'une plaisanterie.

Luke est une marionnette. On retient surtout vos personnages secondaires...

Sa transformation en pantin est un problème. Il n'est pas aussi savoureux que les Dalton ou le juge Roy Bean. Mais il reste le catalyseur. Un «trou noir» qui avale narrations, trognes. Jumper est son Donald Duck.

Un «message» dans vos BD?

Le message est tellement caché que, moi-même, je ne l'ai jamais découvert. Je n'ai pas à me justifier de faire de l'humour pour la joie de l'humour.

Les femmes qui entourent -Lucky Luke sont souvent des harpies ou des grotesques.

Car les chipies, les hommasses sont plus drôles que les girondes! Cherchez pas plus loin...

La BD est un moyen d'expression de masse et il a ses limites. Il ne faut pas tout demander à la BD... Certains auteurs en créent de plus ambitieuses, plus intellectuelles, plus artistiques que les miennes. Mais ils écrasent la popularité de ce genre qui, à cause d'eux, commence à être réservé à une certaine élite. Ce que je désapprouve totalement.

Rarement des morts dans vos westerns. Paradoxal!

La mort, c'est tellement banal dans les westerns. Je préfère conclure un duel par une fessée que reçoit Billy the Kid, c'est plus rigolo.

Les croque-morts hantent votre oeuvre!

J'ai deux sources d'inspiration pour les croque-morts de mes dessins. Ce sont d'abord les sociologues et les psychologues qui, dans des bouquins ou des salons, pérorent sur la BD et sortent des inepties terribles. Ensuite, ce sont les jésuites, qui m'ont cassé les pieds dans le sévère internat que je fréquentais à Alost! La mort ne m'obsède pas. Elle m'oubliera peut-être parce que je suis le dernier dinosaure d'une race en disparition. Celle des amuseurs de la BD, des vieux gamins qui rient en dessinant. Je suis seul maintenant, «a poor lonesome...», depuis que Jijé, Dineur, Tillieux, Peyo, Franquin et Will, mes copains, ont cassé leur pipe.

On dit que, devenu «rich lonesome cowboy», vous photocopiez des attitudes de Lucky pour les replacer dans plusieurs planches.

Ce sont des rascals de l'Ouest qui prétendent cela. Parfois, oui, j'utilise ce genre de technique pour m'aider dans le boulot. Cette «reproduction» sert de contrepoint à un gag... Depuis 1985, mon seul grand bonheur consiste à dessiner. Pourquoi me priverais-je de cette passion en... photocopiant!

L. H.

«C'était un dieu du dessin»

HOMMAGES

*Thierry Tinlot, rédacteur en chef du journal «Spirou». Morris a été un type essentiel de la BD franco-belge. Sa particularité principale est qu'il a été l'homme d'une seule série. Il n'a quasiment fait que Lucky Luke (contrairement aux autres grands maîtres), pendant cinquante ans! A côté de cela, il a signé quelques illus dans le «Moustique» des années 1950 et une sorte de polar, «Du raisiné sur les bafouilles», une BD à la manière des «Tontons flingueurs»: il en a publié quinze pages dans l'hebdo parisien «Hérisson» avant de s'arrêter. Morris a eu pas mal d'audaces graphiques. Il a contribué à inventer la grammaire de la BD, ses trucs, ses moyens visuels... Il est aussi un grand spécialiste du gag visuel. L'album «Violine» de Tarrin et Tronchet, qui vient de sortir, est graphiquement un enfant de Morris. Il y en a eu d'autres. Le journal de «Spirou» lui doit beaucoup.

*Yves Schlirf, libraire et éditeur. Pour moi, Morris est un dieu du dessin. Il m'impressionne par la liberté de son trait. C'est un virtuose: il a dessiné les planches d'un Lucky Luke avec des allumettes trempées! Le début de sa carrière, comme les autres de son époque, Tibet notamment, a été fortement influencé par Walt Disney. Le premier Lucky Luke est comme une bande dessinée. Il a créé son cow-boy tout seul. Puis Goscinny s'est emparé du personnage et lui a donné toute son envergure. Moi, les albums de Lucky Luke, je les ai lus et relus quans j'étais môme. Au moins trois cents fois les «Cousins Dalton». C'était une série mythique pour un petit garçon de 10-12 ans. Lucky Luke a été une BD culte pour moi, plus que Tintin. J'en décalquais même les couvertures...

L. C.

L'homme d'un seul personnage?

Morris fut l'homme d'un seul personnage, dit-on. Façon de parler! D'un seul héros sans doute, encore que l'on puisse discuter la place occupée par Jolly Jumper, les Dalton, voire Ran Tan Plan dans la hiérarchie héroïque de Morris. Mais il a créé une foule de personnages secondaires truculents: bandits et brigands de toutes sortes et de toutes espèces, croque-morts de tout bois (de sapin), shérifs et commerçants, patrons de saloon et dames patronnesses. Il a réinventé avec une joviale désinvolture de grands noms tels que Calamity Jane, Jesse James ou Billy the Kid. On peut dire en somme que Morris a peuplé l'Ouest américain autant que l'histoire, la légende et le cinéma.

Cette histoire de l'Ouest, il l'a parcourue pendant plus de cinquante ans, au gré de sa fantaisie et de celle de son complice Goscinny, se souciant peu de vraisemblance chronologique, faisant des bonds de dizaines d'années d'un album à l'autre. Il aura aussi pris part à tous les événements importants qui jalonnent la conquête de l'Ouest: le chemin de fer, le télégraphe, le Poney Express, la diligence, les bateaux à aubes du Mississipi, les grandes caravanes de pionniers, la ruée sur le pétrole et sur l'or. Il s'est frotté à tous les types d'individus et de sociétés qui foisonnaient dans les plaines comme dans les Rocheuses: journalistes, joueurs de cartes, prospecteurs et autres constructeurs de machines à sous. Il a convoyé des troupeaux de chevaux, de vaches et de femmes... Bref, il est à lui seul le résumé joyeux d'une part essentielle de l'histoire des Etats-Unis.

R. R.

HUMEUR Le «lonesome cow boy» de notre Ouest

C'était en 1946... Dans le Borinage, la culture avait trois têtes: le ciné, la BD et la musique des harmonies. En ce pays de terrils, comme Gary Cooper, on vivait à l'Ouest. A l'Ouest de la Belgique! Et quand, gosses farceurs, on avait fait un mauvais coup, on pouvait, tel Mitchum, franchir la frontière, fuir les parents qui allaient dégainer une fessée et se réfugier en France qu'on appelait le Mexique. On lisait surtout «Spirou» dans le patelin. Et on avait Red Ryder, le cow-boy roux. Mais les images de Red étaient trop américaines. On désirait un cavalier de l'Ouest belge avec notre sens de la dérision!

A la fin de l'année 1946, le facteur nous livra «L'almanach de Spirou». On y trouva un drôle de cow-boy dont les habits avaient les couleurs de notre drapeau. Il avait une bizarre mèche sur le front qui nous consolait de l'épi qu'on avait dans les cheveux. Il s'appelait Lucky Luke. En ce temps-là, on ne savait pas que ça voulait dire «Chanceux Bonheur». Mais on eut l'intuition qu'un chanceux bonheur venait d'entrer dans notre imaginaire. On se passa l'almanach dans la cour de récré! Et on découvrit des cactus piquant tels les buissons épineux derrière lesquels on faisait pipi. Et des saloons... Où un gars, comme mon papa, jouait du piano pour les clients. Sauf que papa ne mettait pas la pancarte «Ne tirez pas sur le pianiste». Et aussi des madames levant la jambe sur une scène, bien plus jolies que mademoiselle Germaine qui servait à la Maison du Peuple.

Nos oncles, qui entraient dans des galeries de mines tels les héros de «Lucky Luke», sauf qu'ils y trouvaient de la sueur plus que de l'or, nous apparurent changés: les petiots se mirent à les nommer «pionniers».

On prit nos plumes et on écrivit au journal «Spirou» pour qu'il nous redonne du «Lucky Luke». On fut exaucé! Au premier semestre de 1947 commença une aventure de Lucky sur une mine d'or. La mine! Cher Morris qui avait, imaginait-on, créé son cow-boy pour nous, les mecs de la pioche, pour qui la houille remplaçait l'onomatopée «aïe» des bulles.

On vous raconte là un petit bonheur... Mais il chauffe toujours. Grâce à Luke, on sut que l'avenir ne s'ouvrirait que si l'on décidait de tirer plus vite que son ombre. Et, lorsqu'on quitta le village pour la ville, on le fit sur l'air de «I am a poor lonesome cowboy». Ceux qui restèrent eurent peut-être la plus belle part. Ceux-là avaient décidé de ne pas partir à la conquête d'une carrière et de diplômes. Ils devinrent des Dalton. Faisant semblant d'être sots pour qu'on leur fiche la paix. Sages farceurs iconoclastes, marginaux des shérifs de la convenance et trouvant toujours une Ma Dalton pour les consoler. Morris, merci. Tu mis dans nos poches d'écoliers des bricoles de songes, des rigolades de guignol. Et tu nous habituas à ce que, chaque jour, un croque-mort vint prendre nos mesures. Et à en rire!

L. H.