CELA S'EST PASSE AU 120,AVENUE DE TERVUEREN CHRONIQUE D'UNE MORT ANNONCEE

Temps de lecture: 8 min

Cela s'est passé au 120, avenue de Tervueren

Il y a tout juste deux ans, pour la première fois dans l'histoire belge des Monuments et sites, un promoteur renversait un bien classé.

UN DOSSIER

de William Bourton

et Daniel Couvreur

C'était entre chien et loup, un soir de week-end de l'Ascension. Dans un nuage de poussière classée, un hôtel de maître remarquable était démonté à la hussarde.

Au beau milieu du fracas médiatique suscité par ces coups de bulldozers, des noms d'oiseaux volaient entre l'hôtel communal de Woluwe-Saint-Pierre et le cabinet du secrétariat d'État au patrimoine. Le bourgmestre Jacques Vandenhaute accusait la Région d'incohérence dans le dossier de classement, tandis que le secrétaire d'État Didier van Eyll soupçonnait Woluwe-Saint-Pierre d'avoir organisé la disparition de l'encombrant hôtel de maître.

Deux ans plus tard, le calme est revenu autour du rond-point Montgomery mais la façade du 120 avenue de Tervueren est toujours par terre.

La justice a provisoirement interdit au promoteur de poursuivre son chantier et les vieilles pierres reconstituées de l'ancien hôtel de maître croupissent au dépôt communal de Woluwe-Saint-Pierre.

En apparence, plus rien n'a bougé. Pourtant, le dossier n'est pas resté au point mort. L'esquisse d'une solution à l'amiable est même en train de naître.

MONTRER LE MAUVAIS EXEMPLE

Contraint et forcé par la justice, le promoteur a fini par se résoudre à proposer l'intégration de la façade classée dans son projet de bureaux. L'architecte Marc Corbiau a produit une première épure. La Commission des monuments et sites vient de l'examiner avant de rendre un avis de principe favorable.

- Ce plan respecte les gabarits de l'hôtel Hamesse en ne surélévant pas la toiture classée, constate Didier van Eyll. Personnellement, je n'ai pas vu l'esquisse pour éviter toute immixtion politique dans ce dossier. Au stade actuel, il est impossible d'en dire davantage. Il faut attendre maintenant de voir les données techniques plus complètes du projet.

Le secrétaire d'État rappelle cependant que si le dialogue avec le promoteur est aujourd'hui plus courtois, la Région entend rester ferme sur la réparation du méfait perpétré il y a deux ans.

- L'intégration de la façade dans le projet de bureaux n'est qu'un des aspects de la réparation du dommage infligé au patrimoine. Nous demandons également qu'une plaque commémorative de l'incident soit apposée sur les lieux du drame pour que les générations futures se souviennent de l'exemple à ne pas suivre. Et puis, nous souhaitons que le promoteur aide symboliquement la Région à sauver un autre patrimoine menacé, avenue de l'Yser. Il s'agirait, en quelque sorte, d'une peine de travaux d'intérêt général... J'ajoute qu'une plainte avec constitution de partie civile reste pendante et ne s'éteindra pas avec la reconstitution du 120 ni avec un éventuel changement de secrétaire d'État...

Didier van Eyll n'est pas certain, en effet, de faire partie de la prochaine équipe gouvernementale. Quoi qu'il en soit, il assure avoir évacué toute rancoeur dans cette affaire.

- Je n'ai jamais considéré qu'il s'agissait d'un conflit de personnes. La démolition du 120 a toujours été pour moi une question de respect de l'état de droit. J'ai défendu une conviction et non des intérêts politiques particuliers, contrairement à ce que certains ont cherché à insinuer.

UNE PAGE D'HISTOIRE TOURNÉE

L'autre protagoniste de l'affaire, Jacques Vandenhaute, n'a pas modifié sa rhétorique d'un iota en deux ans. Il continue d'affirmer que le 21 mai 1993, il n'avait fait que prendre ses responsabilités.

- La loi communale rend le bourgmestre responsable de la sécurité publique, répète-t-il. Après avoir sollicité l'avis de spécialistes, j'avais pris la seule décision responsable. J'ajoute qu'à tous les stades, la tutelle régionale (et même provinciale à l'époque) avait le loisir d'intervenir et de tout annuler, y compris l'arrêté de police autorisant le démontage du 120. C'est mon seul regret : si la Région avait eu une attitude claire et univoque, nous n'aurions jamais vécu ce psychodrame !

Pour Jacques Vandenhaute, la page est tournée. Son seul souci, à présent, est de boucher la funeste dent creuse.

- L'architecte Marc Corbiau met la dernière main à une nouvelle demande de permis d'urbanisme. Cette demande sera bien sûr soumise à enquête publique, avant de passer devant la commission de concertation. Sans préjuger de la décision qui sera rendue, je puis vous confirmer qu'en date du 8 février 1995, la Commission royale des monuments et sites a émis un avis de principe favorable à l'esquisse présentée par l'architecte, qui prévoit l'intégration de la façade Hamesse dans le cadre du projet global.

De cette esquisse, on ne sait pas encore grand-chose. Échaudé, le promoteur attend les plans définitifs avant de montrer un dessin.

- Le projet est particulièrement difficile à mettre au point, précise Jacques Vandenhaute. Il faut non seulement intégrer la façade classée, mais également combiner harmonieusement les autres fonctions. Par exemple, la banque voisine a besoin de volumes importants pour sa salle des coffres... Il convient également de dessiner des logements attractifs, qui auront vue sur le rond-point Mont-gomery.

Le projet pourrait être révélé fin juin. Le plus tôt sera le mieux. Le chancre actuel du 120 reste comme un couteau de pierre qui remue dans la plaie du patrimoine.

Chronique d'une mort annoncée

L'almanach du 120, de la naissance au décès :

1906 : L'architecte Paul Hamesse, disciple des maîtres de l'Art Nouveau Victor Horta et Paul Hankar, érige le 120 avenue de Tervueren.

21 décembre 1989 : Adoption d'un plan particulier d'aménagement qui fixe les nouvelles règles du jeu urbanistiques autour du rond-point Montgomery. Ce PPA prévoit la sauvegarde de neuf immeubles remarquables. Curieusement, le 120 ne figure pas sur la liste. À l'unanimité, le conseil communal de Woluwe-Saint-Pierre puis la Région, approuvent pourtant le plan.

29 novembre 1990 : Le président de la Commission royale des Monuments et Sites informe le ministre de la protection du patrimoine, Georges Désir, d'un avis favorable à l'ouverture d'une procédure de classement du 120. Un rapport annexe indique que les travaux de remise en état du bâtiment sont évalués à 2 millions.

7 juin 1991 : Le collège des bourgmestre et échevins de Woluwe-Saint-Pierre émet un avis défavorable au projet de classement du 120.

24 juin 1991 : Woluwe-Saint-Pierre délivre un certificat d'urbanisme no 2 au promoteur Van Belle pour construire un immeuble de bureaux et de logements sur la parcelle du 120, sous réserve de l'abandon de la procédure de classement.

23 décembre 1991 : Le promoteur Paul Van Belle se voit délivrer un permis de bâtir en bonne et due forme par la commune de Woluwe-Saint-Pierre pour faire table rase de l'immeuble Hamesse et le remplacer par un projet de l'architecte Marc Corbiau. L'enquête publique et la commission de concertation ne soulevèvent pas d'objections, la Région non plus.

26 mars 1992 : Le dossier prend une tournure politique, suite à une campagne en faveur du sauvetage du 120 menée par le FDF (principale force de l'opposition communale). Le conseiller Serge de Patoul alerte en urgence les monuments et sites pour faire accélérer l'enquête en vue du classement. Passant outre au permis de bâtir, l'exécutif régional bruxellois classe la façade et la toiture du 120.

9 juin 1992 : Le promoteur propose de démonter l'immeuble et de le reconstruire ailleurs. Le secrétaire d'État Didier van Eyll (qui a succédé à Georges Désir) refuse, arguant du fait que la charte du patrimoine signée à Venise en 1964 prescrit qu'un bien classé ne peut être déménagé.

6 août 1992 : Le collège de Woluwe-Saint-Pierre émet un avis de principe favorable au démontage de la façade, en dépit de l'opposition de la Région.

30 avril 1993 : Devant l'impossibilité de réaliser ses projets suite au classement du 120, le promoteur Van Belle réclame 250 millions de dommages et intérêts à la Région. Sa requête en indemnité est refusée par l'exécutif régional.

1er mai 1993 : L'immeuble mitoyen du 120 est démoli sans précautions et la façade du 120 ébranlée.

17 mai 1993 : Le 120 est vide de tout occupant depuis 1986. On y aurait vu des squatteurs. Son état de délabrement avancé ferait courir des risques aux usagers du métro de la station Montgomery. Un premier rapport d'expertise conclut à de graves problèmes de stabilité de l'immeuble.

19 mai 1993 : Les événements se précipitent. Le bourgmestre de Woluwe-Saint-Pierre prend une ordonnance de police pour interdire la circulation des piétons aux abords du 120 avenue de Tervueren.

20 mai 1993 : Un second rapport d'expertise conclut à la possibilité d'étayer la façade du 120 pour préserver la sécurité publique, plutôt que de la démonter.

21 mai 1993 : Un arrêté de police du bourgmestre de Woluwe-Saint-Pierre exige du promoteur des mesures de sécurité immédiates en lui rappelant de tenir compte du fait que le 120 est classé. Cet arrêté autorise le démontage de la façade. L'opération tourne au massacre dans la nuit du long week-end de l'Ascension. La conseillère du secrétaire d'État aux Monuments et Sites qui tente d'arrêter les bulldozers est molestée.

27 mai 1993 : Un expert constate que les travaux de «démontage» ont été entrepris sans respect des recommandations techniques permettant la sauvegarde des éléments classés.

1er juin 1993 : Pour la première fois en Belgique, un bien classé a été démoli. L'affaire se retrouve devant le tribunal de première instance. Le secrétaire d'État au patrimoine exige que le bâtiment soit reconstruit en son état et lieu initiaux. Le bourgmestre de Woluwe-Saint-Pierre accuse de son côté la Région d'incohérence et de mauvaise foi. Tout en reconnaissant les torts du promoteur, il soutient la thèse de la reconstruction du 120 ailleurs dans Bruxelles.

24 septembre 1993 : Devant le tribunal des référés, la Région demande que le chantier soit gelé, avant qu'une décision au fond soit prise (5 ans de délais de procédure en moyenne). Le juge refuse.

8 octobre 1993 : Le bourgmestre Jacques Vandenhaute et le promoteur Van Belle présentent ensemble une reconstitution de la façade du 120 au dépôt communal de Woluwe-Saint-Pierre. Ce lego monté sans le contrôle scientifique de la Commission des Monuments et Sites soulève la colère de la Région.

25 octobre 1994 : Fin provisoire du feuilleton. La Région obtient gain de cause en appel du tribunal des référés. En attendant le jugement au fond et sous peine d'une astreinte d'un million par jour, le promoteur se voit contraint de geler son chantier. Il devra obtenir l'assentiment de la Région et de la Commission des Monuments et Sites avant de reconstruire quoi que ce soit.

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