ROGER DOMANI ETAIT UN AVENTURIER DU THEATRE VIFS EFFLUVES D'UN HOMME D'AFFAIRES LE THEATRE COMME AGITATEUR D'IDEES ROLAND...

Roger Domani était un aventurier du théâtre

Fondateur du théâtre de Poche, Roger Domani vient de mourir à l'âge de 71 ans. Portraits d'un rénovateur porté sur la provocation.

Pour bouleverser le paysage culturel de notre petit pays, il a toujours fallu payer d'audace. Aux meilleurs jours, Domani l'aventurier en avait à revendre. Au point de se faire inquiéter par le Parquet et toute la maréchaussée. Se fichant des princes qui nous gouvernent, Domani brûlait la chandelle par les deux bouts. Tout le contraire d'un puritain. Sa cirrhose, il l'appelait familièrement «ma tumeur de rire». Et dans ses yeux passait alors une petite lueur ironique et dérangeante. Il est des pudeurs qui ont moins de force que ça !

C'est cette image de lui que l'on veut conserver, de l'éternel étudiant qui déclarait, à l'heure où, sur les planches, sévissait déjà le plus rébarbatif des élitismes casse-pieds : Qu'est-ce que ça veut dire : théâtre populaire ? C'est un pléonasme. Le théâtre est toujours fait pour le plus grand nombre... Songez au théâtre antique, au théâtre religieux, à celui du Moyen Age... Il n'y a eu que l'entracte du «stupide XIXe siècle», pour rompre cette tradition...

Tout Domani est dans cette déclaration d'intention. Etre en prise directe avec son époque, au besoin la sentir mieux qu'elle n'en serait capable elle-même, mais sans rien renier de la tradition populaire. Qu'il n'ait pas toujours su allier l'expérimentation avec la séduction, l'avant-gardisme avec le populisme, ne doit pas étonner outre mesure, si l'on songe aux difficultés de l'entreprise. Reste qu'il compte des réussites qui sont dans toutes les mémoires.

Classique dans l'âme, malgré son goût inné de la provocation, Domani était d'abord un amoureux du texte qui cherchait autour de lui les gens susceptibles de lui donner la forme théâtrale la plus piquante possible. Il préparait avec un soin maniaque les dossiers qu'il destinait aux spectateurs, jeunes ou moins jeunes. Ça, c'était son côté «père bibliothécaire». Parlant de sa gestion, il disait : Je me fais l'effet d'une grosse abeille bleue préposée au contrôle d'une ruche. On regrettera à jamais cette abeille dont le dard pouvait faire souffrir, mais aussi faire éclater sèchement de prodigieuses baudruches.

MICHEL GRODENT

Vifs effluves d'un homme de flair

Au fil des quatre décennies de sa dense activité théâtrale et de la forêt de ses projets, Roger Domani s'était construit une énorme famille. Aujourd'hui, on aurait peine à nommer tous ses membres : comédiens, metteurs en scène, directeurs,... L'homme fut de ceux qui marquent l'histoire d'un pays et la mémoire de ses proches. Quelques mots... de quelques-uns d'entre eux.

Fernand Abel (comédien) : Le personnage était insaisissable. Il savait être tour à tour sympathique et très fermé. En fait, il était surtout sincère : la nouveauté le passionnait. Sur scène, durant les répétitions, nous étions tout à fait libres. Domani n'arrivait qu'au filage : ses remarques étaient alors d'une précision et d'une justesse impressionnantes. Nous, on sortait à peine de «La Dame aux camélias». Il a bien botté la fourmilière...

Jacques Huysmans (ancien directeur du National) : Roger Domani était une figure, un original. Il ne voulait pas être pris au sérieux. C'était un homme de grande colère. C'était aussi un ami.

J'estime que Domani, avec Roland Ravez au début du projet, ont une place extrêmement importante dans l'histoire du théâtre. Ils ont découvert avant tout le monde - notamment avant Paris - les nouveaux auteurs. La presse a très mal accueilli cela. Avec la force de son enthousiasme, Domani a su aller jusqu'au bout. Il a passé son temps à secouer les gens et les idées, comme un fabricant de cocktails, avec son shaker. Il a ouvert des voies nouvelles.

Frédéric Latin (comédien) : L'ironie a voulu que le Théâtre de Poche ait son géant. Domani ne vivait que pour le théâtre. Il y était à 9 heures du matin et accueillait les spectateurs le soir. Sa curiosité était insatiable. Parfois, alors qu'on avait l'impression qu'il était perdu au fond de son verre, il vous sortait une phrase terrible. Le mot «lucidité» lui va très bien. Il était sarcastique, aigu, intelligent. C'est difficile, pour moi, d'imaginer le théâtre sans lui.

Adrian Brine (metteur en scène) : L'essence du génie de Domani était son flair. Ce n'est pas pour rien qu'il s'était choisi ce pseudonyme-là. Roger Gheers se tournait vers demain. Ancien journaliste, il voulait que son théâtre soit critique et alerte contre les abus de pouvoir.

Domani ne cherchait pas l'expérimentation en soi : la forme l'intéressait moins que le contenu. Lui-même ne mangeait pas ses mots : il avait beaucoup d'ennemis. Un soir, alors que le Poche programmait un spectacle qu'il n'aimait pas, voyant qu'il n'y avait que 25 réservations, Domani s'est écrié : Ha ! Mon public a bon goût ! Il pouvait être impossible, têtu : il cherchait à atteindre un très haut niveau de travail.

Philippe Geluck (comédien) : Travailler avec Domani n'était pas toujours facile, mais c'était passionnant. J'ai d'abord connu le Poche à travers ses spectacles, Arrabal, Topor... A côté d'un théâtre très conventionnel, on avait un peu l'impression d'être à New York. Le 140, dans un autre domaine, m'impressionnait aussi.

Par la suite, Domani nous a fait confiance : il nous a prêté son lieu pour monter deux spectacles du Théâtre Hypocrite. Après, au Poche, j'ai joué dans «Faust», «Bent» et «Plume». Roger Domani - même s'il valait mieux le voir avant 11 heures du matin - savait être formidable, pétillant de culture et d'intelligence. Il a suscité certains de mes plus beaux souvenirs théâtraux.

LAURENT ANCION

Le théâtre comme agitateur d'idées

Tout avait commencé par la passion de deux jeunes -Bruxellois pour le théâtre. L'un était comédien, Roland Ravez, l'autre journaliste, Roger Domani. Ils s'associent et ouvrent une salle chaussée d'Ixelles, à l'endroit où aujourd'hui se torréfient des cafés choisis. Il l'appellent le Théâtre de Poche comme d'autres mini-lieux dans d'autres métropoles européennes.

Et, par cette initiative, ils inaugurent l'alternative théâtrale à Bruxelles. L'association se scinde au bout de quelques années, Ravez s'en va fonder le Théâtre de Quat'Sous et Domani reste seul aux commandes de ce petit vaisseau qui cingle vers des répertoires inconnus. Il révèle des nouveaux auteurs de partout, le Théâtre de l'Absurde français avec Ionesco ou Adamov, des gens comme Dürrenmatt ou les «angry young men» anglais, Saunders notamment dont il confie la mise à scène à un Britannique qui fera carrière en Belgique, Adrian Brine. Et ce travail de prospection de talents, Domani va le mener inlassablement .

Un exemple : lorsque la salle d'Ixelles se révèle trop petite, et que le Poche baptisé «Théâtre Expérimental de Belgique» se retrouve, en 1960, au Bois de la Cambre, il ouvre avec «Outrage au Public», de Handke, dans la mise en scène d'un jeune Argentin, Jorge Lavelli, futur fondateur du Théâtre de la Colline à Paris.

Le «nouveau» Théâtre de Poche passe à la vitesse supérieure : Arrabal n'y voit pas seulement la création de ses pièces, mais met la main à la pâte lui-même, l'auteur hollandais Lodewijk de Boer y est à l'affiche maintes fois, notamment pour «La Famille», son feuilleton théâtral qui tient l'affiche durant toute une saison !

Le regretté Topor vient y monter lui-même son « Vinci avait raison», et cela déclenche des polémiques incroyables. De quoi réjouir Domani, qui considérait le théâtre avant tout comme une machine à faire avancer la pensée et la morale. Roland Mahauden, en ce sens, avec sa programmation greffée sur l'esprit du temps, agit dans le droit fil de l'aventureux fondateur.

J. D. D.

Roland Mahauden,

directeur du Poche

C'était un aventurier, quelqu'un qui ne lâchait jamais prise. Et l'un des fondateurs du théâtre belge. Je rappelle qu'il créa le Poche trois ou quatre ans seulement après le Théâtre National. Roger avait une énorme curiosité. C'était un passionné qui pouvait être tranchant, voire violent, dans ses positions. C'était aussi, je crois, un homme déchiré, mais sauvé par son ironie. Roger a traversé les pires situations, il a vécu à une époque où le théâtre était une aventure privée, non subventionnée. Le Poche, c'était Roger Domani en tant qu'état civil. J'ai encore connu cette époque où les huissiers se pressaient tous les jours pour vendre les fauteuils du théâtre. Roger leur disait à la blague : Revenez domani, on payera domani !

Il ne faisait pas la moindre concession et c'était la raison pour laquelle, comme il l'affirmait lui-même, il n'était pas branché directement sur le pipe-line financier du Ministère. Il a pris des risques énormes, il n'a cessé de se mettre en danger. C'est bien de vivre pour le théâtre, disait-il, mais on va essayer de ne pas mourir pour lui. Il a été aussi un découvreur, le premier à monter Ionesco en Belgique. Il était très intéressé par ce qui se passait du côté anglo-saxon. C'est lui qui a fait venir des metteurs en scène comme Adrian Brine ou Derek Goldby. Je ne compte pas tous les comédiens qui ont fait leurs premiers pas au Poche. Roger a rempli la mission qu'il s'était fixée. Révéler des auteurs sans faire de prêchi-prêcha. Visionnaire, il a précédé la sensibilité du public. On a parfois tort d'avoir raison trop tôt, disait-il.

La provocation, c'était sa manière de faire évoluer les moeurs. C'est au Poche qu'il y a eu pour la première fois des gens à poil ! Dès sa fondation, les jeunes ont plébiscité le Poche parce qu'ils y reconnaissaient quelque chose de leur révolte. Depuis 1951, le public du Poche est un public jeune.

Propos recueillis par

M. G.