BLINDES CONTRE ROUTIERS:EPREUVE DE FORCE EN FRANCE ROUTIERS:ETAT...MOUVANT LE SANG NE LEUR MONTE-T-IL PAS AU BERE ?

Blindés contre routiers:

épreuve de force en France

L'autoroute Paris - Lille dégagée avec un char AMX, mais les camionneurs encerclent plusieurs villes et la circulation des trains est à nouveau perturbée.

PARIS

De notre envoyé spécial

permanent

Appliquant les consignes de fermeté du gouvernement français, la police a entrepris, lundi matin, de démanteler plusieurs barages routiers, dans le nord et le sud du pays, alors que de nouvelles villes se trouvaient isolées par des chauffeurs routiers manifestant depuis maintenant une semaine contre l'introduction du permis de conduire à points au 1er juillet.

Le ministre de l'Intérieur, Paul Quilès, a réaffirmé, lundi matin, à la radio, que le gouvernement ferait preuve de «fermeté» pour l'application de la loi instaurant le nouveau permis. Treize mille policiers, 12 véhicules blindés, 21 hélicoptères dont neuf gros-porteurs, et des avions Transall de l'armée pour le transport des forces antiémeutes sont sur le terrain, a-t-il dit ajoutant que 164 personnes avaient été interpellées et 1.060 procès-verbaux dressés.

Équipées d'un char de l'armée, un AMX-30, les forces de police antiémeutes, appuyées par des blindés légers, ont entrepris de dégager l'autoroute A1, dans le nord du pays, à Phalempin, près de Lille, bloquée par quelque 100 camions. Après l'enlèvement d'un camion, les routiers ont levé d'eux-mêmes le barrage sur les deux voies de l'autoroute.

Par ailleurs, les CRS interdisaient lundi matin au poste frontière franco-belge de Neuville-en-Ferrain, au nord de Tourcoing, l'entrée de la France à tous les poids lourds.

Par endroits, les paysans ont repris le relais des routiers, multipliant les coups de main... antiferroviaires; lundi matin, la ligne Grenoble - Valence ne fonctionnait pas et, d'une manière plus générale, entre Lyon et Marseille, les entraves à la circulation des trains étaient nombreuses.

Il reste que le plus préoccupant, c'est l'échec des négociations entre gouvernement, syndicats et patrons transporteurs, au début du week-end écoulé. Échec dû au fait que les routiers ne sont guère syndiqués et peu organisés. Mais de nouveaux pourparlers étaient prévus ce lundi.

Reportera-t-on le permis à points à octobre? La sécurité même est gravement compromise: déjà quatre morts dans des accidents à attribuer directement au blocage des routes, depuis lundi dernier; l'État et son autorité sont ouvertement bafoués. L'épreuve est majeure pour le gouvernement Bérégovoy.

L'opposition le sait: Jacques Chirac s'est prononcé pour un report du permis à points..

J. Cy (avec AFP)

Articles page 10

ROUTIERS: ÉTAT... MOUVANT

Vives réactions des organisations de routiers au coup de force de Phalempin-Lille, lundi matin: prélude à un nouveau durcissement?

PARIS

De notre envoyé spécial

permanent

Sur le front du blocus routier français, la journée de ce lundi sera peut-être décisive. Du moins si se multiplient les tentatives de débouchonner avec les grands moyens comme ce char intervenu près de Lille pour libérer l'autoroute de Paris.

À noter que la Fédération nationale des transporteurs routiers a estimé que cette intervention ne relève même plus de la maladresse mais du mépris pour la profession. Un autre syndicat, l'Union nationale des organisations syndicales, estime que le gouvernement vient de dépasser les limites de l'incompétence en utilisant la force publique comme moyen de négociation. Il exige la démission immédiate de Georges Sarre, le secrétaire d'État aux Transports routiers et fluviaux.

En attendant, les barrages de poids lourds sont là, sur la plupart des autoroutes, et encore bien là.

Mais les touristes étrangers, évitant désormais l'Hexagone comme la peste, et les vacanciers français restant provisoirement à la maison, paradoxalement, le trafic automobile se révèle plutôt aisé... sur le réseau routier secondaire, plus allégé que d'ordinaire.

C'est le seul fait nouveau d'une situation encore toujours aussi lourde d'incertitudes, même si le barrage des camionneurs qui bloquait l'accès aux dépôts pétroliers Antar de Gennevilliers devait être levé ce lundi à 11 heures; l'intervention de la police qui a dégagé deux poids lourds vers 5 h 30 semble là devoir être suivie d'effets.

EN RÉGION PARISIENNE

En région parisienne, au nord de la capitale (au-delà de Roissy et autour de Senlis) comme au sud (Fontainebleau et Nemours), les barrages sont solidement installés. Parfois, nous en avons été témoin dimanche matin, ils sont «amicalement» filtrants. Mais cela peut s'interrompre brutalement, sans qu'on puisse le prévoir, et sans raison apparente, sinon le changement d'humeur de quelque «leader» fort en voix.

L'ENFER DU RH ONE

Si l'épreuve de force de lundi matin a - proviosirement? - débouchonné le Nord la vallée du Rhône reste, elle, l'enfer: toutes les autoroutes occupées, et, ce qui est moins fréquent ailleurs, quelque 40 barrages sur les nationales!

La Provence reste également une région bloquée; et là où les routiers laissent les routes libres, les paysans et leurs tracteurs ne sont jamais loin. Dans le Sud-Ouest, Toulouse et même Narbonne ainsi que Bordeaux restent victimes de nombreux barrages; une éclaircie, l'ouverture d'accès à l'Espagne, mais pour combien de temps?

L'EXCEPTION DE L'OUEST

À l'ouest, hormis des barrages sur l'axe Rennes, Vitré et Laval, la situation est calme. Nantes est dégagée, si l'accès au Havre, à Alençon et La Ferté-Bernard est malaisé. Sauf Caen, encerclée, la Normandie est libre, de même que l'est du pays, sauf Reims, Vitry-le-François et Châlons-sur-Marne, où des accès par nationales sont épisodiquement difficiles.

Enfin, on déplore quatre morts au cours d'accidents clairement imputables à l'installation de barrages. Ainsi, en pleine nuit, près de Montpellier, une voiture percute un poids lourd tous feux éteints, parqué à gauche de la voie de l'autoroute, à Vendargues: deux morts, deux blessés grièvement atteints. La même nuit de vendredi, à Fontainebleau, une voiture s'encastre sous un poids lourd stoppé à l'entrée d'un barrage filtrant: un mort, un blessé. À Auxerre, un motard ne peut éviter une auto faisant une embardée devant un barrage: il est tué.

Signalons encore cette scène pénible, révélatrice du délabrement nerveux de certains: deux routiers, armés de barres de fer, s'attaquent à une véhicule allemand dont le seul crime est de les avoir doublés, en pleine «opération escargot».

Non, les routiers ne sont plus toujours «sympas».

JACQUES CORDY

Le sang ne leur monte-t-il pas au Béré?

Les gendarmes mobiles et les CRS pour «déblayer» les voies ferrées envahies par les paysans. Dès dimanche après midi, cette décision prise par un gouvernement désarçonné fournissait la mesure de la situation dans laquelle s'enfonce la France. Une sorte de chaos absurde où les «bloqueurs» d'hier - les agriculteurs et leurs tracteurs sur les nationales - sont les «bloqués» d'aujourd'hui: les camions de fruits et légumes ne circulent plus sur les autoroutes coupées par les chauffeurs de poids lourds en courroux. D'où la surenchère des arboriculteurs, des maraîchers et autres producteurs de primeurs, dont les récoltes pourrissent dans les remorques paralysées sur le bitume des axes routiers, qui s'attaquent aux trains...

On se moque du peuple!, hurlait, de son wagon, dimanche, un voyageur exaspéré par un arrêt de douze heures en rase campagne, sans informations, sans espoir, dans l'abandon à la fois d'agents des chemins de fer dépassés par les événements et de pouvoirs publics apparemment indifférents. Il est vrai que l'assaut donné au rail, essentiellement sur les lignes Paris - Lyon - Marseille, par de petits commandos, inspirés ou non par la Coordination rurale (c'est-à-dire par nul syndicat responsable), a rendu impossible tout déplacement nord - sud au moment crucial des départs massifs de juillet. Ce cri du coeur d'un homme écoeuré, c'est l'expression de la détresse du citoyen qui se sent trahi par l'État...

Les nouvelles «jacqueries» antiferroviaires de la vallée du Rhône - outre qu'elles paralysent le dernier moyen de déplacement de masse et de transport: il ne reste plus que l'avion; et lui-même... - peuvent relancer tout un mouvement paysan qui s'essoufflait, depuis l'ultime réunion des ministres de l'Agriculture des Douze à Luxembourg. La France y avait d'ailleurs obtenu des aménagements importants au récent virage décisif de la politique agricole commune (mais qu'est-ce que des «aménagements» face à l'angoisse de ceux dont le métier disparaît?). Voilà pourquoi le gouvernement a décidé la manière forte contre les brûleurs de vieux pneus sur les voies de TGV. D'autant que c'est une action de police moins risquée que la levée au char des barrages de poids lourds entreprise ici et là lundi matin!

Halte à la démagogie! (...) Je ne céderai pas sur le permis à points (...). Le courage et le bon sens, il n'y a que ça de vrai!, a dit le Premier ministre au «Journal du dimanche», avant de... s'envoler pour Nevers, sa bonne ville, encerclée par 400 camions, pour assister, près de là, au Grand Prix de F. 1 à Magny-Cours. Et, devant les bolides tournant à 200 km/h (alors qu'il faut vingt heures, avec de la chance, pour «faire» Paris - Avignon), M. Bérégovoy ne semble pas s'être demandé si la France ne marchait pas un peu sur la tête.

J. Cy