Coups de génie Savant fou, Robert Kayser a créé des machines à lire les poèmes et le soleil

Coups de génie Savant fou, Robert Kayser a créé des machines à lire les poèmes et le soleil. par Allison Lefevre

Dépasser le sens premier des mots, jongler avec eux à l'aide d'un jackpot, les transformer en sculptures décryptables par tous... Voici le pari fou tenté par Robert Kayser! A 67 ans, cet artiste pluridisciplinaire - peintre, dessinateur, graveur et sculpteur -, ancien professeur d'histoire des arts graphiques, de gravure et de lithographie et ex-directeur de l'académie de Watermael-Boitsfort, ressemble par bien des égards à Tryphon Tournesol. Comme lui, il semble constamment dans la lune. Il invente toutes sortes de machines. Il ne manque ni d'imagination ni d'un certain génie.

Les mots ont fait leur temps , estime l'artiste. Au XVI e siècle, les philosophes croyaient que chaque terme connaissait une seule définition qui reflétait la vérité. Lacan estimait d'ailleurs qu'on serait toujours prisonnier des mots pour se parler à soi-même. Aujourd'hui, on s'aperçoit que cette conception du langage est complètement erronée. Elle ne colle pas à l'esprit humain. Sinon, comment pourrait-on parler des émotions véhiculées par la musique ou par un tableau? Le sens n'est pas exprimé linguistiquement et pourtant, il est compris par l'homme. Il faut donc dépasser cette vision réductrice du langage.

Selon Robert Kayser, les mots ne vont pas disparaître mais on va assister à l'émergence de nouvelles formes de communication, notamment par le biais de l'art. Partant de ce raisonnement, il s'est mis en tête d'inventer un langage universel qui reposerait non pas sur le mot lui-même mais sur sa représentation métaphorique. Le principe est comparable à celui du mandarin , précise-t-il. Ce langage visuel est compréhensible par tous les Chinois alors qu'ils ne parlent pas la même langue. Il a donc traduit des termes, comme «amour», «toujours», «être», «sur», «l'»... en sculptures de bois très colorées, accompagnées d'un pictogramme. Et leur a donné un nom: les «idéoplastes», machines à lire.

Difficile de savoir s'il le lance par boutade ou s'il le pense réellement mais Robert Kayser projette de réaliser 30.000 idéoplastes afin de traduire toutes les grandes oeuvres littéraires de l'humanité . Jusqu'à présent, il en a «fabriqué» 119, correspondant aux 119 mots qui composent le texte «Cent mille milliards de poèmes», rédigé par Raymond Queneau. Il s'agit d'un texte «combinatoire» de dix sonnets, sous la forme d'un livre aux alexandrins découpés en languettes, esquissant le mélange souhaité , explique Robert Kayser dans son livre «Trois sculptures, machines à lire les cent mille milliards de poèmes de Queneau». Ces dix sonnets aux alexandrins interchangeables niveau par niveau donnent effectivement un potentiel de cent mille milliards de poèmes différents.

Demain, une «machine à lire le millénaire»

Pourquoi ne pas confectionner une machine qui rendrait vraiment aléatoire le mélange des alexandrins, une espèce de jackpot? lui souffle un ami. Cette idée séduit l'artiste qui s'empresse de construire, en 1994, sa première machine, la «sculpture mécanique». A chaque fois qu'il actionne le levier, le spectateur découvre un nouveau sonnet. A raison d'un texte par minute, il faudra 180 millions d'années pour les faire tous , remarque l'inventeur... Qui a veillé à assurer la pérennité de sa machine en décrivant ses plans et son fonctionnement dans son livre. Et a sculpté toutes les pièces de rechange avant de les déposer chez un notaire. Sur sa lancée, le créateur a élaboré deux autres sculptures destinées au même usage, la «Tour-Gyron» et le «mètre cube».

Après les mots, le maître s'est attaqué aux heures et a sculpté trois «machines à lire le soleil». Ambitieux et fantaisiste, il prépare actuellement son oeuvre magistrale, une «machine à lire le troisième millénaire». Sa démarche artistique n'est jamais gratuite: tout est calculé dans les moindres détails. Déjà en 1982, lorsqu'il a conçu sa première sculpture analogique, inspirée par les tableaux de Camille De Taeye, il avait repris les motifs récurrents dans l'oeuvre du peintre: arabesques, plumes, méandres abstraits... Je cherche toujours à transposer des entités actives à l'intérieur de mes oeuvres. A l'époque, mon travail était en bois naturel vernis. Je n'osais pas encore appliquer de couleurs... J'aurais dû utiliser les mêmes que les peintres qui m'inspiraient. Or, si mon approche était analogique, je ne souhaitais pas les recopier totalement.

Anticonformiste, Robert Kayser refuse de penser et d'agir comme tout le monde, de se plier aux modes et aux modèles. Qu'il s'agisse d'art ou de la vie quotidienne, il s'inspire de ce qui l'entoure et y ajoute sa griffe: il confectionne ses chaussures lui-même, il a fabriqué les trois-quarts de ses meubles, il a aussi arrondi tous les angles des murs de sa maison. Pour vivre heureux, il faut pratiquer son imagination et lui donner une consistance. Ce conseil ne s'applique pas qu'en arts plastiques: on peut aussi être créatif en cultivant son jardin. L'important, c'est d'oser être soi-même . Et lui, ça, il ose...

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