LE THEATRE DE PERE EN FILS QUAND LE TUTEUR DESIGNE SON PUPILLE

Roger Domani transmet la direction du «Poche», qu'il a créé voici 40 ans, à Roland Mahauden

Le théâtre de «père» en «fils»

Après avoir fêté les 40 ans de son théâtre, Roger Domani va boucler sa dernière saison comme «patron».

A l'heure où les feuilles mortes commencent à se ternir et s'amonceler sur les sentiers du Bois de la Cambre, Roger Domani a convié la presse pour dévoiler ce qui composera la quarante et unième saison du Théâtre de Poche, déjà entamée cet automne avec la reprise de «L'art d'Aimer» d'Ovide. L'an dernier, a déclaré Roger Domani, notre saison était essentiellement faite de reprises: «Les Videurs», «La Métamorphose»... Nous avions besoin de faire de l'argent avec des grands succès pour combler nos déficits. Et aujourd'hui, la situation est entièrement assainie. Nous y sommes arrivés seuls, sans aucune aide supplémentaire de la Communauté française. Désormais, nous pouvons donc assumer la mission réelle du Poche: la création. Et nous en proposerons même quatre, de créations. Comme ça, nous pourrons refaire 18 millions de déficit, comme toujours!... (sic).

LA SUCCESSION

Sur le programme du Théâtre de Poche - qui ne se sous-titre plus désormais «Théâtre expérimental de Belgique» -, figure noir sur blanc, en lettres capitales: «Direction: Roger Domani». Et pourtant, entre deux phrases de présentation de la saison, le directeur glisse qu'il va remettre l'entreprise au metteur en scène Roland Mahauden, qui déjà, depuis quelques années, l'aide à tenir le gouvernail du Poche. Roland connaît ma façon de penser, de sentir. Il connaît mes goûts pour un certain théâtre. C'est pourquoi je lui ai proposé de me succéder. Il a beaucoup réfléchi avant d'accepter, et puis j'ai proposé son nom au conseil d'admnistration du Théâtre qui l'a accepté. Je dirigerai le Poche cette année encore pour lui préparer le terrain et puis je continuerai à être là comme conseiller artistique. Il ne me reste plus qu'à soumettre ma démission à «mon» ministre, qui ne pourra de toute façon que l'accepter. Sinon, je rends, et même je jette mon tablier...

Et tandis que Roland Mahauden tenait à préciser que la succession, loin de ressembler à un passage de monarque à dauphin, s'était faite selon les principes de la démocratie, l'administrateur, Jacques Brassine, a évoqué le souhait du ministre de la Communauté française, Bernard Anselme, de faire à l'avenir une ouverture pour les propositions de candidatures. Avant que Roger Domani ne conclue: Moi, aujourd'hui, je n'ai plus rien à dire, rien à ajouter. J'ai fait mon boulot... À un moment donné, il faut savoir s'arrêter. Mais je tenais à ce que cela se passe dans l'affection, c'est pourquoi j'ai choisi Roland, avec qui j'ai le plus d'affinités. Il y a vingt ans, Roland était déjà là, à chercher partout où se trouvait mon verre de bière... (re-sic).

LA SAISON

«Le Procès». Après «La Métamorphose», le Poche s'attaque à une seconde adaptation de Kafka par l'un des plus célèbres metteurs en scène anglo-saxons, Steven Berkoff. Mais dans une mise en scène de Richard Lewis, un habitué de la maison puisqu'il y a déjà monté «Orphelins» et «Les Videurs». Grand admirateur de Berkoff, Lewis a adopté sa technique de la stylisation des idées pour nous faire entrer dans l'univers drôlement cauchemardesque de Kafka (jusqu'au 19 décembre).

«Lettres à un jeune poète». Il a fait ses premiers pas sur scène à Bruxelles, voici vingt ans, au Théâtre de Poche, pour «La Famille» de Lodewijk de Boer: Niels Arestrup revient pour créer les «Lettres à un jeune poète» de Rainer-Maria Rilke, bouleversante correspondance entre le célèbre poète et le fragile Kappus, qui se révèlera pour les générations suivantes comme l'une des lectures de référence. Dans une mise en scène de Philippe Ferran (du 11 janvier au 13 février).

«Les Satires». Ayant une prédilection pour les auteurs antiques, le Poche présentera, après «L'Apologie de Socrate» et «L'Art d'aimer», la prose envenimée de Juvénal, auteur latin que l'on a volontiers comparé à Céline. Tout comme Juvénal recourait au passé pour parler du présent, la pièce adaptée par Michel Grodent évoquera avec humour et férocité des problèmes tels que l'éducation, la xénophobie, la misogynie... Mise en scène de Roland Mahauden, avec Jean-Paul Dermont (du 22 février au 3 avril).

«Rencontre». L'occasion de découvrir un auteur hongrois méconnu: Peter Nadas qui, à l'inverse de Kafka, a choisi de s'assurer la coopération du quotidien pour sortir du cauchemar. L'histoire d'une rencontre entre une femme torturée par le pouvoir et un jeune homme, la confrontation entre le pouvoir de l'amour et l'amour du pouvoir. Avec Nicole Colchat et Pierre Dherte (du 19 avril au 28 mai).

CHRISTELLE PROUVOST

Renseignements au 02-649.17.27.

Quand le tuteur désigne son pupille

Depuis que Roger Domani, flanqué de Roland Ravez, son associé à l'origine, ouvrit, porte de Namur, le premier Théâtre de Poche de Bruxelles, la vie de ce lieu théâtral n'a cessé d'être une aventure. À l'époque de sa fondation, il y a quarante ans, le «Poche» représentait à lui seul l'alternance, par rapport aux «grands» théâtres déjà en place. Et ses deux animateurs le conçurent, dès les débuts, dans cette optique: tête de pont d'exploration et de renouvellement du répertoire, le «Poche» serait le lieu où l'on découvrirait nombre d'auteurs qui, dans les années cinquante et soixante, ont renouvelé l'écriture dramatique.

Prenant seul, quelques années plus tard, la direction des opérations, Domani préciserait cette tendance, l'étendant à la recherche de metteurs en scène nouveaux: c'est chez lui que ferait ses débuts en Belgique un Adrian Brine, par exemple. Et lorsqu'à l'aube des années septante il déplace ses pénates vers l'orée du bois de la Cambre, il confie «Insulte au public» de Peter Handke, à un jeune Argentin presque inconnu qui a nom... Jorge Lavelli.

Le «Poche» radicalise cette démarche, en attachant de plus en plus d'importance au travail scénique: c'est là, entre autres, queDomani mettra le pied à l'étrier à Philippe van Kessel qui avait fait ses débuts d'acteur chez lui, en lui demandant de monter «Le Pupille veut être tuteur», de Handke toujours. Mais le Poche est aussi la maison où les auteurs obtiennent carte blanche: Lodewijk de Boer, Arrabal seront amenés à y réaliser leurs oeuvres eux-mêmes.

Au cours de la décennie suivante, Domani met l'accent sur une démarche théâtrale moins révolutionnaire dans sa forme (il estime que le mouvement des «Jeunes Compagnies», qu'il a contribué à mettre en place, est là pour cela) mais plus axé sur les questions de contenu. Et c'est là que ses conceptions trouvent un écho direct chez Roland Mahauden, qui croit lui aussi à une dramaturgie de témoignage et d'interpellation sur les grands problèmes du temps. Le refus du racisme, du sexisme, la lutte pour les droits de l'homme deviennent des lignes de force de la programmation, et rencontrent une adhésion fidèle et enthousiaste d'un public dont la moyenne d'âge est peu élevée. Le Poche a 40 ans, mais il n'a, du fait de son attention indéfectible aux mouvements des sensibilités, jamais rien perdu de sa juvénilité.

Pour conserver cet esprit, qui fait toute la spécificité d'une scène à la réputation internationale, il faut que le «repreneur» en connaisse toutes les implications. C'est pourquoi il est réjouissant, comme Claude Etienne a veillé à le garantir au Rideau de Bruxelles, que la succession soit assurée par des gens élevés dans le sérail, formés par le fondateur et aguerris aux difficultés particulières du lieu: la préservation de l'originalité et de la personnalité d'une maison singulière entre toutes est à ce prix.

JACQUES DE DECKER