CREATION D'ACHTERLAND A LA MONNAIE ANNE TERESA DE KEERSMAEKER:LA VIVACITE DU PLAISIR RETROUVE

Création d'«Achterland» à la Monnaie

Anne Teresa De Keersmaeker:

la vivacité du plaisir retrouvé

Pour qui en était resté à l'époque où Anne Teresa De Keersmaeker se faisait un nom avec une danse répétitive, minimaliste, violente et sombre, «Achterland» est assurément un choc. L'histoire d'un parcours. Celui d'une jeune chorégraphe découvrant petit à petit son langage, son identité, au cours d'une dizaine de spectacles montés de 1980 à aujourd'hui. Un dernier(?) regard sur cet «arrière-pays» où les patelins ont pour nom «Rosas danst Rosas», «Stella», «Bartok/Aantekeningen», «Mikrokosmos», etc.

Depuis l'entame de cet «Achterland» où de courtes scènes s'achèvent dans le noir sans que le public sache s'il doit ou non applaudir jusqu'à la finale explosive et joyeuse, l'ambiance ne cesse de monter sur le plateau et dans la salle. Les corps se délivrent, s'habillent de couleurs, se frôlent, tourbillonnent, donnent l'impression d'avoir enfin découvert le plaisir. Reflet d'une évolution, du minimalisme de «Fase» à l'ampleur de «Ottone, Ottone» en passant par la violence d'«Elena's Aria». Comme la suite logique de «Stella» avec en plus une débauche de couleurs et de vie qui laisse augurer des lendemains qui chantent.

Faisant la somme de ses envies musicales, la chorégraphe a choisi cette fois des musiques extrêmement riches, belles, sinueuses et trépidantes... interprétées en solo par un pianiste et un violoniste. Le premier s'attaque aux «Études pour piano» de Ligeti déjà explorées dans «Stella», le second aux «Sonates pour violon solo» d'Eugène Isaye. Ce sont ces partitions qui déterminent le spectacle, ce sont les tensions, les égarements, les courses échevelées de celles-ci que dansent cinq filles et trois garçons. Sur ces musiques nerveuses et complexes, harmonieuses et dissonantes, les danseurs s'élancent, se brisent, s'épanouissent, traversent la partition, tentent de s'y raccrocher ou de s'en défaire, s'amusent à provoquer le violoniste, au centre de leurs jeux.

Sur un grand plancher posé sur le plateau du théâtre de la Monnaie, ils s'ébattent en tout sens, utilisant notamment de petits podiums en bois qu'ils déplacent de temps à autre, et ces chaises sans lesquelles la compagnie Rosas ne serait plus vraiment elle-même. Tandis que les cinq filles bougent, sautent, se roulent au sol, les trois garçons tentent de s'intégrer au groupe mais restent manifestement inexistants aux yeux de leurs compagnes. Celles-ci apparaissent bientôt en tailleur et talons hauts. Mais bien vite ces business women des eighties retroussent leur jupe pour mieux s'asseoir... en tailleur. Un étrange jeu de mains commence, rappelant les plaisirs de l'enfance (papier/pierre/ciseau). Le piano s'est tu, seules les paumes frôlant le plancher, frappant les cuisses, impriment le rythme. Le poids de la main? Le rythme s'accélère. Courses en rond, tourbillon de la vie, arrêts brusques et respirations bruyantes.

Nombreuses autocitations aussi, souvent teintées d'humour comme dans cette scène où les filles en chemise et petite culotte voient apparaître un des trois garçons... dans la même tenue. Seule différence, chez lui, les talons hauts sont remplacés par des bottines aux lacets traînant sur le sol. On pouffe dans la salle sans trop savoir si l'effet est voulu. Au bout de quelques secondes, le doute n'est plus permis et on rit franchement aux regards appuyés du jeune coq qui tente d'attirer l'attention des filles. Celles-ci réapparaissent en jupette ou long caleçon coloré, les garçons suivent. Pour la première fois les deux sexes se côtoient vraiment, dansent côte à côte, se regardent, se poursuivent. On joue, on rit, on danse, on pousse de petits cris. Insouciance. Les choses s'accélèrent encore. L'homme au slip revient vêtu de rouge et entame un duel moqueur avec le violoniste. Hilarant. Tous sont là à présent dansant une sorte de jerk postmoderne au son du violon qui les fait soupirer et lever les yeux au ciel. Puis le pianiste prend une dernière fois le relais, tous s'asseyent un à un. Seule une d'entre eux continue à se mouvoir sous le regard de ses compagnons, avant de s'arrêter à son tour et de les rejoindre dans l'ombre tandis que le piano termine en solo.

Rideau. Et nouvelle réussite pour une Anne Teresa plus proche désormais des envolées joyeuses de son ex-complice, Michèle Anne De Mey, que de ses mouvements torturés des débuts. Les gestes sont amples, aérés, ouverts vers le monde, colorés et harmonieux. Grâce, vivacité, volupté sont des termes qui conviennent aux Rosas d'aujourd'hui. Et si l'on se donne encore de temps à autre un coup de poing dans le ventre, c'est juste pour se souvenir qu'il fut un temps où les choses n'étaient pas si heureuses. Il y aurait donc une vie après la danse.

JEAN-MARIE WYNANTS

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