Ben Jelloun, aveugle? Polémique autour de son nouveau roman, sur le bagne marocain de Tazmamart «Cette aveuglante absence de lumière»...

Ben Jelloun, aveugle? Polémique autour de son nouveau roman, sur le bagne marocain de Tazmamart PASCALE HAUBRUGE PARIS

A peine paru, le nouveau Ben Jelloun suscite de vives critiques. «La torture expliquée à Tahar Ben Jelloun» («Le Figaro» du 16 janvier), «Ben Jelloun s'enferre dans Tazmamart» («Libération» du 15 janvier)... Voilà le genre de titre que «Cette aveuglante absence de lumière» inspire à la presse française.

La presse marocaine n'est pas en reste. Un quotidien nommé «Libération» a publié une lettre ouverte dans laquelle Aziz Binebine, rescapé de Tazmamart dont le parcours a inspiré le roman de Ben Jelloun, accuse l'auteur d'avoir forcé son témoignage, d'être venu comme une mouche sucer la sève de ce que l'on ne remue qu'avec un bout de bois.

Dans une tentative d'éclaircissement de l'affaire, interrogeons-nous tout d'abord sur le bagne de Tazmamart. Cinquante-huit militaires ayant participé, le 9 juillet 1971, à une tentative de putsch visant Hassan II y furent mis au secret, dans des cellules exiguës sans fenêtre ni lit, alimentés pour une survie minimale. On mourait à petit feu à Tazmamart. Secret defense.

Jean Cayrol a-t-il eu tort d'écrire son «Poème de la nuit

et du brouillard»?

Il faut attendre les années quatre-vingt pour que quelques informations sur le bagne fantôme soient ébruitées hors Maroc, dans la presse et par Christine Daure-Serfaty - auteur en 1992 de «Tazmamart. Une prison de la mort au Maroc», paru chez Stock. En octobre 1991, sous la pression internationale, le bagne ouvre ses portes. En sortent vingt-huit prisonniers, seuls rescapés de dix-huit ans de torture.

Aziz Binebine est du nombre. Ahmed Marzouki aussi, dont le témoignage, «Tazmamart cellule 10», sort aussi de presse ces jours-ci (1). Le susdit, d'abord indigné que Ben Jelloun tire un roman de l'histoire de détenus pour lesquels il n'a rien fait au moment de leur calvaire, se dit à présent que le renom de Tahar, son grand talent, vont aider à faire connaître à un large public l'horreur de Tazmamart, aider à ce que jamais, plus jamais, une telle barbarie ne soit possible (2).

Qu'en pense Ben Jelloun? Comment s'est-il glissé dans la parole d'Aziz Binebine? Rencontré à Paris, le romancier franco-marocain explique... Un frère d'Aziz, lui-même écrivain et peintre, est venu me demander, en janvier 2000, d'écrire sur ce dernier. Je lui ai dit «C'est à toi de le faire car tu es écrivain et je ne voudrais pas te déposséde r». Mais lui voulait un regard étranger posé sur cette histoire. En février 2000, il a organisé un entretien chez Aziz, à Marrakech, auquel il a assisté.

Tout de suite, Aziz m'a dit qu'il tenait à ce que mon livre soit un roman et pas un document ni un témoignage. Ce qui m'arrangeait bien sûr, car je voulais la même chose. Puis la dynamique romanesque s'est enclenchée. Avec très peu d'informations et les paroles d'Aziz, j'ai imaginé tout le reste.

Le rôle de l'écrivain n'est pas de recopier la réalité mais, à partir de quelques faits réels, de la réinventer. Dans mon roman, il y a 20% de réalité et 80% d'imagination! Et le romancier de citer quelques-unes de ses inventions: les sorties des détenus pour enterrer leurs morts, la fin du roman où le narrateur imagine que des bulldozers démolissent le bagne comme pour le rayer des cartes de l'Histoire.

Je n'ai jamais répondu frontalement mais par des livres qui sont là, qui témoignent pour moi

Ben Jelloun n'a rencontré personne d'autre que Binebine avant d'écrire son roman. Il n'a fait aucune enquête, lu aucun document. Je suis resté à l'écart de tout ça car je suis plus à l'aise dans la fiction que dans le document , note celui auquel est justement et notamment reproché d'être resté «à l'écart de tout ça» et de s'en emparer à présent que le danger est passé.

Quand on l'interroge sur le témoignage du rescapé Ahmed Marzouki, quand on lui demande si la «trahison obligée» du roman ne peut pas être interprétée par les survivants comme une injure à leur enfer et à la mémoire des disparus, Tahar Ben Jelloun répond: Le document où Marzouki raconte sa souffrance est absolument légitime. Mon roman et son récit ont un sujet commun mais sont très différents dans leur fonction et leur existence.

Etait-il indécent de faire un roman sur les camps de concentration après la Seconde Guerre? Jean Cayrol a-t-il eu tort d'écrire son «Poème de la nuit et du brouillard»? Tout est utile pour dénoncer la barbarie! J'ai ajouté l'imagination à la réalité non pas pour la trahir mais pour faire vibrer la sensibilité du lecteur.

«Cette aveuglante absence de lumière» n'est pas le premier roman marocain critique de Ben Jelloun. Il a notamment écrit dans «L'homme rompu» la corruption qui règne dans son pays d'origine. Mais il n'avait jusqu'à présent jamais attaqué de front la politique marocaine, le régime d'Hassan II. Je ne pouvais pas traiter le problème de la barbarie avec des sous-entendus, des périphrases, des métaphores. Il fallait y aller de face , avance-t-il.

Oui, mais pourquoi être clair sur le sujet seulement maintenant? Parce que, l'ancien roi mort, son fils semble faire preuve d'un esprit plus ouvert? Il n'y a pas si longtemps, à l'occasion d'un entretien en vue d'un «Grand témoin» (voir «Le Soir» du 25 juin 1998), l'auteur avait refusé de nous parler franchement du Maroc politique, des prisonniers d'opinion, du régime d'Hassan II... Je n'ai jamais répondu frontalement. J'ai répondu par des livres qui sont là, qui témoignent pour moi, se défend-il.

Même s'il affirme considérer ce qui lui arrive avec sagesse, Ben Jelloun prend très mal la manière dont la presse s'empare de son roman, et le juge. Il ne comprend pas non plus l'attitude de Benebine. Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est la trahison.

Après m'avoir parlé librement, avoir jugé le manuscrit du roman «impeccable», reçu la moitié des à-valoir, m'avoir souhaité une bonne année à moi et à mes enfants, Aziz envoie à la presse une lettre ouverte où il me vouvoie comme si nous étions des inconnus et où il me reproche de l'avoir forcé à parler et d'avoir exploité son histoire... L'affaire n'a sans doute pas fini de faire du -bruit.*

(1) Ahmed Marzouki, «Tazmamart cellule 10», Editions Paris-Méditerranée, 443 pp., 748 F (18,54 € )

(2) in «La Croix» du 15 janvier 2001.

Tahar Ben Jelloun sera à la Foire du livre de Bruxelles le 16 février, pour un débat sur «L'Europe et les autres».

«Cette aveuglante absence de lumière»...

Le narrateur de «Cette aveuglante absence de lumière» se souvient. Sorti du bagne de Tazmamart, il replonge dans le noir des jours sans jour et nuits permanentes d'un enfermement qui a duré pour lui près de vingt ans. Il était encore cadet de l'armée marocaine quand il a participé, téléguidé par des hauts gradés, à une tentative d'assassinat d'Hassan II.

Jugé, il fut condamné à dix ans de prison mais soustrait ensuite aux geôles prévisibles pour être emmuré, en même temps que quelques autres, dans un enfer secret - sans lumière, avec juste assez de nourriture pour mourir d'autre chose que la faim, à petit feu, dans une douleur sans fin, sans contact avec le monde.

Personnage de fiction inspiré par le témoignage d'un rescapé du bagne, le narrateur du roman de Ben Jelloun raconte sa manière de lutter: l'amnésie. Il s'est agi pour lui d'oublier qui il fut - qu'il avait une famille, une fiancée, une histoire, qu'il a marché innocent et libre sous le soleil. Se souvenir, c'est mourir.

Restaient les livres lus, les poèmes appris par coeur, le livre saint. C'est comme ça qu'il a tenu. C'est comme ça qu'il a aussi aidé ses compagnons d'infortune à lutter, en leur partageant les histoires qu'il avait en tête. Le souvenir était ennemi, pas la mémoire. La mémoire ouvrait une perspective imaginaire sur le ciel absent. Dieu s'est ajouté en chemin, l'écrivain dessinant à son personnage un cheminement mystique.

Dans «Cette aveuglante absence de lumière», Tahar Ben Jelloun épure son écriture. Econome, il renonce au verbe enluminé de mise dans certains de ses livres. Il coupe le cou à tout lyrisme échevelé pour noter les questions, l'effroi, le parcours de son prisonnier.

Par la seule force d'un imaginaire trempé dans l'encre noire du réel, Ben Jelloun écrit au plus juste une expérience du domaine de l'inracontable. Cela fait toute la portée de son roman - quelles que soient les polémiques qu'il suscite.*

P. He

Tahar Ben Jelloun, «Cette aveuglante absence de lumière», Editions du Seuil, 234 pp., 748 F (18,54 € ).