CLAUDE AUCLAIR A REJOINT LES DIEUX CELTIQUES

LE dessinateur de bandes dessinées français Claude Auclair est mort samedi à l'âge de 46 ans, des suites d'une longue maladie.

Claude Auclair était un auteur hors du commun. D'abord par la qualité esthétique et la force prenante de son dessin, particulièrement remarquables dans son utilisation dramatique des noirs et blancs. Mais aussi et essentiellement par son propos. Claude Auclair a toujours manifesté une propension à dire, envers et contre tout, ce qui lui était cher, sans se préoccuper des phénomènes de mode. C'était un homme de vérité et de sincérité. Un homme d'amour aussi, soucieux de l'autre, attentif à sa détresse, inquiet de son devenir.

Pourtant on aurait pu croire, lorsqu'il débuta dans la bande dessinée en 1970, qu'il cédait précisément à l'engouement de l'époque pour l'environnement. Avec Jason Muller, publié dans Pilote, sa préoccupation fondamentale s'exprimait déjà par un cri d'angoisse devant la détérioration du monde, son anéantissement par l'homme dans une course effrénée au progrès technologique, sans souci de préserver le patrimoine naturel commun et l'intégrité de l'individu. Il inscrivait d'emblée sa saga, qui allait se poursuivre à travers d'autres personnages, dans un «Après» redoutable, lorsque tout se serait effondré sous les coups répétés de l'inconséquence et de l'avidité humaines. Un «Après» où il fallait revivre, se reconstruire en retrouvant le sens profond de la vie. Même s'il travailla parfois avec des scénaristes, nul doute que le propos développé était bien celui d'Auclair.

Jason Muller ne suscitant pas l'enthousiasme de René Goscinny, alors patron de Pilote, la série fut interrompue. Elle devait reprendre sous une autre forme et dans un autre canevas dans le Journal de Tintin avec les récits de Simon du fleuve, les «Chroniques des temps à venir».

Au fil des années, il poursuivit son réquisitoire, imprégné de cette angoisse existentielle qu'il étendait à l'humanité entière. Homme de sincérité, Auclair dénonçait fermement dans ses récits toutes les formes d'esclavage, qu'elles soient spirituelles, économiques ou politiques. Dans le premier numéro de A Suivre, en 1978, débutait un grand récit en noir et blanc intitulé Bran Ruz, le corbeau rouge en breton armoricain. Bran Ruz prenait pour cadre la Bretagne des premiers temps de l'ère chrétienne lorsque les moines irlandais s'implantèrent en Armorique, se glissèrent dans l'entourage des rois, imposèrent la religion chrétienne et combattirent, par la croix et le fer, les croyances ancestrales des populations, rejetant en bloc toute la cosmogonie celtique.

Ce premier grand récit de l'intolérance fut suivi, quelques années plus tard, dans le même magazine A Suivre, par Le Sang du flamboyant où il décrivait avec ardeur la révolte d'un travailleur noir de la Martinique dans les années quarante et sa lutte désespérée pour son droit au respect et à son identité culturelle.

Mais cette volonté de dire ce qu'il ressentait profondément n'en faisait pas pour autant un auteur à thèse avec tout ce que cela implique de démonstrations laborieuses. Claude Auclair était un auteur riche, sensible, peu complaisant. Un narrateur «graphique» de grand talent, un écrivain de l'image.

ROBERT ROUYET.

La série «Simon du fleuve» est publiée aux éditions du Lombard, Bran Ruz et Le Sang du flamboyant, chez Casterman.