C'était au temps où Bruxelles inventait (XIII): Delacre De la pharmacie au biscuit fin, grâce au chocolat Cocaïne et Sidol au «bazar pharmaceutique»

C'était au temps où Bruxelles inventait (XIII): Delacre De la pharmacie au biscuit fin, grâce au chocolat

Charles Delacre a fait son beurre avec la «pharmacie anglaise» avant de fournir à la Cour ses «thés de caravane» et ses «Congolais».

Au temps où la Belgique apparaît en Europe comme un pays de liberté, grâce à sa monarchie constitutionnelle d'avant-garde et une ouverture d'esprit prometteuse, Ambroise Delacre, Français de Dunkerque, décide de venir s'y établir avec son épouse. Capitaine d'industrie, il fonde les imprimeries Delacre, à Charleroi.

Ses deux fils ne suivent pas cette voie. Ils s'installent tous deux à Bruxelles. Charles, l'aîné, pharmacien-chimiste, prend ses quartiers en contrebas de la place Royale, en face d'un Mont des Arts qui n'a rien de commun avec l'Albertine d'aujourd'hui. Sa «pharmacie anglaise», en revanche, est toujours là, dans le tournant du Ravenstein: imposante bâtisse néogothique remodelée en 1895 par Paul Saintenoy, architecte de l'Old Eng -land.

PHARMACOPÉE ET CHOCOLAT

Nous sommes en 1853, époque de belle prospérité. La bourgeoisie de commerce prend ses aises, comme celle des propriétaires terriens, qui n'ont rien à envier aux financiers et spéculateurs de tout poil. Charles Delacre fait son beurre en vendant des spécialités chimiques, dans un magasin qu'il agrémente de thés de Chine ou d'articles étrangers en dépôt. Mais quel rapport avec les biscuits? Le chocolat!

Delacre vend aussi du cacao, denrée de luxe, élixir réservé aux riches, auquel on prête des vertus fortifiantes. Les jolis coeurs fortunés font comme Casanova: ils ne sortent jamais sans leur portion de chocolat. Dans cette société en mutation économique, l'image de ce délicieux incitant est pourtant en train de changer. De friandise pour gens «de la haute», il gagne peu à peu les faveurs des bourgeois et de tous ceux qui profitent pleinement de l'accroissement des biens et du bien-être. La production suit le mouvement: chaque année, entre 1860 et 1871, une nouvelle machine à vapeur est mise en route dans une chocolaterie bruxel- loise.

Après le triage manuel des cabosses et la torréfaction, la force motrice s'impose en aval: concassage, broyage et malaxa -ge du cacao et du sucre. C'est ce moment que choisit Charles Delacre pour créer sa chocolaterie, dans une maison de la rue de la Madeleine, à côté de la galerie Bortier. A cette époque, la famille Delacre n'habite plus la pharmacie mais rue de la Vienne (aujourd'hui rue Major René Dubreucq, à Ixelles), qu'elle quitte bientôt pour la rue de l'Arbre Bénit. Signe de succès, l'atelier trop exigu du centre-ville y est transféré en 1872.

Charles Delacre garde pignon sur la rue de la Madeleine et surveille, à Ixelles, la fabrication de ses chocolats aux marques déposées: «Léopold II», «Marie-Henriette», sans oublier l'alibi médical, «Le chocolat de santé», vendu en qualité «extrafin» ou «supérieur»...

Cela bouge dans le secteur et Charles Delacre est parmi les meilleurs. En 1879, sa maison est brevetée fournisseur de la Maison du Roi. Il faut dire qu'il ne ménage pas ses références dynastiques. Air du temps et déférence: Delacre crée bientôt le «Chocolat romain santé» à l'effigie de Léon XIII, élection papale oblige.

S'il garde toujours sa pharmacie, la principale activité de Charles Delacre est désormais la fabrication et la vente de chocolat. Il diversifie cependant sa gamme et vend, outre du cacao, du café et ses «thés de la caravane», dans des boîtes décorées de Chinois chauves aux longues moustaches et au sourire énigmatique.

LE VIRUS DE LA CHIMIE

Les connaissances biochimiques de notre parfait alchimiste le portent aussi à réaliser de l'extrait de viande fortifiant ou du suc de pin pour favoriser la lactation des animaux... Le virus reste dans la famille. Ses fils, Ambroise et Maurice, étudient à l'université, l'un la pharmacie, l'autre la chimie.

Le père Delacre, alors âgé de 65 ans, pense à assurer la relève. Ambroise, l'aîné, reprend les affaires au Coudenberg (lire ci-contre). Pierre, le second, est plutôt porté sur le chocolat. Impossible de pousser les murs de l'atelier d'Ixelles? Cela tombe bien, il secondera son père pour la construction d'une usine à Vilvoorde. Ce qui est fait en 1882, en pleine récession économique.

DE L'ART ET DU BISCUIT

A Vilvoorde, Pierre Delacre fait des merveilles. Servi par une infrastructure modèle - chemin de fer, canal maritime et main-d'oeuvre abondante -, il met sa créativité au service de la fabrique. La firme Delacre lance un biscuit industriel. Les premières pièces sortent d'usine en 1891. Le «Pacha Delacre» a la forme d'une capsule oblongue. Il est bientôt suivi par les «Bicyclette», «Polichinelle», «Congolais», «Hasselt» et autres «Anvers» (le «Bastogne» ne viendra que plus tard).

En 1906, le fondateur passe définitivement la main; il meurt un an plus tard, mission accomplie.

La guerre surprend Pierre, l'héritier, comme tout le monde. Il gagne Londres aux premières heures du conflit. L'usine est réquisitionnée. Au retour, les choses ont bien changé. Les amis, eux, sont toujours là, autour de la table qui les réunit pour les soixante ans de Pierre Delacre: ceux du cercle artistique de Vilvoorde qui lui doivent beaucoup, madame Delacre et sa soeur, la pianiste Daisy Weber, professeur au Conservatoire. Jules, son fils, est là aussi, bien sûr, heureux de sentir chez son père l'approbation d'un destin personnel qui substitue à l'industrie les arts, la littérature et le théâtre. Le fils Delacre fondera le théâtre du Marais, sorte de Vieux Colombier bruxellois.

En avril 1920, c'est donc le jeune frère de Pierre qui reprend les commandes. Léon Delacre transforme la société en SA Usines Delacre. L'édifice, jusqu'ici exclusivement familial, se fissure.

Pierre Delacre meurt en 1932. En août de l'année suivante, Jean Maertens de Noordhout, un industriel gantois et le comte Marc de Hemptinne, professeur à l'Université de Louvain, bouleversent la société de fond en comble, allant jusqu'à changer son nom en «Aliments Delacre».

Si, à la libération, la vente des biscuits explose avec le désir d'oublier les frustrations de la guerre, la concurrence resserre le marché, entraînant spécialisation et innovations technologiques.

Les Aliments Delacre laissent tomber la diversification et se concentrent sur leur produit vedette, le biscuit. Une machine spéciale est conçue pour fabriquer les inégalables «cigarettes russes», qui disputent la préférence aux «Marquisettes», «Biarritz» et «suprêmes sablés». Cette fois, ça y est, Delacre prend le pas sur les pâtissiers en herbe ou de quartier. Il impose un biscuit industriel et de qualité.

Si, en 1959, vingt et un actionnaires belges (dont quinze à particule) sont encore propriétaires de Delacre, la biscuiterie belge entre dans le groupe agroalimentaire américain Campbell Soup en 1961. En 1992, un séisme social, sorte de «Renault-Vilvoorde» avant la lettre, jette sur le pavé les 500 ouvriers et employés de l'usine. Après des semaines de grève, le groupe claque la porte de l'usine bruxelloise.

SYLVIE LAUSBERG

Pour suivre: Delhaize

Cocaïne et Sidol au «bazar pharmaceutique »

En 1884, avec et sous le nom de son père, Ambroise, l'aîné des Delacre, crée une société en nom collectif pour l'exploitation de la pharmacie, du commerce de produits, d'accessoires et de spécialités pharmaceutiques, située rue Montagne de la Cour et rue Villa-Hermosa, numéros 14, 16 et 18. Cette petite rue, qui longe l'Old England, est encore aujourd'hui une enclave d'un autre âge, vestige d'une époque où les nobles proches du pouvoir s'y installaient pour être aussi proches du palais.

Construite sur le quartier médiéval, dit «des escaliers des Juifs», elle porte le nom d'un de nos gouverneurs au temps de la domination espagnole. Ambroise Delacre y entreposait, lui, ses stocks de matériel pharmaceutique, qu'il vendait aux médecins du début du siècle par l'envoi d'une feuille intitulée «Tablettes médicales mensuelles».

Dans la liste des spécialités, le cacao à l'avoine côtoie le camphre, la cocaïne, la caféine, les biscottes aux légumes, l'Ovomaltine et le Sidol. Quant aux cônes insecticides Delacre, ils jouxtent la rubrique «instruments de chirurgie», qui comprend appareils à courant d'induction ou continu et des cigares à goudron, qui laissent perplexes...

S. L.