Bruxelles a perdu un de ses géants politiques L'homme des grands défis Il s'est lancé le premier dans la politique d'intégration

Bruxelles a perdu un de ses géants politiques

Bourgmestre durant plus de 46ans, Guy Cudell s'était totalement identifié à sa commune de Saint-Josse. Vaincu par le cancer, il est parti discrètement, au petit matin, ce dimanche.

Guy Cudell avait deux résidences: celle de la rue de la Pacification (son domicile) et celle de l'avenue de l'Astronomie (la maison communale). Des deux, c'était celle de l'hôtel communal qui était son véritable «chez soi». Il y passait au moins douze heures par jour et ses vacances se résumaient à de courtes escapades.

Il rêvait de mourir dans son fauteuil mayoral, après une journée de travail bien remplie.

Le destin ne l'a pas voulu tout à fait ainsi. Guy Cudell a présidé son dernier conseil communal en février et il avait alors semblé fatigué. Il se savait atteint du cancer et condamné. Depuis, on ne l'avait plus vu en public. Peu après sa dernière apparition, il délégua discrètement ses pouvoirs au premier échevin, Jean Demannez. Voici quinze jours, il avait été transféré à la clinique des Deux Alices, à Uccle.

Aux dires de ses amis, il était épuisé, mais conscient. Lui qui n'avait plus d'âge, qui s'identifiait totalement à sa commune, renonçait à la vie.

UNE CARRURE EXCEPTIONNELLE,

UN STYLE INIMITABLE

L'aspect, d'abord. Ses gestes onctueux imposaient plutôt l'image d'un père jésuite ou d'un officier de marine. Il portait souvent un complet bleu très sombre, classique et bien taillé, assorti à ses cheveux d'un noir de jais et d'une cravate tout aussi foncée. Parfois, il admettait un pull à col roulé ou une tenue stricte, façon clergyman. Guy Cudell respirait le raffinement des salons et parlait avec ses mains, comme un comédien.

Mais cet homme élégant ne fréquentait ni les navires, ni les salons, ni même les planches. Sa vie s'est enroulée autour des tables de négociation, s'est prolongée au-delà du raisonnable dans son bureau de l'hôtel communal de Saint-Josse, quand le dandy se mua en vieux chêne.

Le style, maintenant. Guy Cudell le diplomate. Un regard d'écureuil, attentif à toute chose, malicieux, un brin mélancolique, séducteur.

C'était aussi, on le sait moins, un adepte de la moto (une Yamaha 750): il fut même, dans ses années fougueuses, membre du Club des joyeux pistons!

Doté d'une exceptionnelle intelligence pratique, calculateur-né, il se faisait comprendre de tous, de l'enfant d'immigré au noble à particule.

Capable de résumer en quelques mots une note politique totalement indigeste. Capable de transformer un désastre politique en fulgurante victoire diplomatique. Virtuose de la causerie, merveilleux pédagogue, artiste hors pair de la vulgarisation de la chose politique.

Guy Cudell a présidé des conseils communaux mémorables. Par sa gouaillerie, il faisait s'effondrer de rire les journalistes. Mais jamais, jamais, il n'était ridicule. Tyranneau, il menait le monde comme il l'entendait: par le bout du nez. Ses colères phénoménales et célèbres faisaient trembler tout le premier étage de l'hôtel communal. Passionné, infatigable et intraitable, Guy Cudell ne s'avouait jamais vaincu. Il avait un incroyable bagou, un aplomb extraordinaire.

Guy Cudell est entré en politique comme un novice embrasse la religion: c'était un convaincu qui n'avait peur de rien. Jeune faucon rouge, il n'hésitait pas à traiter Paul-Henri Spaak de gros bourgeois. Il était pétri d'idéologie. C'était un trotskiste et il le disait. Avec l'âge, il a arrondi les angles, ce qui lui permit de donner toute la mesure de ses talents politiques.

Peu d'hommes ont été animés comme lui d'un tel esprit de justice et d'égalité. Guy Cudell se mettait toujours du côté du plus faible et du petit. Il ne se renia jamais. Son combat, aux côtés de Jean Van Lierde, de Serge Moureaux, de Pierre Legreve et d'autres Belges pour les rebelles algériens lui valut d'être inscrit sur la liste noire de l'OAS (Organisation de l'Armée Secrète, mouvement français clandestin contre l'indépendance de l'Algérie), au point d'être obligé, durant des années, d'avoir à portée de main une arme.

Un tel homme devait forcément faire des jaloux. On se moqua de son style maniéré, on le surnomma bientôt «le patron de Saint-Josse» puis le «fantôme de l'opéra» (l'opéra étant évidemment l'hôtel communal de l'avenue de l'Astronomie). Guytounet (sobriquet souvent utilisé) était en 1953 devenu bourgmestre tel un seigneur prenant possession de son fief.

Et puis, il a passé à sa maison communale plus de la moitié de sa vie. Une telle durée déteint forcément sur le personnage.

Un tantinet atteint de la folie des grandeurs, sensible aux hommages, l'Inoxydable se permit en 1993, pour ses quarante ans de mayorat, six mois de festivités qui culminèrent par un feu d'artifice. Nul ne sut jamais le montant exact dépensé lors de ces fastes.

A Saint-Josse, orphelin, Guy Cudell était tout. Big Brother doté du don d'ubiquité, aimant l'apparat, les beaux décors et la pompe.

Il est, avec Georges Désir (mais celui-ci n'apprécia pas la surprise des organisateurs d'un cortège woluwéen du Chien noir, avenue Georges Henri), le mayeur bruxellois qui a vu, lui avec plaisir, de son vivant, un géant en carton-pâte à son effigie. On le sort chaque année aux braderies locales.

FRANÇOIS ROBERT

L'homme des grands défis

Sa vie commence à Woluwe-Saint-Pierre, le 12 février 1917. Son père, négociant en textile, lui fit faire des études chez les jésuites de Saint-Michel. Orphelin de sa maman à l'âge de 16 ans, il apprend à se débrouiller seul. Ses rencontres le poussent vers le socialisme. Le voilà «faucon rouge» (membre des jeunesses socialistes) dans une école catholique, en 1935. Mal dans sa peau, il doit partir. Il passe ses humanités au jury central en 1937, tout en travaillant au POB (Parti ouvrier). Il fait son service militaire. Au terme de la campagne des 18 jours, il est fait prisonnier et déporté en Allemagne, d'où il est rapidement libéré.

Après des études supérieures, il décroche un diplôme de licencié en histoire à l'UCL. Achille Van Acker, le place comme secrétaire d'administration au service du rapatriement. Ensuite, Victor Larock, ancien ministre et directeur du journal «Le Peuple», le charge en 1945 des rubriques politiques dans l'organe du PSB (Parti socialiste).

Sa carrière politique démarre vraiment fin 1946 quand il est élu conseiller communal à Saint-Josse et promu immédiatement échevin de l'Instruction publique. Entretemps, Guy Cudell se marie et devient père de trois enfants: Françoise, John et Arnaud. Son épouse, Marthe, décédée avant lui, le seconda fidèlement jusqu'au bout de son existence écourtée.

Il se lance dans des batailles difficiles. Il ne crie pas «A bas l'armée» mais prône une armée de volontaires. En fait, il a cinquante ans d'avance. Camille Huysmans, le vieux patriarche du socialisme, dira de lui qu'il a la ruse d'un jésuite, il est moderne et pragmatique tout en ruant dans les brancards sans en avoir l'air!

Le nouvel échevin de l'Instruction est membre d'une coalition PSC-PSB dirigée par le bourgmestre catholique Saint-Rémy. Comme il a promis la mixité dans les écoles communales, il se rend, en septembre 1947, le jour de la rentrée, au lycée communal pour contrôler de visu sa politique. Il devra menacer le directeur de révocation pour faire admettre ses vues!

La Question royale ébranle bientôt la coalition. Le PSB local, Cudell en tête, prend position contre Léopold III. Aux élections communales de 1952, Cudell négocie une alliance avec les libéraux! Il l'emporte de justesse. Le 11 février 1953, il est le premier bourgmestre socialiste de Saint-Josse! Pour longtemps!

Cinquante-deux ans de pouvoir communal, dont 46 en tant que bourgmestre.

Après avoir gagné ses deux premiers combats politiques, Guy Cudell entreprend deux autres croisades qui feront de lui une légende dans les milieux de gauche. Chef de la police, il est un pionnier en introduisant dans ce corps masculin des femmes, dès 1956.

Guy Cudell a aussi connu des revers. Dans l'ivresse des années 60 et 70, on construit place Rogier le Manhattan Center: le plus grand hôtel du pays (500 chambres) affublé d'un complexe de bureaux et de salles de congrès. Le projet est une catastrophe financière. L'indéracinable bourgmestre perd sa majorité absolue en 1976 mais sa petite commune est sauvée de la banqueroute grâce à une intervention de l'Etat.

Remis en selle, Guy Gudell prend un nouveau départ. Et ce quartier Nord qui lui a causé tant de soucis va bientôt devenir sa vitrine. A contre-courant, devant l'échec de l'urbanisation du quartier Nord, il permet la construction de bureaux et éradique le quartier «chaud» de Saint-Josse. Entre 1990 et 1995, il gagne son pari, transformant le boulevard Jacqmain en Cinquième Avenue bruxelloise.

ENLEVÉ COMME VDB,

CET AUTRE DINOSAURE

Guy Cudell n'a pas été que bourgmestre. Il fut, par exemple, président de la Confédération nationale des travailleurs indépendants, directeur de la Stib, président périodique de la Conférence des bourgmestres, président du Botanique, président de la Cibe (la compagnie des eaux), député de 1954 à 1977, sénateur ensuite, honoraire depuis 1985, ministre des Affaires bruxelloises (73-74), secrétaire d'Etat à la Région bruxelloise (1979-1980)...

Bien qu'ils soient très différents, la comparaison saute aux yeux. Depuis 1945, Bruxelles a connu deux vrais dinosaures politiques (plutôt des tyrannosaures d'ailleurs): Guy Cudell et VDB.

La comparaison ne tient pas seulement à la stature politique des deux hommes: ils ont été tous les deux... enlevés. La vie de Guy Cudell ne tient qu'à un fil le 24 juin 1984, lorsqu'il est enlevé de façon rocambolesque par un Everois, René Busschot. Libéré par son ravisseur - il exigeait une rançon de 5 millions - deux jours après sa disparition et retrouvé à Tellin, près de Rochefort, il a raconté en long et en large les conditions de son évasion de la villa de Tellin où il était séquestré.

Busschot fut condamné en mai 1988 à trois ans de prison avec le sursis pour ce qui excédait la préventive: le tribunal correctionnel de Mons écarta la thèse de Busschot qui, après des aveux, invoqua un coup électoral monté avec sa victime.

F. R.

Il s'est lancé le premier dans la politique d'intégration

A la fin des années 80, Guy Cudell n'avait politiquement plus rien à prouver. Et pourtant, c'est en 88 qu'il a tout remis en cause, faisant preuve d'un courage politique digne de son tempérament: il se lance dans la politique d'intégration comme personne n'avait osé le faire avant lui et tend la main aux immigrés.

Au fil des décennies, Saint-Josse, la plus petite commune du royaume (110hectares!) mais surpeuplée (22.000 habitants), n'avait cessé de s'appauvrir: elle est depuis 30 ans celle dont le revenu par habitant est le plus pauvre du pays. Terre d'immigration de sa proximité avec la gare du Nord, elle a accueilli les plus déshérités des déracinés: Marocains de l'Atlas, Turcs d'Anatolie, Kurdes, Araméens persécutés, Noirs d'Afrique centrale et de l'Ouest chassés par les guerres civiles; parents qui ne savaient ni lire ni écrire, enfants ballottés entre cultures diamétralement opposées, livrés aux tentations de la drogue et autres commerces inavouables.

Avec le regroupement familial, la population immigrée explosa. Tant et si bien que, dès les années 80, plus de la moitié de la population ten-noodoise était étrangère, situation unique (et c'est toujours le cas) dans le pays. Que faire? Abandonner le terrain aux loups? Fusionner avec une commune plus grande? Procéder au repli sur soi? Copier Roger Nols?

La controverse du quartier Nord, dans les années 70, était bien peu de choses face à ces nouveaux défis. Face à la montée des extrémismes et du rejet, Guy Cudell choisit son camp, en 1988: celui des démunis. Quitte à subir une raclée électorale que certains lui prédisaient, il s'est engagé totalement dans une politique d'intégration et de cohabitation. Ce pari, il l'a gagné puisqu'il fut plébiscité six ans plus tard, en 1994. La politique qu'il a menée reste un modèle du genre. Avec des moyens dérisoires, copiant (mais en l'amplifiant) le modèle saint-gillois de Charles Picqué, il a multiplié les initiatives: création de maisons de jeunes, encradrement par des éducateurs de rue, fêtes populaires, tolérance, etc. Début des années 90, à Saint-Josse, le nom de Guy Cudell est devenu presque magique.

UNE ÉLECTION DE TROP?

Depuis 95, son image s'est un peu ternie. On lui reproche d'avoir voulu trop durer. Ayant (très) largement dépassé l'âge-limite au vu des statuts du PS, il utilisa l'artifice d'une liste communale pour se maintenir au pouvoir à tout prix.

Les quatre dernières années ne furent guère glorieuses. Saint-Josse a dû faire face, une nouvelle fois, à d'épouvantables difficultés financières. Les dépenses furent rabotées de façon linéraire de 10%. La grogne s'installa et se matérialisa par une série de grèves du personnel communal, signe d'un malaise profond trop longtemps étouffé par une personnalité hors du commun. Même la police débraya. Et quelques scandales (mauvaise utilisation des fonds d'intégration), dépenses prestigieuses (un désormais célèbre défilé de mode patronné par la commune) et émeutes ont montré que l'usure du pouvoir agissait aussi à Saint-Josse, qui connut deux années noires en 1996 et 1997. Certains trouvaient Guy Cudell fatigué, méconnaissable. Quand il fut gravement malade voici trois ans, quelques-uns de ses adversaires l'enterrèrent même un peu vite.

Une législature de trop? Peut-être. Il aurait sans doute dû céder sa place à son éternel dauphin Jean Demannez, en 1994. Mais Guy Cudell, homme de pouvoir, était quelqu'un d'entier et Saint-Josse sa raison d'être. De toute façon, il laisse derrière lui un héritage exceptionnel.

Les obsèques civiles auront lieu ce jeudi 20, à 11h. La population est invitée à lui rendre un dernier hommage à l'hôtel communal, 13, avenue de l'Astronomie, ce mardi 18, de 12 à 19h et ce mercredi 19, de 9 à 19h.

F. R.

Philippe Moureaux

rend hommage

Sous des dehors légers, Guy Cudell était un homme de fortes convictions, dit le président de la Fédération bruxelloise du PS. On retiendra sa lutte incessante contre les discriminations. Il fut pionnier dans le combat pour l'égalité des hommes et des femmes dans le monde du travail. Il a accepté le fait multiculturel au moment où un racisme larvé embrumait les esprits de beaucoup de gens de gauche

Philippe Busquin

salue un ami

Le président du PS salue la mémoire d'un ami et d'un socialiste de toujours qui appliquait et respectait les valeurs de solidarité, de justice sociale et de fraternité, tant dans sa vie personnelle que dans ses actes professionnels et politiques.

Hubert Dradin,

vieux compagnon

Très affligé par la mort de Guy Cudell, Hubert Dradin, échevin PSC de Saint-Josse, qui le côtoyait depuis cinquante ans, est l'un des derniers à lui avoir parlé: Je l'ai revu jeudi, à l'hôpital, et il m'avait donné l'impression d'aller bien. Je veux rendre un hommage à un homme profondément généreux, même à l'excès. J'éprouve énormément de respect pour cet homme. C'était une personnalité hors du commun. Passer une soirée avec lui était un plaisir. Je n'oublierai jamais son enlèvement, ces heures d'angoisse et puis l'explosion de joie à l'annonce de son retour à Saint-Josse.

Charles Picqué

plein de respect

J'ai le souvenir du premier homme politique d'importance qui m'ait reçu et écouté, quand j'étais encore militant, à la fin des années 70. Cudell était à la fois un visionnaire et un homme de proximité. Il a eu avant les autres une conception de la ville, s'est lancé dans la rénovation. Bruxelles lui doit beaucoup: le plan de secteur, c'est lui!

Jean Demannez

salue les médias

Jean Demannez, premier échevin de Saint-Josse et bourgmestre f.f., salue les médias pour leur discrétion durant ces trois derniers mois très pénibles: C'est un monument qui disparaît et la soudure ne sera pas facile. Il va falloir gérer une période difficile mais je crois que le personnel communal pourra l'affronter.