Calisto Peretti, peintre aux cent visages Charles-Ferdinand Nothomb modèle

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Calisto Peretti, peintre aux cent visages

Des galeries de charbonnage à celles du Parlement. Portrait du... portraitiste de Charles-Ferdinand Nothomb.

Le 21 décembre dernier, le portrait de Charles-Ferdinand Nothomb était accroché dans une galerie de la Chambre, qu'il présida à deux reprises dans le passé. Une tradition respectée par tous ses prédécesseurs qui, comme lui, ont eu l'opportunité de choisir l'artiste chargé d'immortaliser leur passage au perchoir. Un artiste hors du commun en la circonstance, puisqu'il s'agit d'un homme qui a entamé sa carrière dans... les entrailles des charbonnages.

C'est à Horrues en fait que Calisto Peretti a établi ses pénates il y a presque 25 ans. Pourtant, bien avant l'entité sonégienne, le peintre et sculpteur avait noué connaissance avec les sombres galeries des fosses boraines. Descendre «au fond», voilà à quoi songe ce fils d'immigré dans les années cinquante. Non pas pour y passer une vie, le marteau-piqueur à bout de bras, mais plutôt pour «voir» les galeries, l'effort du travailleur presque nu, noir de poussière, le corps plié par l'exiguïté des lieux. Tout concourt pour que Peretti lie de toute manière connaissance avec ce monde-là. Originaires de Vincence, entre Vérone et Padoue, ses parents s'exilent au Plat Pays vers 1930, soit bien avant le fameux traité italo-belge du 23 juin 1946 marquant l'immigration de quelque 50.000 travailleurs italiens. Hautrage, Saint-Ghislain et finalement Villerot sont autant de points de chute, et les charbonnages de Tertre un terrible aboutissement. Calisto naît en 1937, six mois après le décès de son père usé par la tuberculose. Enfant, adolescent, adulte: il restera à jamais marqué par ce drame qu'il perçoit avant tout comme un véritable sacrifice.

Au-delà de cette blessure morale, le jeune Peretti manie le crayon avec bonheur et ne tarde pas à faire remarquer ses talents graphiques à Achille Wautié, instituteur à l'école primaire villerotoise. Un ami de l'athénée de Saint-Ghislain l'encourage ensuite à s'inscrire à l'académie des beaux-arts de Mons: J'ai étudié la publicité car, à l'époque, je n'avais pas assez de moyens pour suivre les cours de peinture, se rappelle-t-il.Qu'importe: son diplôme de publiciste, couplé à un indéniable don pictural, compose une alchimie idéale pour la suite des événements. L'étudiant brûle d'ailleurs les étapes en bouclant son cursus au bout de trois années au lieu des six requises.

FACE À LA VÉRITÉ

En dépit de ces premiers succès, l'image du père accroupi dans l'inconfort des tailles demeure omniprésente; sa mère elle-même réchappe de justesse à la misère et à la malnutrition. En 1956, Hector Flamme, chef du service de sécurité du charbonnage à Tertre, lui propose alors un emploi de chronométreur, lequel calcule la juste répartition des fonctions imparties aux mineurs: C'était exactement l'emploi qu'il me fallait pour voir tous les postes de travail de la mine . Impressionné par son disciple, Hector Flamme, qui s'évertue, par le dessin, à prévenir les mineurs des dangers qui le guettent, finit par s'en remettre à lui. Les doigts de Peretti, inspirés d'abord par Van Gogh, ne cessent plus de recons -tituer avec fidélité l'univers qui avait causé tant de mal à sa famille.

Désormais employé par les Charbonnages du Hainaut regroupant les sièges de Tertre, Hautrage et Quaregnon, le «préventeur» se met à l'ouvrage: Recarreurs, ajusteurs, un oeil perdu ne se remplace pas!, avertit une machine. Sécurité entre vos mains , proclame une autre: près de 150 affiches sont ainsi exposées là où les mineurs font la file en attendant leur solde.Faute de moyens, bon nombre des oeuvres ne sont hélas pas imprimées; elles n'en suscitent pas moins la discussion au sein des travailleurs: Il fallait trouver un thème, une idée originale qui les frappe. Il était également impératif de s'identifier à leur milieu et éveiller ainsi l'esprit, souligne l'artiste tout en avouant que certaines de ses créations ne rencontraient pas toujours les faveurs des syndicats ou même des psychologues. On me reprochait parfois de ridiculiser le mineur parce que j'utilisais l'humour comme vecteur. Selon moi, l'humour n'est pas l'apanage d'une classe sociale. Je ne m'adressais pas à des débiles mentaux!, se défend-t-il aujourd'hui.

La fin des mines aidant, Calisto Peretti se tourne vers l'Association nationale pour la prévention des accidents du travail, basée à Bruxelles. Il y demeure 25 ans en assumant la responsabilité de directeur artistique ainsi que la mise sur pied du service de créations graphiques. La métallurgie, la chimie ou encore le milieu hospitalier ont fait eux aussi connaissance avec les affiches de Peretti.

THIERRY VANDERHAEGE

Charles-Ferdinand Nothomb modèle

Les mines, la souffrance, les muscles tendus par l'effort: toute l'oeuvre de Calisto Peretti s'influence de ces années passées au service des Charbonnages duHainaut. L'artiste d'Horrues, dont la renommée s'étend aujourd'hui dans le monde entier, en a gardé une vision à la limite de l'expressionnisme, niant un dessin trop idéalisé, fade sans doute. A côté de Juliette Gréco, José Van Dam ou... le député permanent Pierre Dupont, le visage quasi méphistophélique de Maurice Béjart constitue à ce titre l'un de ses sujets de prédilection. Selon Peretti, tout portrait contiendra la ressemblance, physique, bien sûr, mais aussi toute l'intensité psychologique du modèle.

Est-ce cette démarche qui a convaincu Charles-Ferdinand Nothomb de manifester sa confiance à l'ancien mineur de Tertre? Toujours est-il qu'il décida de lui confier la réalisation de son portrait. Président de la Chambre des représentants d'avril 1979 à mai 1980 et de mai 1988 à mai 1995, Nothomb perpétuait ainsi une tradition instaurée en 1850: décorer le Palais de la Nation à l'aide d'oeuvres figurant ceux qui occupèrent le prestigieux perchoir. Si le tableau doit répondre à certaines exigences - le cadre mesure obligatoirement 115x189 cm, tandis que la peinture à l'huile est la seule autorisée -, il est laissé, à partir de la Première Guerre mondiale du moins, libre choix de l'artiste par le portraituré.

C'est Willy Van Cannegem, interprète à la Chambre, mais aussi critique d'art éclairé, qui conduisit l'ex-président du PSC vers Calisto Perreti. Il est venu une première fois ici à Horrues. J'ai pris des photos de son visage; elles me tenaient lieu d'aide-mémoire, raconte l'artiste. Fidèle à lui-même, il ne fut pas question de faire poser le grand homme d'Habay de manière figée, voire pompeuse. Non, Peretti privilégia à la place une attitude décontractée; c'est donc les mains dans les poches, qu'au cours des quatre ou cinq séances, Nothomb fixa le peintre.

Affable, le célèbre modèle se laissa croquer sans sourciller: Il m'a donné une totale liberté. Le tableau a ensuite été réceptionné et accepté par la Chambre . Détail piquant qui n'a bien entendu rien à voir avec la grande qualité de l'oeuvre: Charles-Ferdinand Nothomb ne fut pas pressé de procéder à l'inauguration de son portrait. Achevé voici un peu moins de quatre ans, celui-ci ne fut dévoilé en grande pompe que... cemardi 21 décembre.

T. V.

 

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