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M.-L. Bonfanti:

Jamais de détours

POUR venir recevoir son Eve du Théâtre, lundi prochain, Marie-Luce Bonfanti devra manquer un jour de préparation de la pièce qu'elle répète actuellement à Paris, Made in Britain de David Leyland, le réalisateur de Too Much, le coscénariste de Mona Lisa, que met en scène Stéphanie Loïc et qui sera à l'affiche du Théâtre Gérard Philipe, à Saint-Denis, dans quelques semaines. C'est que Marie-Luce Bonfanti est une artiste à multiples facettes: elle se partage entre Paris, où elle a actuellement son domicile fixe, et Bruxelles où elle travaille épisodiquement comme, au cours de sa carrière, elle toucha à divers secteurs de la pratique théâtrale. Aux yeux de beaucoup, elle est une décoratrice de théâtre qui a voulu rejoindre les comédiens qui se produisaient dans ses images scéniques. Et d'aucuns de penser que c'est l'exemple de sa soeur Eve qui l'a déterminée à devenir comédienne à son tour.

Voilà comment on écrit l'histoire, dit-elle. En fait, c'est tout le contraire. J'ai toujours voulu être actrice, je suivais, très jeune, des cours à l'Académie de Bruxelles, chez Pierre Laroche. Je jouais chez les amateurs: un de mes premiers grands rôles, c'était Marie de Bourgogne dans le Charles le Téméraire de Georges Sion à «L'Union philanthropique». Et puis, j'ai rencontré l'obstacle. Je me suis mariée jeune avec un monsieur qui ne supportait pas l'idée que sa femme soit comédienne, et qui travaillait à Knokke pour corser le tout. La décoration, ça a été un dérivatif: je pouvais travailler chez moi, je faisais la navette pour discuter avec les metteurs en scène et suivre le travail dans les ateliers. Quand je n'ai vraiment plus supporté la situation, j'ai quitté le monsieur. Entre-temps, ma soeur avait déjà commencé à jouer dans les théâtres professionnels, c'est vrai, mais ce n'est pas elle qui a déterminé mon choix.

Parmi les décors que Marie-Luce a dessinés, beaucoup sont restés dans les mémoires: la fantaisie débridée des Malheurs de Sophie qu'André Ernotte avait montés en deux parties pour le Théâtre de l'Alliance, la poésie de la maison onirique qu'elle avait conçue pour La Ville à Voile de Paul Willems, dans la mise en scène de Jo Dua, lors de la création de la pièce au National. Marie-Luce Bonfanti aurait pu continuer à inventer des formes, à assortir des couleurs pour des spectacles où les autres se produiraient: son talent était manifeste. Mais elle est le contraire d'une femme qui s'arrête, chaque étape de son parcours est un nouveau défi.

Ainsi, son premier rôle, pour son retour à la scène, fut dans Saved d'Edward Bond, au Théâtre du Parvis, sous la direction de Derek Goldby, dont c'étaient les débuts en Belgique. Le premier pari était le registre tragique du personnage, alors qu'elle était cataloguée comme actrice comique (Sauf par Claude Etienne qui, au Conservatoire, m'avait fait jouer Phèdre, précise-t-elle), le second, celui de s'imposer face à un metteur en scène qui avait une réputation de forte tête. Là, tout a commencé par une bravade: je n'ai pas prétendu commencer les répétitions à la date prévue, mon état de santé me l'interdisait. Goldby ne voulait rien entendre, mais j'ai tenu bon: j'ai découvert là que j'étais capable de m'imposer face à la volonté d'autrui.

A l'école d'Antoine

En 1974, c'est la grande rencontre: avec un auteur, d'abord, René Kalisky, qu'elle place très haut et dont elle ne créera pas moins de trois pièces. Avec un homme de théâtre majeur, puisqu'il s'agit d'Antoine Vitez, l'actuel administrateur de la Comédie-Française, qui est le premier à porter à la scène une pièce de Kalisky, Le Pique-Nique de Claretta. Le spectacle est une co-production entre le Théâtre des Quartiers d'Ivry, que dirigeait Vitez à l'époque, et le Poche de Roger Domani. Une coproduction exemplaire, puisque la distribution comporte trois comédiens français et trois comédiens belges: Claire Wauthion, Claude Koener et Marie-Luce Bonfanti. Je n'oublierai jamais l'audition avec Vitez: ce fut un éblouissement, la joie ludique du jeu pur. Il demandait de reprendre le même texte, de le jouer à la manière de Tchékhov, de Pirandello... L'imagination était terriblement sollicitée: je me sentais tout à fait sur la même longueur d'onde.

Cette expérience détermina deux fidélités chez Marie-Luce Bonfanti: elle décide de suivre Vitez à Paris, et s'inscrit comme élève libre de ses cours au Conservatoire. Désormais, elle se libérera pour toutes les pièces de Kalisky qu'on lui proposera de créer. Après Le Pique-Nique, ce sera La Passion selon P.P.P. chez Lheureux, puis Jim le Téméraire à l'Ensemble Théâtral Mobile: Je crois que René est l'auteur le plus important de son époque, et puis je n'oublierai jamais son visage d'enfant émerveillé durant les répétitions du Pique-Nique: il écrivait depuis dix ans et c'était la première fois qu'il voyait des acteurs se débattre avec son texte!

La paume qui parle

C'est au cours de Vitez qu'elle fait la connaissance d'un jeune metteur en scène argentin, Carlos Wittig Montero, mort au début de cette année, avec lequel elle se lancera dans une autre de ces aventures théâtrales qu'elle adore. Carlos se moquait de la psychologie. Ce qui lui importait, c'était de faire parler le corps. «Ta voix», disait-il sans rire, «doit sortir par la paume de ta main». Et le plus drôle, c'est qu'on y arrivait. J'ai fait plusieurs spectacles avec lui. Dans le dernier auquel nous ayons collaboré, Orphée, il voulait que chaque vers soit accompagné d'un geste, d'une voix, d'une intention: c'était une façon de solliciter la création pure, sans support rationnel.

Marie-Luce Bonfanti ignore les exclusives, pour autant qu'une entreprise soit authentique et la nourrisse intérieurement. En un sens, le rôle qui lui a valu l'Eve, Johanne dans Oublier de Marie Laberge, où elle eut Jean-Claude Drouot pour metteur en scène au National, est aux antipodes de ce qu'elle avait fait ces dernières années: on lui demandait de creuser un personnage psychologiquement, dans une pièce au registre délibérément réaliste. C'est justement pour cela que j'ai eu envie de le faire, je crois que j'avais l'âge et l'expérience nécessaire. En fait, on ne fait jamais de détours dans la vie: tout sert un jour ou l'autre!

Propos recueillis par

JACQUES DE DECKER.