TU NE VIOLERAS PAS...: ADOS NON ADMIS? LEVER LES TABOUS SANS FAUSSE PUDEUR NOTRE RESPONSABILITE EST ENGAGEE

«Tu ne violeras pas...» : ados non admis ?

Halte brainoise après la fièvre scolaire bruxelloise. La création du Poche «interpelle». Le Cardinal Mercier pose les limites...

UN DOSSIER

de Christophe Schoune

et Isabelle Willot

Huit représentations au Festival de Spa, trente et une au Poche et une reprogrammation déjà acquise au printemps prochain... Après avoir secoué la scène bruxelloise jusqu'à samedi, «Tu ne violeras pas...» déposera ses tréteaux dans la verte province ce mardi (1).

À l'instar de l'enthousiasme au Poche - certains soirs, les 200 sièges étaient occupés par des écoles ! -, les deux représentations seront majoritairement suivies par des jeunes.

Faut-il interdire une pièce susceptible de «choquer» les classes inférieures à la cinquième ? En substance, cette question s'est à nouveau posée... Partagés, beaucoup d'établissements réservent implicitement le spectacle - accessible à quiconque à l'inverse de certains films au cinéma - aux deux dernières années, comme le veut la tradition. D'autres, comme à la Vallée Bailly, préfèrent parler de liberté théâtrale. À chaque jeune et parent de décider, explique M. Verkoyen, le directeur. Notre politique est de programmer les spectacles en soirée et de ne plus les imposer...

INTERDICTION AU CARDINAL

Le Cardinal Mercier, lui, a tranché. La direction de l'institut (section technique) a clairement intimé aux profs de 4e qui avaient réservé depuis début septembre ce spectacle en journée de se décommander... D'où, courroux du foyer culturel, l'organisateur. D'autant que l'Enfant-Jésus, de Nivelles, s'est aussi défilé. Mais là, nous dit-on, c'est pour de simples raisons matérielles.

Origine de la «censure» du Cardinal ? La rudesse de certaines scènes (viol collectif) susceptibles de choquer des jeunes non préparés, concède le directeur Fernand Gillet.

- Je conviens que c'est un remarquable spectacle et je reconnais la valeur du dossier pédagogique. Mais il fallait placer des limites claires. Difficile en terme d'âge, puisque bon nombre d'élèves de 3e ont 18 ans! Nous avons donc opté pour les deux dernières années.

Une mesure étendue «de facto» au collège où seuls les rhéto iront voir le spectacle. Toutefois, plusieurs profs contactés pendant le congé de Toussaint ne semblaient guère au courant !

D'autres évoquent l'inquiétude prononcée des parents. Une angoisse, certes, qui n'a pas de commune mesure avec celle qui présidait dans les années septante lorsque l'on parlait tout simplement de Marx chez Jésus au Cardinal Mercier!

- Il n'y a pas de réticences fondamentales dans ce cas-ci, oppose Fernand Gillet. Mais c'est vrai qu'il faut aussi préparer les parents dans certains cas...

QUALITÉ DES DÉBATS

À contrario, au Poche, on ne comprend pas que cette pièce, en règle générale, ne puisse être accessible aux jeunes de plus de 14 ans.

- «Tu ne violeras pas» est une pièce de théâtre qui devrait être vue par tous les jeunes à partir de 14 ans parce que le personnage est violé par trois adolescents à 14 ans, souligne Roland Mahauden, le directeur. Et surtout parce que le spectacle prend ses responsabilités à l'égard des jeunes spectateurs en les amenant à une réflexion propre sur les responsabilités de chacun des antagonistes.

Une incompréhension d'autant plus grande que les débats furent d'une grande qualité :

- Les jeunes, souligne Olivier Blin, porte-parole du Poche, ont rarement marqué une telle écoute pendant le spectacle, une telle maturité d'intervention lors des débats qui ont suivi.

Même son de cloche chez SOS viol, qui a participé aux débats organisés après les spectacles. L'association juge ce spectacle-vérité d'une telle pertinence qu'elle a décidé de le produire en préambule à l'inauguration prochaine d'une antenne à Bertrix (province du Luxembourg).

- Étonnamment, témoigne Joëlle Delmarcelle, certains jeunes de moins de 16 ans étaient moins choqués par la scène du viol que d'autres congénères plus âgés ! Leurs questions portaient davantage sur les responsabilités. Quand une parole est mise sur une telle violence, les jeunes prennent distance.

Préparer le «jeune» : un leitmotiv pour SOS viol et les responsables du Poche. À cette fin, outre un dossier pédagogique, une animation est systématiquement proposée aux profs qui souhaitent assister à cette pièce inscrite au programme scolaire dès le secondaire inférieur en Israël ! Interrogation de Roland Mahauden :

- Alors que la télévision diffuse quotidiennement des émissions d'une rare violence laissant le jeune spectateur s'identifier à des héros de série B vengeurs, sanguinaires et, par-dessus tout, primaires, pourquoi empêcher ces mêmes jeunes d'assister, avant 16 ans, à une telle pièce ?

(1) Ce 7 novembre, à 14 et 20 h 30, au foyer culturel, rue Jules Hans. Réserv.: 02-384.59.62.

«Notre responsabilité est engagée»

En tant que comédiens, nous servons avant tout la pièce que nous jouons. Mais ici, cela va plus loin. Notre responsabilité est engagée. Une telle pièce soulève des questions auxquelles nous devons accepter de répondre.

Pour préparer le terrain, Didier Colfs viendra donc dès lundi rencontrer les élèves de l'athénée Riva-Bella et discuter avec eux de la pièce qu'ils verront ensemble le lendemain. Un retour aux sources en quelque sorte pour ce jeune comédien de 25 ans, Brainois de souche et... ancien de l'école.

Passionné de théâtre depuis l'âge de 12 ans - cela m'est venue grâce aux défuntes émissions théâtrales de la télévision! - Didier a pourtant tâtonné avant d'oser franchir le cap du professionnalisme.

D'abord élève à l'académie de Nivelles, il reste ensuite rivé aux planches, en amateur, pendant toute la durée de son graduat en communication. À 22 ans, il présente l'examen d'entrée du Conservatoire de Bruxelles et obtient son premier prix trois ans plus tard.

- L'envie était là, depuis toujours, mais je ne me sentais sans doute pas prêt, j'avais besoin de me rassurer un peu.

Choisi par Roland Mahauden, directeur du Poche, pour créer en Belgique avec quatre autres jeunes comédiens la pièce d'Edna Mazya, Didier Colfs entre le temps d'un spectacle dans la peau de Jack, un petit caïd de terrain vague.

- Un rôle dur que nous avons construit ensemble petit-à-petit. Pour arriver à jouer la scène du viol, il a fallu une mise en confiance des acteurs qui n'est venue qu'avec le temps.

La pièce, qui met en scène le viol collectif d'une gamine de 14 ans par quatre jeunes gens à peine plus âgés qu'elle, choque parfois, bouleverse toujours. Et soulève des questions, souvent taboues.

- L'adolescence, c'est la période de la vie où toutes les barrières basculent. On se découvre dans son rapport à l'autre, dans sa sexualité. C'est le moment aussi où l'on pose ses propres limites. Où l'on se dit en voyant sur scène que de tels pièges existent. «Moi, jamais cela!».

Après avoir montré ce spectacle choc à des milliers de jeunes, Didier investira mardi avec le reste de la troupe la salle du foyer à Braine-l'Alleud. Une salle qu'il connaît mieux que quiconque pour avoir hanté les rangées de sièges rouges pendant son adolescence.

- C'est amusant, c'est sûr, d'être de l'autre côté. On boucle une petite boucle. Le passage par Bruxelles était comme obligé pour retourner là-bas. Et repartir ensuite...

Lever les tabous sans fausse pudeur

Josée a 14 ans. L'âge où l'on aime encore à se griser sur une balançoire. L'âge aussi où le regard des hommes commence à compter. De l'avis général, c'est une mauvaise fille, Josée. Le genre qui aime flirter et traîner dans les terrains vagues. C'est là d'ailleurs qu'ils l'ont accostée, ces quatre garçons de 17 ans dont elle est si fière d'attirer l'attention. Le jeu de séduction commence. Le jeu tournera mal. Violée, humiliée, la victime deviendra l'accusée quand se posera froidement la question ambiguë de la responsabilité de l'acte posé.

Pour dire ce fait divers réel : le texte d'Edna Mazya parle des jeunes avec leurs propres mots. Des mots qui choquent et qui dérangent. Pour montrer sans fausse pudeur l'humiliation sexuelle de Josée : cinq jeunes comédiens. Difficile de ne pas être touché par le verbe et les gestes mis en scène par Wajdi Mouawad («Le Soir» du 3 octobre). Faut-il «protéger» les plus jeunes ? Certaines écoles ont choisi de poser clairement les limites au-dessus de 16 ans. D'autres ont ouvert la scène au cycle inférieur. Témoignages :

- C'est une pièce très dure qui vous implique corps et âme, souligne Alain Deleener, professeur à Charles Buls, qui forme des instituteurs. Il faut un emballage, sinon on ne dépasse pas le spectacle, à la limite c'est du peep-show ! Personnellement, je ne vois pas cette pièce pour des élèves du secondaire inférieur : on touche ici à l'éthique et à la morale, des questions qui dépassent la responsabilité d'un prof de français.

Danièle Leblicq, enseignante à l'institut du Wolvendael, à Uccle, a choisi au contraire d'emmener les plus jeunes. Des ados de 13 à 15 ans qui ont accroché corps et âmes.

- Une jeune fille a même voulu monter sur scène pour aider Josée, insiste-t-elle. Au-delà du viol, c'est tout le phénomène des bandes qui est sous-jacent et qui touche de plein fouet un établissement comme le nôtre. Située à quelques pas du parc du Wolvendael, cette école technique et professionnelle, à forte population étrangère, a d'ailleurs été le témoin d'un fait divers semblable il y a quelques années. La force de la mise en scène leur a montré à quel point un tel acte peut être terrible. Deux garçons, qui au départ condamnaient la jeune fille, ont été si remués qu'ils ont choisi de retourner voir le spectacle une nouvelle fois.

Si le décor de la pièce est planté dans une banlieue plutôt défavorisée, élèves et enseignants des écoles dites «bourgeoises» de la capitale n'ont pas pour autant boudé le spectacle, ni snobé son vocabulaire.

- Nous avions prévenu les parents. Deux d'entre eux ont refusé de laisser venir leur fille, ajoute Dominique Meert, prof à l'institut de l'Assomption à Bruxelles. Même si elles sortent d'un milieu favorisé, nos élèves ont pu raccrocher ce qu'elles ont vu à leur vie à elles. Quant au vocabulaire, tous les jeunes emploient le même, dès qu'ils sont entre eux.

Jean-Marie Pereau, professeur au collège Saint-Pierre plaide lui aussi pour une forme de théâtre qui dépasse le simple moment de divertissement et qui ose montrer la vie sans pudibonderie.

- Fallait-il montrer ou non la scène du viol ? Je crois que c'était hypocrite de ne pas le faire. On montre des choses bien pires au cinéma, et on passe au-dessus. La force du théâtre, c'est de lever ces tabous...