CES VILLAGES QUI"FONT"DE LA PSYCHIATRIE(II):A DUN, LE"GEEL"FRANCAIS,VIVRE AVEC LES FOUS...

Ces villages qui «font» de la psychiatrie (II)

A Dun, le «Geel» français, vivre avec les fous est

normal, ils sont même la richesse du bourg

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Dun-sur-Auron, août.

Le soleil au zénith immobilise la place plantée de platanes de Dun-sur-Auron, petite commune de 4.500 âmes du département du Cher. Titubant mais debout, un vieil homme difforme, portant béret et bleu de travail râpé, s'agite face à un interlocuteur imaginaire. Ses bras fouettent l'air. Sa tête dodeline, suggérant l'acquiescement aux propos de son invisible vis-à-vis. Deux femmes, ni jeunes ni belles, lui prêtent une attention distraite. L'une aspire goulûment la fumée d'un énorme «pétard», accouplement désordonné de tabac et de papier. Des cendres encore incandescentes caressent sa robe à fleurs. Elle écarte les unes, néglige les autres. Sa compagne s'en fout. Elle, ce qui lui plaît, c'est mordiller son chapeau de paille...

Les fous, c'est normal à Dun-sur-Auron. Depuis une centaine d'année, cette petite commune du centre de la France vit en concubinage avec les phantasmes, les délires et les absences de 900 de ses hôtes extraits des hôpitaux psychiatriques de la région parisienne. Une symbiose à ce point achevée que les banques du pays considèrent comme garantie d'équilibre familial et financier, l'hébergement de déficients mentaux par les demandeurs d'un prêt hypothécaire...

Un Geel français

En 1892, la petite cité berrichonne assiste, impuissante, à la fermeture des mines de fer qui depuis des siècles faisaient vivre la région. Le minerai, trop pauvre et d'extraction coûteuse est délaissé au profit de gisements «de l'étranger». Et comme pour accabler encore des familles désormais privées de l'essentiel de leurs revenus, une épidémie de phylloxera dévore les vignobles dans lesquels avaient été investis tous les espoirs de réactivation de l'économie locale. Le glas sonne sur Dun-sur-Auron. Jusqu'au jour où la municipalité reçoit de Paris cette proposition folle formulée par le Dr Auguste Marie, médecin à l'hôpital parisien Sainte-Anne: accueillir dans le village une antenne psychiatrique du célèbre hôpital et héberger dans les familles du village des déficients mentaux.

A Sainte-Anne, le Dr Marie est considéré par ses confrères comme un original. Agé à peine de 27 ans, il défend bec et ongles ses théories révlutionnaires pour l'époque. La folie, dit-il en substance, n'est pas une maladie incurable pour tous les perturbés mentaux. Certains vivent des crises suivies de longues périodes d'apaisement. Ce sont ces périodes d'apaisement qu'il s'agit de faire durer. A Geel, en Belgique, il trouve le modèle de thérapie qu'il veut appliquer en France: l'immersion de handicapés mentaux dans des milieux de vie inhibiteurs de la déraison. Le Dr Marie veut son Geel français.

Vivre avec des fous ou mourir sans le sou? Dun-sur-Auron se décide rapidement à tenter l'aventure. Le village n'accueille-t-il pas depuis longtemps déjà les petits orphelins de l'assistance publique et la chapelle toute proche de Menoux n'est-elle le but de pèlerinage de familles de handicapés mentaux, ces fous que la médecine «d'avant le neuroleptiques» enfermait derrière de solides muraille ceintes de sauts-de-loup?

Confort et accueil

Planté au coeur de la commune, le Centre hospitalier spécialisé (CHS) gère depuis près de cent ans, dans les murs d'un ancien relais de diligences, l'héritage thérapeutique du Dr Marie. Les candidats à l'accueil de malades sont nombreux, explique Monique Réard, la directrice du CHS. Leur principale motivation est d'ordre économique: pour les uns c'est une alternative au chômage, pour d'autres, l'accueil d'un ou de plusieurs malades représente un revenu supplémentaire; celui qui bien souvent manque pour envisager la construction d'une maison. Cent trente millions de francs belges ont été l'an dernier versés aux trois cent cinquante «nourrices» (un terme délicieusement désuet qui désigne depuis le début du siècle la famille d'accueil). Les indemnités journalières varient de 420 à 550 francs belges par jour d'hébergement. Une nourrice qui accueille quatre malades peut ainsi percevoir chaque mois environ 65.000 francs belges... Une «indemnité» qui couvre les frais de bouche et rétribue le temps investi par les nourrices pour satisfaire aux besoins de leurs protégés. Les nourrices, poursuit Monique Réard, sont sélectionnées sur base de critères aussi divers que le niveau de confort offert, la qualité relationnelle, la moralité, etc.

Un mobilier aux arêtes tranchantes, précise le médecin psychaitre Ahned Gad,révèle que le candidat n'a pas suffisamment pensé au handicapé qu'il veut accueillir. Mais les critères de sélection des nourrices ne s'arrêtent pas au seul confort matériel. Il faut aussi que les nourrices soient les éléments-moteurs d'un mieux-être psychologique de leurs hôtes.

Dresseur de chiens...

A Dun-sur-Auron, héberger un déficient mental équivaut à un certificat public de moralité et de capacité financière. On est fier de ses fous. Et on les aime bien. Parfois trop. Les médecins du CHS doivent à l'occasion déployer des trésors de diplomatie pour convaincre des nourrices trop généreuses qu'une alimentation trop riche n'est pas compatible avec les contraintes diététiques que requiert l'état de leurs protégés. Des joues roses et un ventre ballonné ne sont-ils pas les preuves tangibles d'une affection quasi maternelle?...

Les infirmiers-visiteurs se déguisent tour à tour en inspecteurs de quartier, en conseillers psychologiques, en copains des malades et des nourrices. La vigilance s'impose, explique Mme Réard. A tout moment, nous devons être à même de gérer une situation de conflit qui surviendrait entre un malade et sa famille d'accueil. De jour et de nuit, les nourrices peuvent appeler le centre et exposer le problème auquel elles sont confrontées. Une nuit, l'infirmier de garde fut appelé par une nourrice dont le protégé était en proie à une crise de démence. Lorsqu'il arriva sur place, le nouvel ami de la dame - un dresseur de chiens - expliqua placidement à l'infirmier que le problème était réglé: «J'ai fait de même qu'avec mes chiens, je l'ai rudoyé...» Le malade fut aussitôt retiré à la garde de la nourrice...

Peu de malades travaillent. Quelques-uns se voient confier, dans l'enceinte du CHS, l'entretien des pelouses ou des potagers. D'autres, à l'extérieur, participent à l'élevage de petits animaux. Une rémunération symbolique marque leurs petits pas sur le chemin de l'indépendance. Les autres passent le plus clair de leur temps dans les antennes du centre hospitalier où, à côté des activités occupationnelles classiques (art et bricolage), ils ont l'occasion de tâter du cheval, du judo ou de la natation.

Le maire de Dun-sur-Auron, Bernard Boussard (centre-gauche) expose régulièrement à son conseil municipal (dix des 27 élus travaillent à l'hôpital ou sont parents d'employés du CHS) des dossiers concernant ses 900 hôtes particuliers: aménagement de la voirie, sécurité routière, accès à la piscine, etc. L'hôpital, explique-t-il, est une source de revenus pour la ville, même s'il échappe à certaines impositions municipales.... Les deux cents personnes qui y travaillent sont un apport non négligeable de matière grise dans la région.

Clients dépassés

A la boucherie du village, quelques clients attendent leur tour. La porte s'ouvre sur un jeune homme rigolard. Un du CHS. Il s'agite, s'explique, remonte la file, dépose sa monnaie, empoche sa commande et ressort, fier de «l'avoir fait». Les clients «dépassés» ne râlent pas. Pas plus que le gendarme de la brigade locale qui, il y a quelques nuits, a retrouvé en bord de route une femme du centre qui s'était perdue en allant cueillir des fleurs des champs. Retour au CHS dans le combi. On se salue et à la prochaine...

Le percepteur des postes, futur pensionné, avait oublié, lui, de préciser au candidat à son remplacement que Dun était «le village des fous», comme on le désigne à la ville. Je le dis clairement dorénavant. Ça peut influencer la décision de mon successeur...

Sur la place du village, une maman promène sa fillette, handicapée physique. Elle a fait de Dun son club de vacances: C'est une réelle détente d'être ici. Les gens ne font pas attention à ma fille. A sa charrette, à son handicap.

A Dun-sur-Auron, les fous sont la première richesse de la ville. L'expérience, espèrent ses promoteurs, pourrait s'exporter ailleurs en France. Comme dans ce village voisin dont le maire vient de consentir à accueillir quelques handicapés mentaux. Avant, affirme-t-on à Dun, il craignait que ses administrés ne soient contaminés par les fous...

MARC METDEPENNINGEN.

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