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Carte blanche : Au-delà du PIB : un sujet qui mérite débat

Collectif Fair - Forum pour d’autres indicateurs de richesse (1)

Temps de lecture: 4 min

La crise a renforcé un doute qui prend corps depuis plusieurs années : le produit intérieur brut (PIB) ne serait pas l’indicateur adéquat pour mesurer nos performances et guider nos politiques économiques et sociales. Des acteurs de plus en plus nombreux (universitaires, associations, mais aussi, plus récemment, OCDE, institutions européennes etc.) ont mis à l’agenda la question des indicateurs alternatifs au PIB. Que mesurer, comment le faire et dans quel but ?

En 2008, le président de la République française a mis en place une Commission pour la mesure de la performance économique et du progrès social, présidée par le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz et comptant parmi ses membres d’autres personnalités de renom, dont Amartya Sen (Prix Nobel 1998). Le rapport provisoire de cette commission a été mis en ligne le 2 juin, afin de recueillir des réactions publiques (2).

Le principal atout de ce rapport réside dans la remise en cause du PIB en tant qu’indicateur de performance et de progrès. De multiples collectifs citoyens et réseaux de recherche, dont FAIR, dénoncent depuis des années l’usage de cet indicateur pour piloter nos sociétés. La Commission Stiglitz légitime aujourd’hui leurs critiques : le PIB, centré sur la production et la consommation marchandes et monétaires, ne prend en compte que certaines activités, ignore les effets prédateurs du productivisme et de la dérégulation sur la vie sociale et sur l’environnement. Il compte positivement des activités néfastes ou qui ne font que réparer des dégâts d’origine humaine. Il est indifférent à la mise en cause des biens communs vitaux (eau, air, sol…) et à la violation des droits fondamentaux de milliards de personnes qui en résulte. Il a été incapable de nous alerter sur l’existence et l’aggravation des crises sociales, écologiques, économiques et financières. Il nous a aveuglés et rendus collectivement insensibles aux dérives de notre modèle de développement.

Nous saluons donc cette avancée notoire en termes de diagnostic, de même que l’accent mis sur les inégalités, sur les enquêtes de budget temps ou sur la nécessité de valoriser les contributions positives des services publics. Nous critiquons par contre la méthode de travail de la Commission Stiglitz, qui n’a ouvert aucun véritable dialogue avec les autres acteurs de la société civile. La mise en ligne pour un temps très court d’un texte complexe exclusivement rédigé en anglais ne peut tenir lieu de débat public.

Nous mettons aussi en question le profil d’une commission composée d’économistes. Comme si définir le progrès sociétal et s’interroger sur sa mesure pouvaient relever des compétences d’une seule spécialité. L’ampleur des défis et la complexité des sujets à traiter imposent la pluridisciplinarité et un nouveau rapport à l’expertise intégrant l’expérience vécue de tous les membres de la société.

Il ressort de ces travaux des propositions principalement économistes qui réduisent souvent les principaux enjeux planétaires à des consommations intermédiaires, des investissements, du capital brut ou net… et dont plusieurs aspects nous alarment. Sont ainsi absentes du chapitre sur le développement durable : la qualité de vie et la qualité des sociétés, la prise en compte des questions démocratiques, la diversité sociale et culturelle, la lutte contre les inégalités. Le rapport survalorise l’Epargne nette ajoutée (ENA) issue des travaux de la Banque mondiale. Or, cet indicateur est à bannir des futurs repères-clefs. Il est exclusivement monétaire, incompréhensible pour les non-spécialistes, inadapté à la décision politique, inacceptable dans sa façon de rendre interchangeables trois formes de capital : « économique » (issu de la production), « humain » (abordé via les seules dépenses d’éducation), « naturel » (limitant les dommages écologiques aux seuls aspects climatiques).

Plus globalement, le rapport ne présente aucune perspective permettant à la société de se mettre d’accord sur la notion de progrès. Il ne suggère aucune piste pour débattre démocratiquement d’un nouveau projet de société visant le bien-être pour tous, ensemble, dans un environnement préservé et partagé, et pour inventer collectivement les instruments de son pilotage.

A ce stade, nous estimons que ce rapport est certes l’une des contributions à mettre au débat, mais qu’il ne peut constituer la nouvelle référence pour sortir de la dictature du PIB. Il est urgent que la société se mobilise pour « définir le monde que nous voulons » (Amartya Sen), puis pour construire les nouveaux indicateurs dont nous avons besoin. Il est urgent que les citoyens soient invités, via les instances consultatives existantes mais aussi de façon plus large, du local à l’international, à délibérer sur ces questions d’intérêt collectif.

(1) Ont contribué à la rédaction de cette carte blanche (au nom de FAIR et par ordre alphabétique) : Isabelle Cassiers, Hélène Combe, Arnaud Ducrest, Jean Fabre, Jean Gadrey, Florence Jany-Catrice, Dominique Méda, Georges Menahem, Pascal Petit et Patrick Viveret. Texte et version longue prochainement en ligne sur le site de FAIR : www.idies.org/

index.php ? category/FAIR

(2) http://www.stiglitz-sen-fitoussi.fr/

en/index.htm

(3) Nous invitons les lecteurs qui partagent ces perspectives à exprimer leurs réactions sur le site de la Commission Stiglitz. Une réponse en sept points brefs (résumant cette carte blanche) est disponible sur le site de FAIR.

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