L'AN QUARANTE AU POCHE EN GUISE DE CELEBRATION, UNE SAISON D'ENFER ET EN ENFER

L'AN QUARANTE AU POCHE

Le secret de la longévité du théâtre de Poche? Le texte, encore le texte, toujours le texte!

Après avoir rassemblé plus de trente mille spectateurs belges autour des «Videurs», une pièce, mise en scène par Richard Lewis, où quatre comédiens se dépensent sans compter dans toutes sortes de métamorphoses, Roger Domani s'apprête à la montrer l'an prochain à Paris au «Théâtre national de la Colline». Il pourra ainsi, en beauté et en prestige, prolonger la fête qui doit avoir lieu à l'occasion des quarante ans de son théâtre.

Car le 16 octobre, le Poche totalise ses deux fois vingt printemps. Expression tant soit peu nounouche mais qui se justifie pleinement, si l'on se souvient que depuis sa création, le théâtre expérimental de Belgique attire les jeunes, avant tout séduits par une atmos-phère - une «gueule d'atmos-phère». Trois générations, celle de l'absurde, celle de la contestation et celle des droits de l'homme, auront en effet défilé chez un Domani toujours branché sur l'air du temps et aussi à l'aise en compagnie d'Adamov ou d'Ionesco que sous la coupe d'Arrabal ou dans l'ombre tutélaire de Vaclav Havel. Au Poche, c'est à peine une image, la cantatrice chauve a passé des menottes aux fleurs, avant de devenir femme derrière les barreaux!

UN PRODUCTEUR AMÉRICAIN

QUI SAIT QU'IL NE SAIT RIEN

Quand on l'interroge sur les raisons de son étonnante longévité, Roger Domani répond: Je suis toujours resté fidèle au texte et c'est cette fidélité qui paye. Et, justifiant le fait qu'il n'a jamais voulu passer à la mise en scène, il lance goguenard: Je me fais l'effet d'une grosse abeille bleue préposée au contrôle d'une ruche. On pourrait, quoique je rougisse d'une telle comparaison, me comparer à un producteur américain dont tout l'art consiste à bien choisir ses auteurs, ses acteurs et ses réalisateurs. Pour le reste, eh! bien, je sais, comme dirait l'autre, que je ne sais rien! Depuis quarante ans, je persiste à faire de la corde raide. Avant une première, je continue à avoir l'estomac noué. Ma seule consolation: au fil du temps, le Poche n'a cessé d'être une association de copains qui a gardé des contacts avec tous ceux qui ont croisé sa route. Avec Michel Durafour, par exemple, qui fut notre premier auteur en 1951 et qui allait devenir ministre de la Cinquième République. Avec Niels Arestrup que l'on voit aujourd'hui sur grand écran donner la réplique à Glenn Close.

LYCÉENNES

PÉRIPATÉTICIENNES

Des anecdotes, des souvenirs? Roger Domani en a à revendre. Moins au sujet des «scandales» dont son théâtre se serait rendu coupable (Je n'ai jamais fait de la provocation gratuite. J'ai participé à la libération des moeurs avec des textes qui me semblaient forts. Malheureusement, par le créneau que nous avons ouvert les marchands de soupe se sont engouffrés) qu'à propos des grands noms qu'il a fréquentés. Il se rappelle avec émotion l'époque où Genet lui écrivait: Je sais que vous êtes un petit théâtre. Je n'ai pas besoin de droits d'auteur. Il rit encore en songeant à sa visite à Adamov qui, privé de frigo, conservait ses aliments dans sa baignoire et lui offrit une banane. Il n'a pas oublié le premier mot d'Audiberti à son arrivée à Bruxelles: N'y a-t-il pas ici des lycéennes péripatéticiennes? Ni la réponse qu'Eugène Ionesco, président en ce temps-là d'un jury en Grèce, fit à son épouse inquiète qui l'interrogeait sur une prochaine escapade nocturne: Mais chérie, j'ai un rendez-vous important avec John-ny, un copain belge (l'histoire nous apprend qu'il s'agissait de Johnny Walker!).

L'avenir? Foi de Domani, il sera rose! N'en déplaise à tous les ministres qui selon lui distribuent les sous en fonction de critères insuffisamment fondés: Je n'ai pas, rugit-il, la chance d'être connecté comme certains au pipe-line qui prend son départ avenue des Arts. Et je n'ai pas le temps de faire la cour au Prince. Mais moi, je finis toujours par rembourser mes dettes.

MICHEL GRODENT

En guise de célébration, une saison d'enfer et en enfer!

Quarante ans de Poche, cela doit se célébrer, dit Roger Domani, par un pavé dans la mare esthétique et morose d'une dramaturgie moderne gagnée par un désir complaisant d'unanimité. Il a donc choisi d'offrir à ses fidèles (à partir du 15 octobre 1991) le discours taillé au scalpel de Steven Berkoff, dont on avait vu, au Poche précisément, l'adaptation de «La Métamorphose» de Kafka. Cela s'appelle «Greek» («À la grecque»): il s'agit, nous citons l'avant-première très colorée, d'un Sophocle contaminé par la fureur du Heysel. L'auteur explique de son côté: «Greek» est une pièce sur l'amour incestueux. J'ai toujours été fasciné par la légende d'OEdipe et j'ai vu dans notre société débordant de violence, dont les valeurs se désagrègent, un parallèle à la peste.

Suivront au cours de la saison «Mort de Noël» de Franz Xaver Kroetz et «Rencontre» de Peter Nadas. D'une part, la démonstration qu'un petit bourgeois au chômage peut accéder facilement au statut de salaud lorsque deux Turcs paumés - dont une femme enceinte - viennent sonner à sa porte un soir de Noël. D'autre part, l'évocation, devant un jeune homme timide, des années de sang et de cendres, de nazisme et de stalinisme, telles que les a vécues une juive hongroise, qui se situe aujourd'hui au-delà de la tendresse et de l'horreur.

Entretemps, le Poche aura repris «Pétition» de Vaclav Havel, avec Frédéric Latin et Raymond Avenière, un spectacle dont «Le Soir» disait l'an passé qu'il était un admirable apologue à portée universelle. À l'heure où Havel, face à la réalité sordide du pouvoir, passe par la crise morale que l'on sait, il est bon de réentendre ce qu'il disait avant le «printemps des peuples».

M. G.