Crime passionnel rue Emile Claus, à Ixelles : Isabelle investigue En 1981, le fils de l'un des plus illustres hommes politiques belges était assassiné au fusil de chasse. Vingt-trois ans plus tard, sa fille mène l'enquête. Jacques de decker Plongée dans les archives La nouvelle Spaak, petit précis de généalogie

Crime passionnel rue Emile Claus, à Ixelles : Isabelle investigue

En 1981, le fils de l'un des plus illustres hommes politiques belges était

assassiné au fusil de chasse. Vingt-trois ans plus tard, sa fille mène l'enquête. Jacques de decker Un samedi matin, l'été 1981, rue Emile Claus à Ixelles, les voisins entendirent un bruit fracassant venant du cinquième étage. Ils n'apprirent que plusieurs heures plus tard ce qui avait troublé la quiétude de ce qui s'annonçait comme une belle matinée estivale. L'occupant de l'appartement en question avait été abattu au fusil de chasse par l'épouse dont il vivait séparé, laquelle avait mis fin à ses jours en s'électrocutant dans la baignoire des lieux du crime au moyen d'un fer à repasser.

L'auteur du meurtre s'étant fait justice elle-même, l'événement n'eut pas de longs échos. L'opinion fut cependant frappée par le fait que la victime, sans être très en vue, était loin d'être un inconnu. Personnalité éminente de la CEE, il portait un nom prestigieux dans la politique belge et internationale, puisqu'il était le fils de Paul-Henri Spaak. Fernand Spaak s'était distingué dès les prémisses de l'édification de l'Europe ; Jean Monnet l'avait déjà recruté dans le premier cercle de ses collaborateurs à la Ceca. Ces liens familiaux, autant que ces hautes responsabilités, expliquent que dans une presse moins outrageusement axée sur le « people » qu'aujourd'hui, la discrétion ait été de mise, d'autant que les disparus laissaient trois filles.

L'une d'entre elle, Isabelle Spaak, rompt aujourd'hui avec ce relatif silence. Son livre rompt aussi avec l'usage, si fréquent de nos jours, du déballage familial sans mesure et sans style. « Ça ne se fait pas » se donne d'abord pour un roman, ce qu'il est sans l'être. On y voit à l'oeuvre une femme en quête de vérité, qui ne veut d'aucune façon donner libre cours à la fantaisie. Mais elle écrit avec tant de subtilité, d'intuition et d'élégance que l'on assiste à l'émergence d'un écrivain, qui se purge d'évidence par l'écriture de son drame personnel, mais en fait une authentique oeuvre d'art, ce qui n'est guère fréquent en l'occurrence. Plusieurs écrivains de son ascendance - la généalogie Spaak a tout un pan littéraire - semblent lui avoir insufflé un éclatant talent.

Le récit est composé de septante-cinq minichapitres de natures très diverses. Ils peuvent consister en la reproduction d'une lettre (celle que Paul-Henri écrit à son fils, peu après la Libération, est un témoignage admirable), en un commentaire de photo (la plupart de Fernand et d'Anna au temps de leurs amours, adultères d'abord, légitimes ensuite), en un souvenir intime d'une enfance assez heureuse où la figure du grand-père, bonhomme et malicieux, fait des apparitions pittoresques, en une réflexion sans concession sur la fragilité des couples et leur profonde complexité.

Il va de soi que cet ouvrage sensible et lucide sera lu par curiosité, qui n'est pas un vice. Il apporte au demeurant des lumières plus qu'intéressantes sur des personnages que leur notoriété expose forcément à ce qui, dans leur cas, ne peut pas être tenu pour de l'indiscrétion. Mais il conte aussi une tentative d'élucidation de ce mystère qui conduit l'être humain, comme disait Wilde, à tuer ce qu'il aime, à déchirer ce qu'il désire, à vivre la passion dans toutes les ambiguïtés que le terme comporte. Même si, comme dit quant à elle l'auteur, il n'y a pas d'explication pour les histoires qui se terminent mal.

Plongée dans les archives

La nouvelle parut dans « Le Soir » daté des dimanche 19 et lundi 20 juillet 1981. Elle était formulée comme suit : Selon de premières informations émanant des enquêteurs et confirmées dans les milieux proches des victimes, c'est un drame passionnel qui a débouché, samedi, vers 9 heures, à Ixelles, sur la mort dramatique de M. Fernand Spaak et de son épouse Anna Farina. M. Fernand Spaak, frère de Mme Antoinette Spaak, présidente du FDF, était le chef de cabinet de M. Thorn, président de la Commission des communautés économiques européennes. Après une brève description des faits, l'article évoquait ensuite la personnalité de la victime : Fernand Spaak était né à Forest le 8 août 1923. Il allait donc avoir prochainement 58 ans. Docteur en droit, il avait fait des études à l'Université libre de Bruxelles. Il était également « Bachelor of Arts » de l'université britannique de Cambridge. C'est en 1953 qu'il épousait, à Londres, Anna Farina, la seconde victime du drame. Ils eurent trois filles. Un curriculum professionnel détaillé de Fernand Spaak était suivi d'une déclaration de Gaston Thorn : J'ai pu mesurer à la fois sa grande intelligence, son inlassable dévouement et sa franche détermination. Rarement deux générations d'une même famille ont tant

donné à l'Europe. En ces circonstances tragiques, je partage avec mes collègues de la commission le grand deuil qui frappe la famille du disparu.

J. D. D.

La nouvelle Spaak, petit précis de généalogie

Les Spaak célèbres ne manquent pas, la dernière en activité étant bien entendu Antoinette Spaak qui, en s'engageant en politique, s'inscrivit dans la lignée dont son père Paul-Henri (1899-1972) est le fleuron, puisqu'il fut trois fois ministre des Affaires étrangères, Premier ministre à deux reprises, président de la première assemblée de l'ONU et du Conseil de l'Europe, ainsi que secrétaire général de l'Otan.

Mais la famille a aussi toute une branche artistique, inaugurée par Paul Spaak (1870-1936), père de Paul-Henri, qui fut directeur de la Monnaie et écrivain. Ses deux autres fils suivirent la voie littéraire. Charles Spaak (1903-1975) s'imposa dans le cinéma français en tant que scénariste : on lui doit notamment des scripts pour Jacques Feyder (« La kermesse héroïque »), Jean Grémillon et surtout Jean Renoir, puisque « La grande illusion » est couramment cité comme l'un des meilleurs films de tous les temps. Claude Spaak (1904-1989), lui, s'en tint au théâtre (sa « Rose des vents » obtint le prix Vaxelaire de l'Académie) et au roman ainsi qu'à des essais sur l'art. Et Catherine Spaak, la fille de Charles, fut actrice de cinéma : on la vit notamment dans « Week-end à Zuydcoote » et dans « La ronde » de Vadim d'après Schnitzler.

Isabelle Spaak, dernière venue, qui évoque bon nombre de ces ascendants dans son livre, a de qui tenir. (J. D. D.)