BRUXELLES,LA GRANDE DECEPTION DU MARQUIS DE SADE DF WILLIAM CLIFF AU CAFE GREENWICH LE PARADIS LITTERAIRE DE BOITSFORT

Bruxelles, la grande déception du marquis de Sade

Un guide sympa propose des promenades littéraires à travers la ville, à la recherche de souvenirs littéraires.

Joël Goffin adore Bruxelles. Lorsqu'il vous donne rendez-vous, il vous fait découvrir un de ces estaminets méconnus où l'on sert des bières insolites. Joël Goffin adore les écrivains tout autant que Bruxelles. Ce bibliophile a réuni naturellement ses deux passions en un livre. Un guide qui vous fera voyager dans notre ville sur les pas des écrivains (1)...

- Ils donnent à rêver : les lieux qu'ils ont fréquentés ou ceux qui les ont inspirés offrent une image différente des guides touristiques traditionnels, note Joël Goffin. A travers le regard de l'écrivain, c'est tout un univers que le lecteur peut découvrir. C'est de l'âme même d'une ville dont il est question.

LES ÉCRIVAINS À L'ANNUAIRE

Poète, Joël Goffin travaille au ministère de la Culture. Il a collaboré à une exposition sur Fernand Khnopff et créé une ASBL pour sauvegarder les lieux de mémoire à Bruxelles.

- Je suis parti d'un a priori pour le guide : le fait que les endroits cités soient toujours visibles aujourd'hui, précise-t-il. Il faut offrir réellement une possibilité de promenade au lecteur. Pour retrouver la trace de ces lieux chargés de mémoire, j'ai bien entendu compulsé de nombreux ouvrages historiques sur Bruxelles. Les biographies apportent aussi de précieux renseignements. Les annuaires commerciaux du passé, classés par professions, étaient également très intéressants : il y avait une rubrique «écrivains».

L'ouvrage sort des sentiers battus. Bien entendu, le guide parle de Victor Hugo sur la Grand-Place. Mais «Sur les pas des écrivains» évoque aussi la présence d'hommes de lettres en des quartiers plus éloignés : Saint-Gilles, Forest, Schaerbeek, Uccle ou Watermael-Boitsfort.

- Depuis la fondation de la revue «La Jeune Belgique» (1881), poursuit Joël Goffin, la capitale de l'Europe a connu une activité passionnante, le plus souvent placée sous le signe de l'avant-garde : le symbolisme avec Verhaeren et Maeterlinck, la modernité théâtrale de Crommelynck et de Ghelderode, le groupe surréaliste bruxellois et l'aventure de Cobra en témoignent à suffisance.

La ville a ébloui quelques grandes belles plumes. Elle en a déçu également, tel le marquis de Sade.

- Cette ville est peu agréable par sa situation. Il faut toujours monter et descendre dans les rues, écrivait-il.

Bruxelles n'attire peut-être plus comme par le passé les écrivains et les grands esprits. Le voile de la bruxellisation a fortement terni son image, interpellant ceux qui découvrent son paysage parfois désolé.

- Malgré les monstrueux bouleversements architecturaux qui ont voulu défigurer la ville, je la retrouve telle qu'elle était autrefois, note cependant Dominique Rolin dans la préface du guide. Elle a gardé une âme intacte, une respiration particulière, une fluidité lumineuse, une gaieté, une saveur, un équilibre chez ceux qui la peuplent absolument intouchables. Chaque séjour là-bas, même s'il est bref, me le confirme. On pourrait croire que la ville obéit à une sorte de principe : survivre aux marées malsaines de l'époque, ainsi qu'aux corruptions les plus graves. Elle résiste. Elle est faite, humainement, pour cela. Son histoire ne cesse de le prouver.

Ce petit guide offre des promenades dans la ville. Il conseille aussi quelques bonnes adresses : des librairies bien achalandées, des cafés où l'on peut croiser des écrivains, des restaurants où l'on ne mange pas que des nourritures spirituelles. Bruxelles décrite par ces belles plumes paraît plus magique. Est-ce de la fiction ?

NICOLAS VUILLE

(1) «Sur les pas des écrivains à Bruxelles», de Joël Goffin, Les éditions de l'Octogone, Bruxelles, 1997, 395 F. Tél. : 02-673.87.56 ou 02-660.81.53.

De William Cliff au café Greenwich

Les écrivains se pressent aux portillons au centre-ville. Suivons le guide, Joël Goffin :

Sa promenade part du 46 de la rue de Flandre : la maison de la Bellone ouverte aux arts de la scène perpétue le souvenir de son dernier occupant célèbre, Serge Creuz. Au 38 de la rue des Chartreux se trouve la maison natale de Léopold Courouble, auteur de la «Famille Kaekebroek ». Plus loin, au no 7, derrière les vitrines du café «Greenwich», le romancier d'origine anversoise Georges Eeckhoud a savouré les bières anglaises. Magritte y a joué aux échecs.

Au 36 de la rue de la Grande Ile se dresse encore la maison natale de celui qui fut le principal animateur bruxellois du dadaïsme et du surréalisme, Édouard Léonard Théodore Mesens. Animateur de la BBC lors de la dernière guerre mondiale, il avait inventé cette célèbre ritournelle : «Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand».

Le guide ne parle pas que des morts. Au quartier Saint-Jacques vit toujours le poète William Cliff. Un peu plus loin, au 77 de la rue du Marché-au-Charbon, se trouve la maison natale de Rosny Aîné et de Rosny Jeune, précurseurs de la science-fiction. On oublie souvent que le premier fut l'auteur de «La Guerre du feu».

De grands écrivains et artistes ont franchi le seuil du 94 bis de la rue du Midi dans les années 1870. Joris-Karl Huysmans, qui louait un meublé, y reçut notamment Verhaeren, Camille Lemonnier et Félicien Rops.

La promenade, plus longue, se prolonge notamment par la Grand-Place. Elle vous donnera sans doute envie de vous replonger aussitôt dans les livres des auteurs croisés.

N. V.

Le paradis littéraire de Boitsfort

On savait Boitsfort honorée de la présence de grands peintres, à commencer par Rik Wauters et Paul Delvaux. Mais cette commune attire aussi les écrivains. C'est au 117 de l'avenue Delleur qu'on retrouve le Hergé de la période la plus féconde.

«Hergé a raconté une anecdote à propos d'Edgar-P. Jacobs, note Joël Goffin dans son guide. Le père de Blake et Mortimer (dont le tempérament rappelait celui du capitaine Haddock) vint un jour avenue Delleur, muni d'un gourdin. Après la Libération, une foule hostile aux « kollaborateurs» s'était rassemblée à Boitsfort pour réclamer une justice exemplaire (or Tintin avait paru dans «Le Soir» réquisitionné par l'occupant). Sans rien dire à Hergé, Jacobs était venu prêter main-forte à son ami, en cas de coup dur. Mais rien ne se passa... Pour la petite histoire, le prénom de Tournesol a été emprunté à un menuisier des environs de Boitsfort, Tryphon Beckaert».

Avant de servir de décor à «Toto le héros», le film de Jaco Van Dormael, le 30 avenue du Geai était occupé par le poète et romancier Robert Vivier. L'avenue Van Becelaere a abrité Paul-Aloïse De Bock et André Franquin. Pierre Mertens y habite toujours. Dominique Rolin revendique ses racines bruxelloises. Elle a vécu chaussée de Boitsfort (au numéro 114).

Le Rouge-Cloître et la forêt de Soignes ont drainé certainement le plus grand nombre de belles plumes dans le sud de la capitale, dont par exemple Verhaeren. Marguerite Yourcenar pensait parfois à la forêt de Soignes en regardant tomber les feuilles à Petite Plaisance, sa retraire américaine.

N. V.