Ces Belges qui ont inventé le « dégagisme »

En Tunisie, un nouveau mot a vu le jour lors des manifestations populaires pour mettre par terre le régime du dictateur Ben Ali : « Dégage ! » A Bruxelles, un collectif surréaliste, dans la plus pure tradition artistico-philosophique belge, s’est emparé de ce cru du cœur pour ouvrir le champ d’une nouvelle théorie : le « dégagisme ». Un livre – en préparation – formalisera l’expression le 9 mai. D’ores et déjà, le délire est au rendez-vous, sous toutes ses formes. Mais il dit beaucoup, aussi, au-delà du rire…

« Qu’est-ce que c’est le dégagisme ?, explique Laurent d’Ursel, initiateur du collectif Manifestement. Cela part de la Tunisie, en effet, et de l’intuition que ce qui se passe là est tout à fait nouveau, inédit. Il s’agit de dire à celui qui a le pouvoir de partir sans dire qu’il y a mieux, sans vouloir être à sa place. Simplement dire “dégage“ et assumer le risque du vide, contempler ce vide, voir ce qui se passe avec ce vide. Or, le schéma classique auquel nous étions habitués, c’est la révolution. Là, il s’agit de dire qu’il y a quelque chose de mieux, un autre système. Le dégagisme est une formule nouvelle qui peut s’appliquer à beaucoup d’autres endroits dans le monde. »

Dans son atelier de Saint-Gilles, à Bruxelles, l’artiste secoue les idées avec quelques membres du collectif pour donner du corps à ce champ théorique. Les considérations fusent tous azimuts. Par moments, on dirait un brainstorming au sein d’une agence de publicité, si ce n’est qu’ici il n’y a rien à vendre, juste à réinventer la société sans entraves.

« Le dégagisme, ce n’est pas l’anarchie, insiste Laurent d’Ursel. L’anarchie, c’est un truc petit bourgeois, on croit que l’on peut se passer de tout, que l’anarchie est viable, ce qui est un mythe. Ici, il n’y a pas rien, il y a le vide. » « Il y a le formidable potentiel émancipatoire de chacun, intervient Irina Momcilovic, d’origine yougoslave, qui participe à ce collectif dont les membres changent au gré des actes. Dans ce rien, on ose penser autre chose. »

« Il ne peut pas y avoir

de leader dégagiste »

N’y a-t-il pas le risque de voir des mouvements peu scrupuleux profiter de ce vide du pouvoir ? Islamistes au Sud, populistes chez nous ? « Justement !, clament-ils. Il ne peut pas y avoir de leader dégagiste. C’est un mouvement qui ne peut pas être incarné, le pouvoir de l’anonyme… En Egypte, l’un des leaders du mouvement était un responsable d’internet et il a visiblement utilisé un avatar. En Tunisie, la rue a déjà demandé à des ministres de dégager. C’est l’éveil d’une conscience politique absolument extraordinaire ! Un bond en avant que l’on n’a pas encore fait dans nos démocraties occidentales, une formidable réflexion sur la véritable place du pouvoir. »

Dans leur livre, ces artistes iconoclastes comptent bien relire l’histoire des révolutions. « Peut-être que Spartacus était dégagiste, au fond ? » La couverture en sera une illustration représentant un… joueur de foot dégageant un ballon. « Cela signifie mettre la balle hors de danger, souligne Xavier Löwenthal, membre du collectif et auteur de ce dessin. C’est aussi un terme qui a une dimension universelle. Nous reprendrons dans le livre la traduction de ce verbe, “dégager”, qui existe dans tous les pays du monde. »

En théorisant de la sorte ce mouvement né en Tunisie, ces artistes engagés souhaitent donner du corps à l’infinité d’évocations du slogan « Dégage ! » surgissant sur internet. Par des « élucubrations » diverses, ils veulent porter à la réflexion sur « la nature de ce vide extrêmement vivant ».

« L’invention du dégagisme n’a rien à voir avec notre pays, insistent les membres du collectif. On ne peut plus rien faire en Belgique sans que l’on parle de cette crise politique. Or, nous, on adore cette absence de gouvernement. » « Ce n’est pas tout à fait un hasard que cela naît ici, précise cependant Xavier Löwenthal. Nous avons déjà tellement de gouvernements et nous en réclamons encore un de plus. Mais on se rend compte que cela ne garantit en rien les libertés fondamentales. » Il suffit d’interroger les sans-papiers, s’exclament-ils, pour dire que « ça » gouverne encore. « Regardez, ils sont expulsés en permanence ! »

Un peu fous jusqu’au bout, les membres du collectif affirment vouloir être les « papes » mondiaux du dégagisme. « Jusqu’au moment où on nous dégagera », sourient-ils finalement.