THÉATRE Le Poche s'est agrandi tout en gardant son humeur intime Les fauteuils de théâtre sont faits pour être usés!

THÉATRE Le Poche s'est agrandi tout en gardant son humeur intime Les fauteuils de théâtre sont faits pour être usés!

Au début, il y avait un bois. Un bois dans lequel les humains décidèrent un jour de planter autre chose que des arbres. Comme un étang, par exemple, des routes, des buvettes, des jeux et un club de pétanque... Le bois de la Cambre. Puis un soir ou un matin, un doux farfelu décida d'y planter aussi un théâtre.

En 1951, Roger Domani - surnom venu, selon la légende, de son habitude de dire domani, domani à ses créanciers - avait déjà fondé son premier théâtre à la Porte de Namur avec Roland Ravez. Mais son esprit café-théâtre, drôle, insolent à la Saint-Germain-des-Prés ne convient plus au fil des années à Domani. Il veut des textes plus costauds. Le genre d'écriture qui anticipe les modes, fait plutôt l'effet d'une bombe que d'une caresse. Et Domani se met au vert citadin et fonde en 66 le Théâtre de Poche au coeur du bois de la Cambre, sur l'ancien terrain de pétanque...

Entre les murs de ce petit théâtre improvisé, mais chaleureux, vont résonner, souvent pour la toute première fois en Belgique, les voix de Ionesco, Genêt, Arrabal puis celles de Peter Handke, Harold Pinter, Roland Topor ou Vaclav Havel... Comme Jacques Huisman au National ou Claude Etienne au Rideau de Bruxelles, Roger Domani fait partie de ceux qui ont sorti le théâtre belge des limbes, comme l'a souligné le bourgmestre Guy Cudell.

Le tout étant mené de main de maître sans jamais toucher pour autant à la mise en scène ou jouer la comédie. Roger Domani flairait la bonne écriture, prenait des risques, prospectait, refusait le conformisme facile, c'est tout...

Aujourd'hui disparu, Roger Domani a remis les clés du Théâtre de Poche à l'un de ses complices, Roland Mahauden, poursuivant la ligne d'un théâtre branché sur les préoccupations d'aujourd'hui. Une seule chose s'était usée avec le temps: le bâtiment!

Déjà en 85, Domani avait signalé à la Ville de Bruxelles, propriétaire des lieux, que la pluie tombait dans la salle et qu'un gros arbre menaçait de s'écrouler sur le théâtre. Mais c'est aujourd'hui seulement en 98, après cinq ans d'âpres négociations et d'attente, que le Théâtre de Poche connaît enfin le renouvellement.

Pour un budget de 72 millions assumé par la Ville de Bruxelles et la Communauté française, le Théâtre de Poche a élargi ses coutures tout en conservant la même chaleur. Jouissant d'une salle plus vaste (30 places de plus), d'une plus grande hauteur, d'un foyer plus aéré, le Théâtre de Poche a cependant tout fait pour garder la convivialité d'autrefois.

Le feu ouvert du foyer, auquel tout le monde tenait tant, est toujours là et la salle a, quant à elle, opté pour des banquettes plutôt que pour des sièges isolés. Une plus grande proximité qui se pare néanmoins du célèbre rouge théâtral.

Heureux d'ouvrir à nouveau ses portes sur le bel ouvrage de l'architecte Puttemans, le Théâtre de Poche a aussi eu la joie d'entendre, lors de l'inauguration, le ministre de la Culture, Charles Picqué, confirmer qu'un nouveau contrat-programme allait lier son travail théâtral et pédagogique à la Communauté française.

Pour bien remplir l'espace du Théâtre de Poche, il ne restait plus qu'à laisser la place au spectacle. «Bent» de Martin Sherman, créé en 81 sous l'égide de Roger Domani et aujourd'hui remis en scène par le même Derek Goldby. Une façon de lui rendre hommage sans tomber dans le piège de la commémoration vaine. Les fauteuils de théâtre sont faits pour être usés, disait Domani...

CHRISTELLE PROUVOST

Théâtre de Poche, Chemin du gymnase, 1, bois de la Cambre à Bruxelles, tél.: 02-649.17.27.