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Bande dessinée Le 3 mars 1983 disparaissait Georges Remi, créateur de Tintin Hergé, vingt ans après France Ferrari et les années studios

Journaliste au service Société Temps de lecture: 6 min

Malgré l'absence de nouvel album, Tintin plaît aux jeunes générations. La biographie de Hergé dévoile la face cachée de l'oeuvre.

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Le 3 mars 1983 disparaissait Georges Remi, créateur de Tintin

Hergé, vingt ans après

FRÉDÉRIC SOUMOIS

Le 3 mars 1983, dans une chambre des cliniques Saint-Luc à Bruxelles, un homme se meurt. Atteint d'une maladie de la moelle, Georges Remi, dit Hergé, subit des transfusions quasi quotidiennes depuis des mois.

A vingt-deux heures, le malade cesse de lutter. Le père de Tintin, un personnage connu par des millions de lecteurs, est mort. Les jours qui suivent, l'hommage du public et de la profession est grandiose et global.

Vingt ans après, que reste-t-il de Tintin et de son créateur ? Celui-ci avait clairement dit qu'il ne voulait pas que son personnage soit repris. Seuls les croquis et travaux préparatoires d'une 24e aventure, l'Alph'Art, sont publiés en l'état.

Cas unique : alors que plus aucune nouveauté ne sort en librairie, l'engouement se poursuit auprès des jeunes générations. Certes, les ventes faiblissent un peu, mais elles se comptent toujours en millions d'exemplaires. En 2001, Tintin s'ouvre même officiellement le chemin de la Chine.

Simultanément, une centaine d'ouvrages font l'inventaire du legs de celui qui s'est affirmé comme la figure centrale de la bande dessinée francophone au XXe siècle. Ce qui fait de Tintin l'oeuvre de bandes dessinées la plus étudiée. Ces scrutateurs ont-ils réduit l'oeuvre ou son auteur en équations ? Pas sûr, tant la première reste polysémique et le second discret, voire secret. On a longtemps cru que la vie de Georges Remi n'était pas intéressante, parce qu'elle se résumait, pour l'essentiel, à son oeuvre.

En publiant son « Hergé » en 1996, le biographe Pierre Assouline révéla que c'était faux et que Hergé avait traversé son siècle avec pertes et profits. Les profits, c'était Tintin. Assouline révéla la face sombre : les doutes, la déprime, les fuites en Suisse, mais surtout les nombreuses amitiés avec des personnages qui firent la guerre « du mauvais côté » et sa participation, sans états d'âme, au « Soir » emboché, un journal volé à sa rédaction, qui publiait propagande et textes antisémites. Mais Assouline, qui croyait trouver en Hergé un second Simenon, ne trouva pas de textes haineux, concluant sur le nez de Blumenstein : Il n'y avait pas là de quoi fouetter un antisémite ! La lecture du dossier de la justice militaire consacré à Hergé acheva de le convaincre qu'il y avait avec l'auteur de Maigret bien des différences.

Il y a trois mois, une nouvelle biographie, par Benoît Peeters, approfondit et humanise le portrait. Il ouvre aussi la porte sur un pan très mal connu : les coscénaristes. Dès les années trente, Hergé eut recours à des alter ego. Parfois pour fournir des idées de gags ou de rebondissements, souvent pour fournir de la documentation, toujours pour être une sorte de « punching-ball à idées », testant chaque trouvaille.

Peeters dévoile l'ampleur du travail effectué par Philippe Gérard pour le « Sceptre d'Ottokar », de Jacques Van Melkebeke pour le cycle du « Trésor », celui du « Temple du Soleil » et de la « Lune », de Bernard Heuvelmans pour l'épopée lunaire. Il montre que les collaborations avec Jacobs (Blake et Mortimer) et Martin (Alix) n'étaient pas les seules.

Au-delà des pamphlets haineux et des éloges inconditionnels, ces éclairages biographiques dévoilent le créateur d'un jour neuf, révélant une vraie proximité avec sa créature : Tintin n'est qu'un autre moi-même, qui aurait continué dans la voie de l'aventure, à fond.·

France Ferrari et les années studios

Quand je suis rentrée aux Studios Hergé de l'avenue Louise, en novembre 1955, je me suis dit que je ne resterais pas longtemps là ! Colorier du Tintin toute la journée ! Puis, finalement, je suis restée jusqu'à leur dissolution, fin 1986, se souvient France Ferrari, qui fut une des coloristes des aventures de Tintin, de l'« Affaire Tournesol » aux « Picaros », en passant par mille et un travaux dérivés. La jeune fille a répondu à une annonce dans un journal, comme sa jeune collègue, Fanny Vlamynck, qui deviendra Fanny Remi en 1977. Une vraie complicité unit vite les deux jeunes filles. Quand Hergé craque pour Fanny, France est la première à savoir. Longtemps, elle sera une des rares à être admise dans l'intimité du couple « illégitime » et sera de la poignée d'invités à son mariage.

La jeune fille a fait six ans d'académie, a fréquenté la section des arts décoratifs de l'école Fernand Coq. Comme Fanny, elle s'attend à voir en Hergé un très vieux monsieur à la barbe blanche. Surprise, elle découvre un quadra en pleine forme, très cordial, très poli. Il était très classe, très british. Chaque fois qu'il demandait une modification de couleurs, il disait merci en revenant la chercher. Pourtant, c'était le patron. Le contraste est fort avec Jacques Martin, bourru, rude, plutôt misogyne. L'atmosphère des studios est plutôt bon enfant, mais cela n'empêche pas les rudesses : A 9 h 47, le baron (NDLR : Baudouin van den Branden de Reeth, secrétaire personnel de Hergé) venait inspecter son bétail. Il était chiant et nous snobait un peu. Le baron ampoulait les phrases de Hergé, puis celui-ci faisait remettre les siennes en s'énervant : « C'est mon texte et pas celui du baron ». Le film de Gérard Valet, où l'on voit Hergé travailler de concert avec Bob de Moor, prenant la pose ? Ils travaillaient de concert, mais ces images, c'est du cinéma pour la caméra.

Parfois, malgré les petits travaux de para-bédé, les campagnes de pub et les modifications des anciens albums, l'activité du studio s'engourdit. On travaillait calmement, on n'était pas bousculés, sourit-elle, avant de lâcher : Parfois, on devait faire semblant de travailler. Un jour, Hergé s'assied sur un des bureaux du studio et s'exclame : « Mon porte-mine, cela fait des mois que je le cherche ! » A d'autres moments, comme lors des pop-up (livres animés en papier découpé) et des papiers peints, l'activité était intense. Parfois, elle s'arrête : Hergé attendait que Martin quitte les studios, il ne voulait pas qu'il voie une seule case du nouveau récit.

La grande déprime de Hergé est derrière lui. Mais, par habitude ou superstition, il ne dévoile pas grand-chose des futures péripéties du prochain album à ses ouailles. Quand les pages des « Bijoux de la Castafiore » passent entre leurs mains, on attendait semaine après semaine qu'un rebondissement surgisse. Il n'y en aura pas, l'album étant conçu comme un antirécit, sans méchants ou course-poursuite.

Sur le coeur de sa création, Hergé se tait. Hélas ! Un samedi, il est rentré au bureau, l'air ravi et heureux. Il avait trouvé le noeud de l'Alph'Art, la fin. Mais il ne l'a dit à personne et ne l'a pas dessiné. Il avait peur que quelqu'un file avec l'idée.

Hergé aime Fanny, mais Germaine Remi, sa femme légitime, passe parfois, en presque voisine : Elle débarquait en claironnant, elle était « chez elle », on entendait sa voix de loin. Elle s'asseyait sur le bureau de Hergé et l'appelait « hé, men » (NDLR : « mec », en bruxellois). Cela nous choquait.

France Ferrari, qui a gardé les yeux de chat de ses vingt ans, se souvient surtout des bons moments passés avec le Hergé privé. Le reste était travail : Pour les joues de Tintin, du crayon de couleur, puis de l'estompe, avant les couleurs pastel plus conventionnelles. Hergé, d'ailleurs, utilise toujours la vie quotidienne comme source d'inspiration. Un jour, Roger, le mari de France, est cruellement piqué au nez, qui devient gros comme une pastèque. A tel point, qu'avec Fanny, on conduit l'infortuné à l'hôpital. Comme, quelques années plus tard, Bianca soignera le nez de Haddock à coups de pétales de rose.

Malgré les tensions quand le maître est en panne de création, l'atmosphère est bon enfant. Le patron passe souvent au bureau vide le samedi et relève le courrier : On a rempli la boîte aux lettres de deux cents billes de verre qui ont envahi tous les studios. Il a ri et a tout ramassé. Par contre, le jour où nous avions mis des morceaux de papier dans le parapluie du professeur Legros, Hergé était furieux. Hergé lui a illico envoyé une plate lettre d'excuses. Ce soir-là, je suis partie sans lui dire au revoir, car j'avais le fou rire. Le lendemain, il m'a accueillie, d'un air inquiet : « Vous êtes encore fâchée ? ». C'était tout lui, cela.·

Fr.So

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