Roland Mahauden rêve d'une jeunesse insouciante

Roland Mahauden rêve d'unejeunesse insouciante

Notre société manque de héros, pas de prophètes! Sur le bitume de ses angoisses, l'homme révèle la faille profonde d'un monde en clair-obscur. Visage émacié, buriné par une vie de planches et de bohème, Roland Mahauden, bâti dans ce bois fragile des écorchés vifs, dépeint l'avenir sombre, laisse filtrer l'angoissante pénombre de son tourment. Incessante, lancinante, incandescente ritournelle embrumée par les volutes de ses flûtes bleues qu'il grille à la dizaine. La jeunesse est cet éternel possible qu'il convoque sur la scène de ses rares illusions et de ses nombreuses incertitudes. Au Théâtre de Poche, l'ado est un héros, ses prophéties ont valeur de testament.

Je me souviens d'une lettre d'un garçon qui m'avait touché très fort, note Roland Mahauden. Elle disait: «Tiens, pour une fois, on ne nous prend pas pour des cons, on ne nous a pas dit comment on doit penser». Pas de didactisme, pas de bourrage de crâne. Voilà, on leur montre les choses simplement. Au théâtre, cela a un impact beaucoup plus fort. Il ne faut pas éduquer les jeunes au théâtre, il faut les réconcilier avec le théâtre. Quand on parle d'affaires aussi importantes que la répression pendant la guerre, le suicide, les toxicomanies, la violence de notre société... je ne peux pas tourner autour du pot; ma conscience m'impose de leur parler sans démagogie dans une langue qu'ils comprennent. En commençant par exemple un discours en disant: «La drogue, c'est bon. Pourquoi se droguerait-on si c'était mauvais? Mais voilà ce que cela donne au plan des dépendances, de la déchéance...»

Une société très «classes»

Il ne prose pas Roland, il rentre dedans. Instinctif émotif, Mahauden réveille les consciences assoupies et veut déranger, jusqu'au plus profond d'eux-mêmes, ceux qui se sont dérangés pour gagner son théâtre. Nombreux, ces jeunes, qui hument l'orée de sa scène forestière. Plus de 80% ont moins de 25 ans. Et courent les pièces coup de poing à l'affiche du Poche loin devant leurs profs. Découvrent, s'étonnent, se ravisent et se confrontent aux questions existentielles qui les touchent. Eux, notre troisième millénaire.

Je ne peux pas envisager de faire du théâtre qui ne parle de rien, qui soit un pur divertissement du type mon cul sur la commode! appuie Mahauden. C'était pensable à une époque où les conditions socio-économiques étaient moins «destroy», moins angoissantes. J'ai beaucoup de craintes pour ces jeunes parce que notre monde compétitif, cloisonné, ne les engage pas sur le chemin de la solidarité. On entretient le culte de la réussite sociale et on se marche sur la tête. Les dépendances ne sont pas que dans les toxicomanies. Le modèle dominant de notre société occidentale asservit l'homme d'une manière écrasante.

Comédien, régisseur, réalisateur, assistant, puis metteur en scène, Mahauden-l'autodidacte privilégie dès lors la découverte des auteurs comme Irvin Welsh. Ni «théâtre engagé», ni «théâtre action» le Poche veut promouvoir des textes talentueux qui tiennent la route et abordent de front des problèmes de société.

Quand on me parle d'égalité des chances, je trouve que c'est bidon. On vit dans un monde où coexistent une justice de classe, une médecine de classe, qui mettent la société en danger, assène Mahauden . Je sens que le terrain social est extrêmement glissant. Les conditions sont réunies pour que l'on se retrouve dans une situation similaire à Berlin au début des années trente. Hier, on disait: attention, l'extrême droite arrive; aujourd'hui, elle est là.

Entre gris clair et gris foncé, Mahauden ne félicite pas le monde des adultes. Partant, celui - institutionnel - de l'école, plus souvent préoccupé de couver ses jeunes ouailles que de les réveiller: Des profs viennent ici sous le couvert de l'anonymat avec leur classe! A force de paniquer pour l'avenir de leurs enfants, les éducateurs mettent souvent les gosses dans des situations difficiles. C'est peut-être symptomatique de la société qui étouffe des désirs profonds sous le prétexte de la rationalité des choses. La pression sociale tue le rêve alors que l'insouciance par rapport à soi autorise la création. Le souci premier des jeunes comédiens, quand ils sortent de l'école, c'est d'accéder au chômage. Je comprends, mais cela me fait mal. J'en ai vu refuser du travail parce que cela allait à l'encontre de leur sécurité!

L'espoir associatif

Sans allocation de survie, Mahauden s'est lové dans l'insouciance d'une jeunesse vécue à du cent à l'heure. Au Zaïre du milieu des années soixante, il anime un ballet folklorique national. La rencontre de Roger Domani, fondateur du Poche, l'ouvrira sur cette Afrique profonde, le sens de la communauté et du partage: Ah!, il y avait bien des chefs, mais pas de voleurs, de gens qui crèvent de faim.

Comment peindre l'avenir en rose, alors? Peut-être en prononçant un peu naïvement un mot, un seul: amour. C'est le mot clé quand on parle d'humanisme, souligne Mahauden. Mais je me méfie très fort des mots parce que j'ai été (dé)formé par les jésuites à Maredsous. Au plan de la dynamique sociale, les signes d'espoir viendront de l'associatif. C'est lui qui bouleverse l'ordre des choses. De plus en plus, au Poche, nous développons des contacts et des partenariats que ce soit avec la Ligue des droits de l'homme ou le Collectif contre les expulsions...

Ainsi en va-t-il de ce projet de centre public... d'aide culturelle. Un leitmotiv: rendre davantage la culture accessible, en faire une priorité.L'homme a autant besoin de culture que d'un bol de soupe. C'est le manque de culture qui crée la véritable exclusion. Toucher les jeunes exclus est une gageure car ils sont les plus exposés face aux dogmatismes et aux embrigadements extrêmes. Notre monde culturel devrait réagir dans son ensemble pour que les pouvoirs publics prennent leurs responsabilités à ce niveau.

Fou du roi, franc-tireur, Mahauden l'anar, allié de la liberté, de l'alternative donnée au rêve plutôt qu'à l'assistance, de l'éthique sur le Dieu fric, ne veut pas tergiverser à l'approche de l'an 2000, qui fera de Bruxelles une capitale culturelle. Urgence, matière à rebâtir. Là-bas, dans un quartier de Cureghem, le Poche plantera un décor unique. Grandeur nature, «Le livre de la jungle» revisité fleurira en permanence sur les décombres d'un chancre urbain et offrira à la ville un nouveau terrain d'aventures. Pour quels jeunes héros?

Christophe Schoune

Roland Mauhauden dirige le Théâtre de Poche à Bruxelles.