Carrefour avale la «boule rouge» Les enseignes GB passent sous pavillon français Carrefour rachète les GB, à un prix à peine soldé L'avenir de GIB est plus incertain que jamais «Attention!», disent les syndicats Le grand chagrin du petit porteur Réactions de «Ceux qui se méritent tous les jours»

Carrefour avale la «boule rouge» Les enseignes GB passent sous pavillon français

Le groupe belge GIB a cédé, mardi, le contrôle de sa division hyper/supermarchés GB au groupe français Carrefour, qui consolide ainsi sa place de numéro un sur le marché européen de la grande distribution.

L'opération n'est pas une surprise. En 1998, GIB avait fait entrer Promodès (qui n'avait pas encore fusionné avec Carrefour) dans le capital de GB à hauteur de 27,5 % du capital. Il s'agissait alors de redynamiser une chaîne chroniquement déficitaire. Le problème reste entier. Le nouveau groupe français rachète à présent les 72,5 % restants (au prix de 670 millions d'euros, 27 milliards de FB) pour poursuivre le redressement.

Roland Vaxelaire restera le patron de GB, qui compte en Belgique près de 500 magasins. Il voit cette opération comme la suite logique, mais lointaine, de la fusion des enseignes GB (Grand Bazar), Inno et BM (Bon Marché), commencée au début des années 70, notamment par son père François Vaxelaire. Après la concentration du secteur belge de la distribution, le processus de globalisation est devenu européen. Les grands du secteur y sont poussés par l'arrivée du géant américain Wal-Mart, qui a déjà croqué des parts de marché en Allemagne.

Les conséquences de cette vente pour le personnel et la clientèle sont modestes à l'heure actuelle. Carrefour s'est engagé à respecter les derniers accords sociaux et il conservera la marque GB pour les supers. Seules les enseignes Maxi et Bigg's seront rebaptisées Carrefour.

PHILIPPE SERVATY

Dossier page 5

Carrefour rachète les GB, à un prix à peine soldé

Le groupe français rentre gagnant dans la première chaîne belge. Il veut refaire briller la «boule rouge», en gardant son patron et sa marque.

Le groupe français Carrefour, premier distributeur européen, a racheté au groupe belge GIB sa division supermarchés GB.

Carrefour, qui possédait déjà une participation de 27,5% dans GB, a acquis le solde du capital (et le contrôle) pour 670 millions d'euros (27 milliards de francs), un prix jugé un peu chiche par les analystes (voir ci-contre).

Cette montée en puissance était inscrite dans les astres depuis l'entrée du groupe français Promodès dans le capital de GB au début de 1998. La fusion récente entre Promodès et Carrefour n'a fait qu'accélérer le processus déjà prévu dans l'alliance. Carrefour a toujours eu pour politique de contrôler à 100% ses filiales. Pour Carrefour, la participation de 27,5% était à la fois trop (pour rester passif) ou trop peu (pour décider), a souligné Jean-Pierre Bizet, l'un des deux administrateurs délégués de GIB, qui présentait mardi l'opération à la presse.

Il reste qu'un groupe étranger prend le contrôle de la première chaîne de distribution belge. Dans notre pays, un ménage sur trois fait ses courses dans les 490 magasins exploités par GB (Maxi GB, Bigg's, Super GB, Unic, Nopri, ...). Ils ne seront pas trop dépaysés. La marque GB subsistera. Seuls les hypermarchés (Maxi et Bigg's) prendront l'enseigne Carrefour dès 2001.

UNE BOULE DANS LA GORGE

Certains regretteront qu'un nouveau pan de belgitude soit dirigé depuis Paris - après la Générale de Belgique, Tractebel, Cockerill, PétroFina ... Mais d'autres y verront la conclusion logique d'un mouvement de concentration européenne, si ce n'est mondiale, qui touche la grande distribution, comme les autres secteurs, et qui ne fait pas de cadeau aux enseignes à la gestion déficiente.

La division GB a encore enregistré des pertes à hauteur de 830 millions en 1999, après des années de piètres performances, ce qui a longtemps pesé sur le cours de Bourse de GIB (voir notre infographie). GB ne devrait pas afficher une rentabilité satisfaisante (l'objectif est une marge bénéficiaire de 2,5% sur les ventes) avant 2003. «La boule rouge» était peut-être gagnante pour les clients de GB - si l'on en croit son slogan publicitaire -, elle était surtout en travers de la gorge des actionnaires de GIB!

Nous avions le choix entre continuer sur la route de la consolidation européenne ou rester sur le côté , a précisé de son côté Roland Vaxelaire, l'autre administrateur délégué de GIB, qui restera le patron de GB.

Le mouvement de globalisation du marché de la grande distribution s'est accéléré depuis que le groupe américain Wal-Mart, le leader mondial (et deuxième entreprise du monde, tous secteurs confondus) a déboulé sur le marché allemand en 1998. La puissance d'achat de Wal-Mart lui permet d'être très agressif sur les prix de vente de ses produits. Ses concurrents doivent suivre ou mourir.

Carrefour n'est pas mal placé dans cette course puisqu'il est numéro deux mondial avec quelque 9.000 magasins répartis dans 26 pays. Il est le leader du marché en France, en Espagne, en Grèce et deuxième en Italie. La Belgique s'ajoute à ce panier gagnant.

Roland Vaxelaire y voit une belle opportunité pour GB. Le redressement de la chaîne pourra profiter du soutien financier de son nouveau mentor et de sa puissance d'achat. Les clients devraient le constater en termes de prix, de choix et de qualité accrue des produits.

Notons que la société de commerce en ligne Ready.be reste dans le giron de GIB. Elle était encore trop jeune pour être correctement valorisée , souligne M.Bizet. Elle pourrait également s'allier à un partenaire. Et Carrefour n'est pas exclu de la liste des candidats.

PHILIPPE SERVATY

L'avenir de GIB est plus incertain que jamais

Qu'un holding spécialisé comme l'est GIB cède sa principale activité n'est évidemment pas banal. D'où la perplexité des observateurs et en particulier des analystes financiers, une perplexité qui englobe trois éléments clés du dossier, à savoir le prix payé par Carrefour, l'avenir de GIB Group et les incidences éventuelles sur l'OPA lancée par BNP Paribas sur l'actionnaire de référence de GIB, c'est-à-dire Cobepa.

Et d'abord le montant de la transaction, à savoir 670 millions d'euros (27 milliards FB), payés en deux fois (la seconde tranche de 469 millions d'euros étant versée en juillet 2001). Le prix payé par Carrefour est un prix correct et tout à fait en ligne avec la valorisation des autres grandes entreprises du secteur en Europe,a déclaré Jean-Pierre Bizet, administrateur délégué du groupe. Pour leur part, les analystes sont quelque peu déçus. Geert de Mesure, de Smeets Securities, s'attendait à un prix de l'ordre de 29,4 milliards de FB. Amaury Steyaert (Petercam) escomptait, lui, 400 millions de plus, mais pas davantage compte tenu des mauvais résultats enregistrés par GB l'année dernière. Chez Fortis Banque, Loïc de Caters se borne à constater que le prix obtenu ne constitue pas, en tout état de cause, une bonne surprise pour l'actionnaire de GIB.

DU CASH, POUR QUOI FAIRE?

L'avenir stratégique des autres divisions n'est pas modifié par la vente de la branche hyper/supermarchés, a souligné Jean-Pierre Bizet, administrateur délégué du groupe GIB. Leurs plans d'expansion ne seront pas accélérés parce que nous disposons de 27 milliards de F supplémentaires dans la trésorerie. Toutes les options restent ouvertes. En clair, la palette décisionnelle est très large, de la «vente par appartements» complète au maintien de l'ensemble des divisions, renforcées par l'un ou l'autre partenariat.

Aucune porte n'est donc fermée, mais cette «ouverture» a plutôt déçu les observateurs. On attendait un message plus fort, notamment en direction des actionnaires,constate Loïc de Caters. On n'a pas de réponse claire et cette absence de ligne directrice nette laisse la voie ouverte à la solution du démantèlement progressif. Il serait souhaitable que les dirigeants du groupe fassent rapidement savoir ce qu'ils comptent faire du cash que cette opération va leur apporter.

Amaury Steyaert ne voit pas non plus très clairement le futur groupe. Si GIB avait cédé l'immobilier en même temps que ses magasins, la solution du démantèlement aurait sans doute été la seule issue. Mais Carrefour n'aime pas les murs, et GIB a conservé son parc d'immeubles. La perspective de voir GIB se transformer en société immobilière n'est donc pas à exclure définitivement. Mais cela supposerait en même temps que le groupe se débarrasse de ses autres activités dans la distribution. Or, dans le secteur du bricolage, GIB dispose d'un bel outil et le cash obtenu pourrait, autre hypothèse à retenir, servir à procéder à des acquisitions sur ce créneau.

Troisième et dernière question: les liens entre cette opération et l'OPA lancée par BNP Paribas sur l'actionnaire de référence de GIB(à 22 %), le holding Cobepa. A ma connaissance, il n'y a pas eu interférence entre les négociations de vente de GB et l'offre de BNP Paribas sur Cobepa , a fait savoir Jean-Pierre Bizet. Et Roland Vaxelaire, l'autre administrateur délégué de GIB précisait: Cobepa a dit publiquement qu'il resterait dans le capital de GIB qu'il considère comme une participation de travail.

Hier, la chute du cours de GIB est restée modérée, et Cobepa n'a pratiquement pas bougé. Mais, aux yeux des analystes, le prix obtenu par GIB n'est a priori pas de nature à inciter BNP à relever le niveau de son offre sur Cobepa.

MARC CHARLET

«Attention!», disent les syndicats

C e n'est pas une vraie suprise , reconnaît Albert Faust, secrétaire général du Setca (FGTB), en vacances à Berlin... mais toujours à l'écoute, grâce à son portable. Les négociations, qui ne ressemblaient guère à celles menées à Camp David, n'avaient rien de secret ni sur le fond, ni sur la forme. L'issue de l'opération était inscrite dans les astres.

Lundi, quand il a appris que les conseils d'entreprises étaient convoqués pour mardi, le syndicaliste socialistes'est dit que l'affaire était conclue.

D'emblée, il reconnaît que les dirigeants de Carrefour se sont montrés apaisants. Ils ont assuré qu'aucun changement relatif aux conventions collectives n'interviendrait. Mais nous nous montrons très vigilants, même si, pour le moment, il n'y a aucune raison de montrer les dents.

Albert Faust sait pertinemment que la tradition de concertation sociale n'est pas la même en France et en Belgique. En France, le patronat n'est pas en pointe. Nous craignons donc qu'il n'importe ses méthodes chez nous où, je le rappelle, les syndicalistes disposent de solides armes légales.

Le 3 août, le Setca tiendra une assemblée générale pour analyser les tenants et les aboutissants de l'opération. Pour sa part, la CSC prévient: Si Carrefour veut mener une politique sociale agressive, il doit s'attendre à une réaction syndicale.

Après les réductions d'effectifs et les troubles sociaux qui ont secoué l'enseigne à la boule rouge il y a quelques années, le personnel s'était remis à espérer. Grâce à Roland Vaxelaire, administrateur délégué confirmé dans ses fonctions? Le personnel attend une relance commerciale. C'est là que le bât blesse. Rappelez-vous: il y a quinze ou vingt ans, GB était à la pointe de l'innovation commerciale. Il y a eu ensuite la chape de plomb où le financier a triomphé tandis que le concurrent au lion rugissait et passait de succès en succès. Il manque peut-être chez GB des épiciers de haut rang dans le sens noble du terme. L'enseigne l'a-t-elle trouvé désormais?

C. S.

Le grand chagrin du petit porteur

En dix ans, le cours du titre GIB est passé de 36,2 à 37,5 euros, soit une progression de 3,6 %. Alors que, dans le même temps, les autres titres belges étaient en moyenne multipliés par trois.

Ce cours, analogue à l'électro-encéphalogramme d'un comateux, est dû au fait que, depuis longtemps, les investisseurs professionnels ont boudé le grand distributeur belge. Comme le reconnaissait lui-même, il y a peu, Roland Vaxelaire, l'un des deux administrateurs délégués (voir «Le Soir» du 28 avril dernier), la rentabilité n'a pas toujours été la priorité au sein du groupe. Et les divers plans de restructuration mis en oeuvre ces dernières années n'ont que rarement débouché sur les résultats annoncés. L'opération, annoncée hier, et d'ailleurs anticipée par les analystes, ne les a apparemment pas convaincus surtout en raison de l'incertitude quant au devenir du groupe.

M. Ct

Réactions de «Ceux qui se méritent tous les jours»

Votre GB va passer sous bannière française... Peu me chaut , assure un client, fidèleà l'enseigne, par tradition familiale. Je fais mes courses au GB, comme ma mère. Le francophile que je suis, et qui ne dédaignerais pas un rattachement à la France, voit plutôt d'un bon oeil l'idée d'une multiplication de produits français dans les rayons de son supermarché, que celui-ci s'appelle ou non Carrefour.

Un point de vue qui n'est pas nécessairement partagé. Tel autre «client qui se mérite tous les jours» affirme en revanche: Les gens oublieront vite que leur GB est devenu bleu-blanc-rouge si les dirigeants ont l'intelligence de ne rien changer au nom, ni à la marque, ni aux signes extérieurs. Si GB devient Carrefour, c'est une erreur. Côte d'Or est toujours là et beaucoup de consommateurs croient que c'est toujours du chocolat bien belge. S'ils apprenaient qu'il est suisse, ils le trouveraient peut-être moins bon. Les consommateurs sont attachés à la belgitude de leurs marques. Je suis convaincu, par exemple, que le changement de CGER en Fortis a indisposé pas mal de clients.

Mises au courant, deux clientes d'un Super GB d'Etterbeek n'hésitent pas: Tant que les produits et la qualité ne changent pas, nous ne modifierons pas nos habitudes , confient-elles.

Quant au personnel, tout juste informé, il espérait qu 'il n'y aurait pas de nouvelles suppressions d'emplois. Une responsable de rayon s'est dite déçue, estimant que les Français imposeraient désormais leurs propres produits... comme le chocolat français qui, nous le savons, est moins bon que le belge.

C. S. (avec st.)