BUCQUOY FILME LE COSMOS L'HOMME AU CRANE RASE QUI REVAIT DE VACANCES A LA MER

CINÉMA

BUCQUOY FILME

LE COSMOS

À Westende, ce provocateur tourne la suite de «La Vie sexuelle des Belges»

A la mer du Nord plus qu'ailleurs, les frontières entre le réel et l'imaginaire, entre la terre et le ciel, sont aussi minces que l'horizon qui se noie dans le vent du large et des sables. Et, les nuits claires, on ne sait plus si les étoiles brillent dans le ciel ou s'y reflètent.

LE FAUX REJOINT LE RÉEL

COMME UN NAIN DE JARDIN

Au camping Cosmos de West-ende, aussi, il y a des étoiles, réelles ou imaginaires. Celles, constellaires, qui ornent la caravane de Radio Cosmos, une radio libre de camping, animée par un «Tintin» qui a beaucoup vécu. Celles, rêves fugaces d'un jour, qui étincellent dans les yeux des futures Miss Cosmos. Celles, plus terre à terre, qui sentent la frite à la mayonnaise, la crème Nivea, la bière Maes et les gros seins. Car, dans le dernier creux de sable westendais, avant la longue jetée de plage qui file vers les flots, le cinéaste-provocateur belge Jan Bucquoy a planté, ainsi, le principal décor de son nouveau film, Camping Cosmos, deuxième volet de La Vie sexuelle des Belges.

Y-a-t-il une vraie frontière entre le décor en plein air du film et le site de cabanons, de tentes et de roulottes qui existe vraiment derrière le plateau de tournage ? Les nains de jardin et la pelouse synthétique font fureur dans le vrai camping westendais et dans celui de fiction de Bucquoy. Le réalisateur confirme.

Ici, le faux rejoint le réel. Grâce à notre tournage, on fait vraiment de l'animation culturelle dans ce camping, bourré comme chaque été. Quand l'équipe se repose, le dimanche, moi, je pars dans le camp avec ma vidéo pour saisir des images étonnantes de vie. Les retrouvera-t-on dans mon film ? Je n'en sais rien. Tout dépend de l'équilibre de la narration au montage. Mais l'idée est là.

Une dizaine de caravanes, décorées comme des sponsors du Tour de France, forment une haie d'honneur devant le théâtre de fortune installé par les baladins intello-cultureux de Bucquoy pleins d'idéaux, prêts à apporter la «culture» au bon peuple - là, on est dans la fiction. Une affiche annonce d'ailleurs la prochaine prestation d'Isabelle Legros dans une pièce de Brecht, «La Mère Courage », mise en scène par Jan Bucquoy, tous les jours, à 20 heures, à partir du 15 août... 1986.

À l'ombre du parasol de la buvette, Noël Godin, dit le Gloupier, qui joue un écrivain dandy à la Pierre Mertens, lit le «Petit précis de l'imposture», de Lafesse. Dans quelques heures, face à la caméra, son personnage rectifiera la mauvaise paternité brechtienne donnée à ses bouquins.

L'équipe attend le réalisateur, parti filmer des plans à l'hippodrome d'Ostende. Alors que des nuages dodus et blancs filent dans le ciel bleu pâle, Jan Bucquoy, barbu et bronzé, déboule sur le décor, salue, lutin farceur, les gens du plateau. Bonne humeur d'après-midi pour un tournage concis.

1986, SANDRA KIM, MEXICO,

LE SIDA ET LES CCC

«La Vie sexuelle des Belges» suivait l'évolution d'un Belge moyen, Jan Bucquoy, de 1950 à 1978. Dans «Camping Cosmos», nous retrouvons, en août 1986, le héros de ce qui devrait être une trilogie. Pendant que ses techniciens installent la caméra devant la (fausse) friterie Cosmos et partent à la pêche aux figurants dans le (vrai) camping, Bucquoy confie :

J'ai raconté La Vie sexuelle des Belges. Maintenant, c'est la vie sexuelle des Belges au camping. On attend d'ailleurs la venue d'Ève Ferrari qui a les plus gros seins du monde ! Camping Cosmos est un film sur l'art, la culture, mais avec de gros nichons, olé, olé, olé ! N'oublions pas que les spectateurs restent des gamins. J'aborderai les années 90 dans le troisième volet. En fait, les titres de mes films fonctionnent un peu comme les contes moraux de Rohmer.

Par quelques flash-back, je pars, ici, de 1978. Mais l'action de Camping Cosmos se passe essentiellement en août 1986, époque de la chanson J'aime, j'aime la vie, même si c'est une folie, de Sandra Kim. Car 1986 est une date très belge : pour la première et unique fois, on a gagné l'Eurovision et on a été à Mexico pour la demi-finale de la Coupe du monde. C'est aussi le début du sida et des Cellules communistes combattantes (CCC).

Mon héros a 35 ans et est un chef animateur culturel... subventionné par le ministère de la Culture. Il se demande comment on peut apporter l'art au peuple. Avec Culture-Loisirs-Tourisme, il porte la «bonne parole» dans un camping, car là se trouve le peuple en vacances. Il monte des pièces que personne ne vient voir, bien sûr, et invite le romancier Pierre Mertens pour des conférences devant des chaises vides ! Mon personnage trouvera finalement le lien entre un discours artistico-éthico-esthético-politique et le côté populaire. Les deux, mis ensemble, forment quelque chose de très surréaliste.

Plissant ses yeux de myope sous le soleil, Bucquoy précise : Cette réflexion exprime aussi mon problème personnel pour le film : comment attirer les foules au cinéma en gardant un discours extrêmement radical, précis et poétique ? Peut-on parler à la fois du poète belge Scutenaire, de foot et de gros seins ? Mon premier film, La Vie sexuelle des Belges, était trop hermétique. Il fut un grand succès international d'estime, mais sans attirer les foules. Le but de ce deuxième volet est de réussir la gageure avec un discours encore plus radical et plus surprenant, mais dont le collage parlera à tous.

Comment compte-t-il surprendre les spectateurs ? Bucquoy sourit malicieusement : Pas de crainte. Camping Cosmos sera étonnant, voire détonant. J'y évoque les années 80, période âpre où il n'y a plus la naïveté de la jeunesse et de 68. Il y aura quand même une histoire d'adolescents, des amours, des choses très sensibles. Mais on sentira toujours le refus d'entrer dans le drame. Camping Cosmos sera un film très optimiste, affirmant qu'il est toujours possible de dire les choses, d'aller de l'avant pour que tout s'arrange. J'aime ce côté hollywoodien du happy end. C'est jouissif et à l'image de mon caractère !

L'AMOUR, C'EST... «ÉCLATEZ-VOUS, MANGEZ DES FRITES»

Tout de noir vêtu, Jean-Henri Compère, l'acteur qui incarne Bucquoy à l'écran, est accoudé à la (fausse) friterie du lieu, qui vante à merveille sa marchandise par un Éclatez-vous, mangez des frites ! Entre sel et mayonnaise, la vendeuse demande au personnage ce qu'est pour lui l'amour. Moment de réflexion, le temps de lécher ses doigts gras, et le comédien méditatif passe son sachet de frites, tel un relais, au figurant acheteur (il vit dans le camping réel) qui le suit dans la file. Derrière la caméra, guidé par l'improvisation, Bucquoy observe, filme et lance, pour chaque plan, la même phrase sur l'amour. Mélangés aux figurants qui défilent pour les frites, on reconnaît le chanteur Claude Semal, la houpe rousse d'un Tintin en Burlington de Prisunic, tenant amoureusement un vieux Milou pas très propre, Jean-Paul Dermont, en gérant du camping aux cheveux gominés à la Elvis, et Noël Godin, foulard de soie et paroles à la Pierre Mertens. Jan Decleir, qui interprète un homosexuel, et le chanteur Arno, transformé en maître nageur, ont, aujourd'hui, quartiers libres. Les réponses des acteurs présents sur le plateau fusent, provocantes, pompeuses ou nostalgiques, selon l'humeur de leurs personnages. Les figurants, eux, restent dans le sage cliché. Bucquoy hurle dans le vent qu'il a l'impression d'être dans un roman-photo et exige des répliques plus pointues. L'amour devient alors plus... sauvage !

C'est un film qui ne ressemblera à rien d'autre. Il vient de nous, de notre culture belge, avoue ensuite le réalisateur. Je n'ai pas envie de faire ce que d'autres réussissent mieux que moi. Les Américains sont forts dans certains domaines, les Français dans d'autres. À nous de nous imposer dans ce qui est notre identité. Ce n'est pas évident d'être soi-même. Mais rien n'est bloqué, rien n'est tout noir ou tout blanc. Pour La Vie sexuelle des Belges, je n'avais pas reçu de subvention. Pour ce film, les choses se sont améliorées. Il existe des failles dans la démocratie à la belge ! Un positionnement précis et radical n'empêche pas toujours d'avancer. Osons les choses, faisons-les comme on les ressent, car la vie est courte.

FABIENNE BRADFER

L'homme au crâne rasé qui rêvait de vacances à la mer

A l'entrée du camping westendais Cosmos, à deux pas d'une caravane baptisée Rocky, entourée de nains de jardin et d'une pelouse synthétique plus verte que nature en ce mois sec, une affichette, collée à l'une des fenêtres du self-service du camp, invite les campeurs, qui ont planté leurs congés payés en ces lieux, à devenir figurants pour le film Camping Cosmos, bientôt dans votre cinéma.

Le faux rejoint le réel, affirme Bucquoy, entre deux prises. Notre regard croise celui du comédien Jean-Henri Compère, qui joue Bucquoy dans le film, et nous lui demandons comment les hotes du vrai camping Cosmos vivent les remous cinématographiques :

Tous sont venus passer la tête pour voir ce qui se passe, explique-t-il. On fait appel à eux pour la figuration. Ne connaissant pas l'histoire du film, ils ne sont pas très conscients de ce qu'on leur fait faire. Tant qu'il y a des bières, tout va bien... Il existe aussi des passionnés, telles ces 3 jeunes filles, venues participer au concours Miss Cosmos du film et qui sont toujours collées au chanteur Arno. Ce soir, arrive Eve Ferrari, la femme aux seins monstrueux, engagée par Bucquoy à Cannes. Ça va être l'émeute dans le camping!

Devant le décor de caravanes fictionnellement sponsorisées par Belga, Nivea ou Chiquita, Compère confie que le film de Bucquoy a obtenu des subventions : 15 millions du ministère et 6 millions de la Communauté flamande. Revenant aux habitants de ce bout de plage, Compère précise : En se promenant dans le camping, on voit que le film de Jan est en dessous de la réalité. Si on mettait certains personnages réels dans «Cosmos Camping», le public ne voudrait pas y croire!

Papillonnant ici et là avant d'entamer sa scène, Noël Godin, qui, gamin, fréquentait plutôt une pension de famille du Coq que le camping westendais, et lorgné d'un oeil méfiant par des campeurs se souvenant de ses apparitions télés dans les émissions de Dechavanne, Noël glisse quelques mots sur sa jouissance totale à incarner le romancier Pierre Mertens, sur le fait qu'il est très mauvais comédien, sur son plaisir de l'improvisation, sur les vertus de la picolade entre provocateurs et sur la mégalomanie narcissique mais généreuse de Bucquoy.

S'arrête Claude Semal («Ode à ma douche»), qui a abandonné son accordéon pour aller, houppe tintinesque au vent, à la recherche d'un café. Il poursuit le dialogue :

On a construit une fausse baraque à frites dans les dunes. Et tous les jours, des gens du camping viennent demander des frites! Le soir, quand on fait un feu, des vacanciers viennent spontanément se joindre à nous, explique-t-il. Le mixage entre réalité et fiction sera la force de ce film onirique et poétique. Les plages de Westende, avec leurs outrances, font penser à des images felliniennes et la dimension sociale du camping à Pedro Almodovar. Mais ce sera avant tout du Bucquoy!

Ce tournage demande une grande concentration et chacun de nous la gère à sa façon. Comme j'ai une identité de vue avec Jan sur la gauche radicale et sur notre Belgique, comme il y a une grande part laissée à l'improvisation, je réécris mes textes d'animateur de radio-libre pour bien les avoir en bouche et pour qu'ils correspondent à ma pensée.

Semal, saltimbanque chanteur, connu pour son acidité provocatrice, enchaîne : Jan choisit ses interprètes non pour leurs compétences cinématographiques mais en fonction de leur décalage. D'une manière très différente, Bucquoy, Arno, Godin ou moi apparaissons très «Belges» aux yeux des Français par exemple. Mais, en même temps, nous avons le sentiment de vivre en exil dans notre propre pays. D'ailleurs, si nous voulons poursuivre notre oeuvre, nous sommes condamnés à vivre ailleurs pour continuer à supporter ce pays qu'on aime.

Dans ce film, il est question de gens coincés entre leur rêve et leur impuissance, de personnages en rupture. Comme Bucquoy écrit son scénario au jour le jour, il hésite encore à me faire mourir ou à me donner la carte du changement. Pour moi, 1986, la date clé de Cosmos Camping, fut une année de rupture. Je suis passé d'une chevelure abondante au crâne rasé. J'ai écrit Ode à ma douche et quitté mes oripeaux baba-cool de chansonnier intimiste pour aller vers la provocation et le théâtre. Ce fut un renoncement à une révolution sociale pour assumer une révolution personnelle et mettre ma vie en accord avec mes idées. C'est dans ce déchirement-là que se trouvent les personnages de «Camping Cosmos».

Mais le film est une comédie! Un mélange caustique et ironique de discours stéréotypés auxquels certains des personnages se raccrochent et d'une réalité prosaïque dans laquelle on vit : un camping prolo en bord de mer du Nord envahi par des cultureux.

Il ajoute: Je dors à l'intérieur de mon décor, donc dans ce vrai camping du littoral. Le matin, je prends ma douche avec les autres campeurs. C'est un peu moins terrible que je le pensais ! Gamin, mes parents m'emmenaient dans des coins superbes et désolés pour une totale communion avec la nature. Pour le môme que j'étais, cela voulait dire passer des vacances de solitaire, sans copain. Je sais qu'ici, rangées de bungalows «concentrationnaires» ou pas, je me serais bien marré!

FABIENNE BRADFER