Congo La mort de Lumumba Noir Ultime débat à la Chambre sur la responsabilité de la Belgique dans l'assassinat de Patrice Lumumba Au-delà des regrets, les excuses de la Belgique REPERES La vérité comme seule porte de sortie Van Lierde, l'insoumis

Journaliste au service Monde Temps de lecture: 12 min

Congo La mort de Lumumba Noir COLETTE BRAECKMAN

Quatre décennies suffisent-elles à apaiser les passions les plus brûlantes, de dégager les véritables responsabilités et de laisser s'exprimer regrets et excuses? Toute la journée de mardi, la Chambre a commenté le rapport sur les responsabilités de la Belgique dans l'assassinat de Patrice Lumumba.

Si les travées réservées au public étaient bondées, en revanche, on ne trouvait dans l'hémicycle pratiquement que les membres de la commission, qui, avec une belle unanimité, se sont félicités de la méthode adoptée, heureux mélange de recherche scientifique et d'analyse politique. Chacun s'est rappelé des circonstances du drame: Patrice Lumumba, Premier ministre congolais destitué en septembre, placé en résidence surveillée puis détenu à Thysville, avait été envoyé au Katanga le 17 janvier 1961. Cinq heures après son arrivée sur le sol katangais, il était mis à mort avec ses deux compagnons Maurice M'Polo et Robert Okito.

A aucun moment, les autorités belges, qui souhaitaient son élimination politique et sa mise à l'écart, ne se soucièrent de son intégrité physique ou de ses droits juridiques. La plupart des intervenants ont rappelé mardi le contexte de l'époque et le rôle du roi Baudouin, averti des projets d'élimination du Premier ministre.

Malgré le caractère exceptionnel de la démarche - il n'est pas fréquent de voir une ancienne puissance coloniale revenir sur des crimes politiques commis sur des leaders nationalistes - il n'y a pas eu de divergence majeure entre la plupart des orateurs. Tous en fait attendaient l'événement de la journée: la réponse du gouvernement, présentée par Louis Michel.

A la tribune, le ministre des Affaires étrangères a souligné que la commission est allée aussi loin que possible dans la description des circonstances de l'exécution de Lumumba, mais que rien n'indiquait que le gouvernement de l'époque ait demandé son élimination physique . Après cette réserve, les critiques: manque de considération pour l'intégrité physique de Lumumba, politique d'information indéfendable. Bref, le sort réservé à Patrice Lumumba peut être qualifié de manquement grave en termes de bonne gestion et de respect de l'Etat de droit. Vient l'estocade: Certains membres du gouvernement d'alors portent une part irréfutable de responsabilité dans les événements qui ont conduit à la mort de Patrice Lumumba. (...) Louis Michel exprime alors, au nom du gouvernement, ses profonds et sincères regrets et ses excuses pour la douleur qui leur a été infligée par cette apathie et cette froide indifférence. Tout est dit, la responsabilité et les excuses.

Mais l'assassinat de Lumumba, ce fut aussi la disparition d'un homme, l'interruption d'un processus démocratique. Comment réparer? Louis Michel a annoncé que le gouvernement va financer une Fondation Patrice Lumumba à hauteur de 3,750 millions d'euros, complétée par une dotation annuelle de 500.000 euros. Cette Fondation sera vouée au développement démocratique au Congo, elle financera des projets en matière de prévention des conflits, de renforcement de l'Etat de droit et accordera des bourses d'études. Les familles de Lumumba et ses compagnons seront associées à la gestion de ce fonds.

A la tribune, le ministre des Affaires étrangères a souligné que la commission est allée aussi loin que possible dans la description des circonstances de l'exécution de Lumumba, mais que rien n'indiquait que le gouvernement de l'époque ait demandé son élimination physique . Après cette réserve, les critiques: manque de considération pour l'intégrité physique de Lumumba, politique d'information indéfendable. Bref, le sort réservé à Patrice Lumumba peut être qualifié de manquement grave en termes de bonne gestion et de respect de l'Etat de droit. Vient l'estocade: Certains membres du gouvernement d'alors portent une part irréfutable de responsabilité dans les événements qui ont conduit à la mort de Patrice Lumumba. (...) Louis Michel exprime alors, au nom du gouvernement, ses profonds et sincères regrets et ses excuses pour la douleur qui leur a été infligée par cette apathie et cette froide indifférence. Tout est dit, la responsabilité et les excuses.

Mais l'assassinat de Lumumba, ce fut aussi la disparition d'un homme, l'interruption d'un processus démocratique. Comment réparer? Louis Michel a annoncé que le gouvernement va financer une Fondation Patrice Lumumba à hauteur de 3,750 millions d'euros, complétée par une dotation annuelle de 500.000 euros. Cette Fondation sera vouée au développement démocratique au Congo, elle financera des projets en matière de prévention des conflits, de renforcement de l'Etat de droit et accordera des bourses d'études. Les familles de Lumumba et ses compagnons seront associées à la gestion de ce fonds.

Alors que les députés applaudissent, à la tribune, les deux fils de Lumumba, François et Roland, écoutent, émus. Plus tard, ils déclareront que la Belgique a apporté la réponse adéquate à la souffrance provoquée. Réparer la mort de Patrice Lumumba aujourd'hui, c'est lutter pour l'unité du Congo, pour le retour à l'Etat de droit.

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Congo Ultime débat à la Chambre sur la responsabilité de la Belgique dans l'assassinat de Patrice Lumumba Au-delà des regrets, les excuses de la Belgique

Le débat sur la mort de Patrice Lumumba a surtout porté sur les excuses belges et le rôle du roi Baudouin. Mais le ministre des Affaires étrangères est allé plus loin que prévu...

COLETTE BRAECKMAN

Durant deux ans, bien plus longtemps que prévu, une Commission d'enquête parlementaire belge a examiné la responsabilité de la Belgique dans l'assassinat de Patrice Lumumba, exécuté au Katanga le 17 janvier 1961. Son rapport, rendu public en novembre dernier, s'est fortement appuyé sur le travail de quatre experts, qui ont eu accès à de nombreuses archives, dont celles du Palais, et à des documents personnels inédits. Dotée des pouvoirs d'un juge d'instruction, la Commission a même pu ordonner des perquisitions et procéder à l'audition de témoins demeurés muets depuis 40 ans.

Cette méthode, à la fois rigoureuse sur le plan scientifique et exhaustive, a été louée par la plupart des intervenants qui se sont succédé à la tribune de la Chambre, mardi, pour commenter le rapport (qui sera prochainement voté en séance publique), avant d'entendre la communication du ministre des Affaires étrangères Louis Michel. Ce dernier, s'exprimant au nom du gouvernement, a reconnu que certains acteurs belges portent une part irréfutable de responsabilité dans les évènements qui ont conduit à la mort de Patrice Lumumba.

Alors que la plupart des orateurs laissaient entendre qu'ils approuveraient les conclusions du rapport, la principale fausse note est venue des rangs du Vlaams Blok, où le député Vanden Eynde s'en est pris à Louis Michel, assurant qu'à l'origine, lorsqu'il approuva la mise sur pied de la Commission d'enquête, sa principale motivation était de reconstruire de bonnes relations avec Kinshasa, où un ancien lumumbiste, Laurent-Désiré Kabila, était alors au pouvoir.

Bien au-delà de ce procès d'intention, la plupart des députés se sont attachés à reconstituer le contexte de l'époque, celui de la guerre froide, de l'anticommunisme, où l'opinion publique faisait porter à Lumumba la responsabilité de la mort et de l'exode de nombreux Belges. La plupart des députés de la majorité, à l'instar du socialiste Jacques Chabot, ont reconnu que le gouvernement belge de l'époque n'avait pas respecté l'indépendance et le principe de souveraineté de l'Etat du Congo.

Chabot s'est rallié à la conclusion des experts, selon lesquels les instances gouvernementales belges ont aidé à chasser Patrice Lumumba du pouvoir, se sont ensuite opposées à toute réconciliation avec lui, ont insisté pour qu'il soit arrêté, mais pas pour qu'il soit jugé. Elles ont appuyé le transfert de Patrice Lumumba au Katanga, sans exclure la possibilité qu'il y soit mis à mort.

Au nom du CD&V le député Van Rompuy a rappelé qu'à l'époque, la Belgique se comportait comme si le Congo n'était pas réellement indépendant, soulignant que les démocrates n'avaient jamais eu leur chance au Congo...

De temps en temps interrompus par le président De Croo, très soucieux de faire respecter les temps de parole, les membres de la commission, les plus prolixes, comme si le sujet n'avait pas cessé de les hanter, se sont surtout attachés à la question des excuses à présenter à la famille et au peuple congolais, et au rôle joué à l'époque par le roi Baudouin. Le SP Daan Schalk a insisté sur l'existence de fonds secrets sur lesquels le Parlement de l'époque n'exercait aucun contrôle et souhaité que l'on revoie le rôle du Palais dans un système démocratique.

Le libéral Daniel Bacquelaine, lui, a donné aux événements une autre proportion, soulignant que si le Roi avait effectivement eu connaissance de projets d'élimination physique de Lumumba, il avait tout au plus péché par omission en ne transférant pas ces informations au gouvernement. Et de regretter, comme son collègue Van Weddingen, que cette «question royale» à retardement ait pu faire l'objet de polémiques stériles, une position partagée par Marie-Thérèse Coenen (Ecolo), qui a dénoncé un calcul visant à relancer les querelles communautaire.

«Le roi Baudouin

a tout au plus péché

par omission»

Si les faits sont désormais incontestables, le seul point qui a divisé les députés fut celui des excuses, avec en corollaire une question lancinante: que faire maintenant? Pour les socialistes et les écologistes, francophones ou flamands, ainsi que Spirit, par la voix de Freddy Willems, pas de doute: le gouvernement devait présenter des excuses publiques aux autorités congolaises et à la famille des victimes. Claudine Drion (Ecolo) aurait d'ailleurs souhaité que le rapport mentionne la non assistance à personne en danger , regrettant le rôle mineur dévolu à l'historien congolais Jean Omasonbo.

Mais surtout, Claudine Drion, sa collègue Agalev Leen Laenens et plusieurs autres intervenants ont évoqué le triste sort du Congo d'aujourd'hui, et proposé, au-delà des excuses, des mesures concrètes: l'annulation de la dette, un renforcement de la coopération, un nouveau dialogue avec le Congo, reposant cette fois sur un respect mutuel.

C'était ouvrir la voie à l'intervention très attendue de Louis Michel, qui a déclaré: à la lumière des critères appliqués aujourd'hui, certains membres du gouvernement de l'époque portent une part irréfutable de responsabilité dans les évènements. Et de présenter au peuple congolais et à la famille ses profonds et sincères regrets et ses excuses pour cette apathie et cette froide indifférence.

REPÈRES

30 juin 1960. La Belgique accorde l'indépendance à sa colonie. Le roi Baudouin prononce un discours rendant hommage au colonisateur, avec de forts accents paternalistes. Le jeune Premier ministre Lumumba vient troubler la cérémonie en prenant la parole de façon impromptue. Il prononce un discours incendiaire, dans lequel il raconte les souffrances infligées à son peuple par le colonisateur. Outré, le roi Baudouin précipite son départ pour Bruxelles.

4 juillet. Les soldats de la Force publique se mutinent à Léopoldville. Ils réclament une africanisation des cadres.

11 juillet. Moïse Tshombe proclame la sécession du Katanga. Opposé au gouvernement Lumumba, il bénéficie du plein soutien de la Belgique.

13 juillet. A la demande de Lumumba, l'ONU décide d'envoyer des Casques bleus au Congo.

10 août. Albert Kalonji, lui aussi hostile à Lumumba, proclame la création de l'Etat autonome du Kasaï.

5 septembre. Le président Kasa-Vubu révoque son Premier ministre, Patrice Lumumba. Celui-ci réplique en annonçant qu'il révoque le chef de l'Etat. Mais sa tentative de reprendre le pouvoir échoue.

14 septembre. Le colonel Mobutu, chef de l'armée congolaise, prend le pouvoir et annonce qu'il neutralise la classe politique. Il propose la mise en place d'un collège de commissaires.

29 septembre. Les commissaires prêtent serment... devant le président Kasa-Vubu.

1er décembre. Lumumba est arrêté. Il est détenu, sur ordre de Mobutu, dans un camp militaire de Thysville. Mais même aux arrêts, l'homme politique reste populaire.

17 janvier 1961. L'ex-Premier ministre est emmené en avion, piloté par un équipage belge, au Katanga, dont les dirigeants proclament depuis longtemps que si Lumumba tombait entre leurs mains, il serait un homme mort. Quelques heures après avoir débarqué à Elisabethville, il est abattu.

La vérité comme seule porte de sortie

L'exercice était à hauts risques: comment, à 40 ans de distance, analyser un assassinat politique prémédité, circonscrire les responsabilités de l'époque, en évitant autant la langue de bois que l'autoflagellation?

Il faut reconnaître que, confronté à un rapport d'une grande rigueur morale et intellectuelle, placé devant l'évidence des faits, le gouvernement n'a pas choisi l'esquive. Il s'en est sorti par la seule issue possible: le haut. D'une phrase, Louis Michel a balayé la vaine querelle sur la responsabilité morale ou politique des autorités de l'époque, en choisissant une formule simple, collant aux faits: une part irréfutable de responsabilité... Quant aux sentiments éprouvés, ici encore c'est l'évidence qui a prévalu: la Belgique d'aujourd'hui présente à la famille de Lumumba et au peuple congolais ses profonds et sincères regrets et ses excuses, et rappelle l'apathie, la froide indifférence...

Un tel aveu, sans circonlocutions, ne peut qu'exorciser le passé, baliser la mémoire et aider à tourner la page. Car la conclusion de ces deux années d'enquête ne représente pas un épilogue, mais un point de départ: celui de nouvelles relations entre deux pays liés par l'histoire et les sentiments.

Face au désastre congolais, à cette démocratie décapitée en 1960, à ces élites dévoyées par la corruption, à ce peuple qui ne compte plus que sur lui-même, face aux appétits de tous ceux qui rêvent encore, comme en 60, d'empêcher la naissance d'un géant africain en encourageant sécessions et rébellions, il s'agit d'aider ce pays à se remettre debout. De reprendre le combat de Lumumba là où le sabotage, puis la mort, l'avait interrompu: la construction d'un pays uni, dont le développement pourrait pacifier toute la région.

Déjà, en se battant pour le retour de la paix, le succès du dialogue intercongolais, la diplomatie belge s'est engagée sur cette voie de la réparation politique. La création d'un Fonds portant le nom de Patrice Lumumba ne fera que renforcer ce mouvement.

Mais ce retour sur la mort du Premier Ministre ne bénéficiera pas seulement au Congo: ayant eu le courage d'analyser ce crime politique majeur, la Belgique a mis ses actes en accord avec les leçons de morale si souvent dispensées aux autres. En balayant devant sa propre porte, elle s'est donnée le droit moral d'exercer cette compétence universelle qui fait la célébrité de nos tribunaux.

Van Lierde, l'insoumis

PORTRAIT

COLETTE BRAECKMAN

Barbe courte, veste saharienne, mains éloquentes, Jean Van Lierde, à 75 ans, a gardé toute la fougue, toute la verve de sa jeunesse. Ses combats d'hier, il les poursuit encore aujourd'hui, avec toute la pugnacité d'un pacifiste.

Son témoignage, qui a ouvert les travaux de la Commission Lumumba, est resté dans les esprits. Il y a raconté comment il a rencontré Patrice, un jeune politicien passionné, qui confirme son idéal panafricaniste lorsqu'il se rend à Accra, au sommet des non-alignés. C'est là que le futur Premier ministre rencontre tous les héros des indépendances africaines ainsi que les amis pacifistes de celui qui est alors le premier objecteur de conscience de l'après-guerre.

Des amitiés se nouent au hasard des rencontres, des solidarités se confirment et c'est tout naturellement que le militant non violent, tiers-mondiste, se retrouve à Léopoldville, aux côtés de Patrice Lumumba devenu Premier ministre. Devant les parlementaires, Van Lierde fait la part des choses: s'il n'est pour rien dans la rédaction du fameux discours du 30 juin, il est bien exact que, dès qu'il prend connaissance du discours très paternaliste que le roi Baudouin se prépare à prononcer, il pousse le Premier ministre à réagir. Et Lumumba, durant toute la nuit, peaufine le texte qui va précipiter sa perte.

Le long engagement militant de Jean van Lierde ne se limite pas à l'épisode congolais. Devant les membres de la Libre Académie de Belgique, le lauréat a rappelé ce qui a mené le résistant armé qu'il était à devenir objecteur de conscience dès la Libération. Son refus le mène d'abord en prison, puis au fond de la mine, dans le charbonnage de Bois Du Cazier, près de Marcinelle, qui deviendra tristement célèbre.

Van Lierde ne milite pas seulement pour l'indépendance du Congo: il est aussi l'un de ces porteurs de valise qui soutiennent la lutte de l'Algérie pour l'indépendance. Celui qui fut le militant solidaire de toutes les luttes de libération est aujourd'hui encore gestionnaire bénévole de la Maison de la paix à Ixelles.

On sait désormais de quelle manière Lumumba fut mis à mort, avec la complicité de «petits Belges». Alors que ces derniers, par la suite, furent couverts d'honneurs, Jean Van Lierde, l'ami de Patrice, n'a jamais été couronné que par un prix non conformiste, celui de la Libre Académie...

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