BRUXELLES, MA BELLE INDUSTRIELLE (VII et fin) Sunlight, un «soap-opera» bruxellois Lever a fabriqué son savon à Forest pendant plus de 80 ans Du détergent au thé Lipton

BRUXELLES, MA BELLE INDUSTRIELLE (VII et fin) Sunlight, un «soap-opera» bruxellois Lever a fabriqué son savon à Forest pendant plus de 80 ans

Le premier contact de William Lever avec le sol belge se fait à la Plaine des Manoeuvres en 1888. A cette époque, le gouvernement tente de stimuler les échanges en organisant une première exposition internationale. Présent avec ses savons, qu'il fabrique depuis 1885 à Warrington en Angleterre, Lever, 37 ans, y fait la connaissance de Louis Dothey, un an de moins, représentant de commerce à l'affût. Ce dernier, dont les descendants seront aux commandes du vinaigre l'Etoile, se fait fort de vendre les briques de savon créées par ce curieux industriel qui les estampille d'un nom de marque (du jamais vu!): «Sunlight».

Le génie marketing de Lever va trouver de ce côté-ci de la Manche un terrain propice à ses ambitions: hautement industrialisé, avec une forte densité de population, notre pays est idéalement situé. En 1889, avec des hommes comme Dothey, futur secrétaire général de la firme, et Ernest Brauen, futur directeur général, Lever crée une agence de vente à la Bourse, au no 2 de la rue Auguste Orts. Il ouvre deux dépôts, dont un à Anvers, où sont stockées, importées d'Angleterre, les caisses du «savon le plus répandu au monde». Ce qui sera bientôt vrai!

C'est d'abord le marché belge qui s'avère juteux. Qu'importe si les producteurs locaux sont protégés par la législation et si, pour vaincre les résistances des ménagères, il faut déployer des trésors d'ingéniosité: lots et prix en échange des emballages de savon feront l'affaire pour fidéliser les clientes. Sans oublier de gros investissements dans la publicité. Un exemple édifiant: en 1898, Lever commande, aux frères Lumière, le premier film publicitaire de l'histoire.

LES SAVONNERIES LEVER FRÈRES

En Belgique, les appuis sont solides et les résultats encourageants. La SA Savonneries Lever Frères voit le jour après onze ans d'efforts. Dès 1900, l'affaire prend définitivement tournure avec l'idée de bâtir une usine à Bruxelles. Des terrains sont achetés à Forest, dont une partie aux Wielemans qui conserveront d'ailleurs à l'arrière du bâtiment, jusqu'en 1945, un dépôt pour les résidus de brasserie. Les terrains, marécageux, ne sont pas chers. A proximité du canal de Charleroi, ils sont à 10 petites minutes en tram de la gare du Midi, en correspondance directe avec Paris. Louis Dothey surveille la construction de l'usine. Le 8 juillet 1905, le bourgmestre de Forest en personne ouvre la vanne de vapeur et lance ainsi l'activité des Savonneries Lever, où la firme poursuit encore aujourd'hui ses activités.

Malgré l'environnement humide, Lever va construire à Forest une usine modèle, aux locaux aérés et agréables, entourés de verdure et de terrains de sport, avec réfectoire, commodités sanitaires et autres services sociaux et médicaux. Dans l'esprit du village Port Sunlight en Angleterre, entièrement financé par celui qui deviendra Lord Lever, le site de Forest est conçu dans le but de produire et vivre mieux. En bonne logique paternaliste, le droit au bien-être est lié au respect du travail. Le personnel du boulevard de l'Humanité ne s'en plaint pas: il est un des seuls, en 1909, à bénéficier de la semaine des 48 heures. Chez Lever, les conditions de travail anticiperont toujours de deux bonnes décennies la législation belge. La savonnerie de Forest n'est cependant qu'un premier pas sur le chemin de la réussite. La grande aventure de William Lever passe par Bruxelles bien sûr, mais elle y croise naturellement le destin du Congo.

ENTRE LA COUR ET LE CONGO

Nul doute que la personnalité extraordinaire de Lord Lever et sa notoriété, au zénith à l'époque, aient joué un rôle prépondérant dans cette entreprise unique. En 1908 donc, Léopold II cède le Congo à la Belgique, cadeau empoisonné qui embarrasse le gouvernement désormais chargé de sa gestion. Source de richesses inépuisables, la colonie fait surtout l'objet de campagnes internationales de dénigrement, suite aux révélations sur les pratiques du souverain.

Pour contrer l'Angleterre, des plus acharnées dans la polémique, le gouvernement tente la séduction économique. Il fait exception- à sa politique fermée aux capitaux étrangers et ouvre la porte à un, et à un seul, investisseur d'outre-Manche: William Lever. L'affaire comporte des risques financiers considérables et Lever sait qu'elle ne sera pas rentable de sitôt. Mais l'homme aime les défis et comprend tout l'intérêt de planter lui-même au Congo des palmeraies naturelles, qui produiront les matières premières destinées à l'usine de Forest. Les négociations pour une concession à long terme vont bon train, pendant qu'Ernest Brauen, au nom des Savonneries Lever, signe en Belgique le brevet de Fournisseur de la Cour décerné au savon Sunlight, le 18 décembre 1910.

En 1911, la création des «Huileries du Congo Belge» et de Leverville à l'est de Kinshasa marquent les débuts d'une des plus puissantes affaires de notre colonie. Laquelle devra toutefois attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour pouvoir se déployer à sa juste mesure.

VIGOR, LUX ET VIM

Au sortir de la Première Guerre, toutes les usines Lever perdent de l'argent, hormis celles de Suisse et de Belgique. En 1919, Forest sort le nouveau Vigor, pour linge blanc et couleurs avec temps d'ébullition réduit. Deux ans plus tard, on y fabrique les paillettes Lux, douces pour les maison et les soieries. Si Lever innove techniquement, c'est parallèlement à une philosophie, à un combat. Il dénonce les conditions de vie des femmes, courbées sur leurs baquets, les mains rongées par des détergents agressifs et le visage rougi par la vapeur. Le discours publicitaire et la pratique sociale de l'homme d'affaires vont dans le même sens: celui d'un mieux-être général. Les soins corporels prennent leur envol et les ouvrières belges de 1930 emballent le savon de toilette Lux, vanté par les plus grandes stars de cinéma.

Depuis 1929, Bruxelles produit aussi la poudre Vim, dont tous les emballages, tubes, fonds et couvercles sont confectionnés par les ouvrières de Forest. Après la fermeture des autres chaînes de production en 1971, Vim restera le seul détergent fabriqué à Forest, et ce jusque 1982.

SYLVIE LAUSBERG

Du détergent au thé Lipton

Sur les murs, dans tous les journaux, le savon Sunlight a toujours été présent, jusqu'à éditer une petit guide illustré de Bruxelles: 120 fines pages d'almanach avec photos des monuments, index des rues, administrations, stations de fiacre, restaurants et théâtres. Dans les années cinquante, les bâtiments couvrent 10.800 m 2, l'usine exige 55.000 tonnes de vapeur et 1.500.000 Kw d'électricité par an, 5.500 wagons et 16.250 camions y passent chaque année. Sans oublier les 2.200 mètres de voie ferrées qui desservent les différents départements, pour lesquels travaillent plus de 1.000 personnes.

Devenu Unilever, lors de lors de sa fusion avec la néerlandaise Union Margarinière en 1929, l'empire de l'industriel anglais s'est depuis diversifié largement dans le secteur agroalimentaire. Le siège social de la rue Royale, la fameuse «Lever House», est transféré rue Montoyer dans les années soixante. C'est là que seront recasés les membres du personnel lorsque les chaînes de production s'arrêtent en 1971. Au milieu des années 80, c'est la branche «food» qui relance l'activité à Forest avec la fabrication du thé Lipton, exporté dans 50 pays.

Aujourd'hui, les superbes bâtiments de Forest, en forme de diamant, abritent des marques comme Solo, Becel, Royco, Lipton, Ola et Zwan. Plus de mille personnes y travaillent.

S. L.