De l'argent noir kazakh reversé vers Tractebel Machkevitch parle d'une ristourne occulte de deux cents millions de francs

De l'argent noir kazakh reversé vers Tractebel

La «commission secrète» versée par Tractebel au Kazakhstan serait partiellement revenue en Belgique. Nouvelles confirmations.

GENÈVE

De notre envoyé spécial

D'anciens employés de Tractebel sont-ils susceptibles de connaître des démêlés avec la justice suisse ? Ce n'est plus seulement possible comme nous le révélions en décembre dernier, c'est probable: selon les informations recueillies par notre journal, des indices convergents de «kickbacks» (ristourne) sur commission ont été rassemblés à Genève, et ces opérations, signes possibles de «gestion déloyale» (1) au sens suisse du terme, auraient été réalisées à la demande d'un ou de plusieurs responsables internes à l'entreprise belge.

Explication: comme cela fut révélé dans «Le Soir» des 27 et 28 décembre, pour réussir sa percée au Kazakhstan dans le secteur du trafic gazier, Tractebel a versé à un «trio kazakh» une commission de 55 millions de dollars (2.200 millions de francs), morcelée en au moins cinq versements distincts réalisés en 1997 et 1998. Dans leur grande majorité, ces versements apparaissent en clair dans la comptabilité des sociétés incluses dans le périmètre de consolidation du groupe.

En termes de droit belge, cette commission n'est pas frauduleuse en tant que telle pour autant que ses bénéficiaires ne soient pas résidents belges. Il a cependant été noté que, d'une part, ces commissions étaient versées à un trio suspecté d'évoluer dans des sphères non seulement affairistes mais également mafieuses, et que, d'autre part, d'un point de vue fiscal, l'un des versements - quatre millions de dollars - était réalisé par une société des Bermudes appartenant à Tractebel et située en dehors du périmètre de consolidation.

Tractebel a donc là, d'une part, un problème d'image et, d'autre part, un éventuel problème fiscal s'il apparaissait que l'Aluminium Atlantic Company Ltd (la société des Bermudes) était gérée au départ de Bruxelles.

En termes de droit suisse, par contre, la charge judiciaire redoutée aujourd'hui est autrement plus directe. En matière kazakhe, la justice genevoise enquête globalement sur des faits de blanchiment, ce qui suppose l'existence de délits pénaux en amont des opérations financières. En l'occurrence, des délits présumés de corruption ou de détournement de bien public dénoncés par le Kazakhstan. Ces faits concernaient a priori l'ex-Premier ministre de cette république et - même si la Suisse se tait - ont débordé en direction de la présidence actuelle du Kazakhstan, voire en direction d'un des ministres du gouvernement actuel. Soit.

CHODIEV SE MET À TABLE

Dans ce puzzle, Tractebel - et même le trio kazakh auquel elle s'est associée - occupe une place infime, la justice genevoise enquêtant en priorité sur des faits liés aux opérations pétrolières, et non gazières. Ainsi, Genève enquête également sur les suites financières de fraudes présumées survenues dans les secteurs de l'aluminium, des minéraux. Tractebel et le trio ne sont «tombés dans cette soupe», a priori, que sur base d'une demande d'assistance judiciaire formulée par la juge bruxelloise Roggen, laquelle enquête sur les méandres de la commission de 55 millions de dollars.

Mais, surprise: en analysant les flux financiers des comptes et sociétés ainsi mis en lumière, et plus particulièrement les éléments relatifs à la société Emery International Inc. (derrière laquelle se trouverait le trio), Genève a mis au jour des opérations qui pouvaient révéler l'existence d'un «retour» d'une partie de ces commissions sur la Belgique. Elle a donc interrogé officiellement Patokh Chodiev, tête du trio kazakh, lequel, sur conseil de son avocat genevois, s'est mis à disposition de la justice suisse.

Et Patokh Chodiev parle. Au forceps, car une quarantaine de millions de dollars lui appartenant sont gelés par la justice. Ce n'est donc pas une franche coopération, mais ce qu'il raconte ne serait pas a priori fantaisiste: il explique comment, à la demande expresse de Tractebel, une partie des commissions est retournée en Belgique sous forme de «kickbacks». En d'autres termes, un ou des membres de Tractebel se sont mis quelques liasses en poche. Et la Suisse est encline à le croire, ses déclarations étant partiellement recoupées par les documents financiers en sa possession (ces documents étant à l'origine première des soupçons suisses), ainsi que par d'autres éléments dont nous ne connaissons pas la nature.

Toujours selon nos informations, il serait cependant erroné de penser que l'une ou l'autre éminence passée ou actuelle de Tractebel apparaîtrait dans la procédure suisse: à l'heure présente, la suspicion ne vise aucun membre du conseil d'administration de Tractebel.

Ces informations cadrent parfaitement avec le comportement de Tractebel depuis le premier contact survenu, en juillet dernier, entre la société belge et le parquet de Genève. Si Tractebel a nominativement déposé plainte le 10 novembre contre son ancien cadre Nicolas Atherinos (et, accessoirement, contre X), c'est bien en direction de ce cadre que se focalise en particulier l'intérêt judiciaire suisse, qui n'a pas varié depuis juillet dernier.

ALAIN LALLEMAND

(1) En droit pénal belge, on parlerait d'escroquerie ou de faux en titres.

Machkevitch parle d'une ristourne occulte de deux cents millions de francs

L'un des membres du «trio kazakh» autrefois associé à Tractebel, Alexan-dre Machkevitch, a accordé à notre confrère Philippe Brewaeys, du «Soir illustré», une interview qui paraît dans le numéro de ce mercredi. Mach- kevitch y confirme les informations que nous avons recueillies en Suisse et précise que, si la commission perçue par son groupe est biende 55 millions de dollars, on nous a aussi demandé de reverser 5 millions (NDLR: de dollars, soit 200 millions de francs). Cela a été fait sur le compte d'une société qui s'appelle Delrex. Un des autres membres du trio, Patokh Chodiev, aurait confirmé ces propos à notre confrère, lequel pense savoir que la société Delrex serait localisée à Guernesey depuis 1994. Mais ce qui est certain, c'est que Delrex... n'appartient pas à Tractebel. Bref, s'il y a eu kickback par ce biais, l'information disponible est alors encore incomplète.

Ce «retour sur commission» ayant fait l'objet de déclarations formelles devant la justice suisse, il est probable que Tractebel porte à nouveau plainte, à Genève cette fois. La décision de principe a été prise, reste à en apprécier la faisabilité: une fois encore, l'infraction de «gestion déloyale» revient sur la table.

Par ailleurs, toujours dans l'interview donnée au «Soir illustré», le trio kazakh se défend d'être mafieux mais reconnaît que le business de leur ex-associé Boris Birshtein puait le KGB . Ce qui est effectivement l'un des soupçons qui a toujours été porté sur Birsh -tein.

Enfin, Machkevitch et Chodiev reconnaissent avoir mené une opération immobilière en Belgique, en sous-main, pour le compte de l'ex-Premier ministre du Kazakhstan, Akezhan Kajegueldine, lequel ne voulait pas que son nom apparaisse. (...) Avec des avocats, un montage a été fait depuis un paradis fiscal jusqu'à la Belgique en passant par la Hollande. Ce qui correspondà l'opération de blanchiment présumé que nous dénoncions dans «Le Soir» des 27 et 28 décembre derniers.

CYBERMENACES SUR TRACTEBEL

Parmi les rebondissements de ce dossier, notons que la police judiciaire (P.J.) de Bruxelles est descendue au siège de Tractebel à la demande d'un membre de la direction générale: celui-ci a reçu sur son ordinateur de société, à un peu plus de 22 heures d'écart le même jour, deux messages électroniques de menaces rédigés en anglais et signés d'un patronyme russe inconnu de la société. Le premier message déclare: Vous avez été trop loin. Vous devez vous attendre à quelque trouble en retour. Le second affirme: Vous ne savez décidément pas tenir votre langue, puis s'en prenait au «crisis manager» du dossier kazakh au sein de Tractebel. Plainte a été déposée, la P.J. a étudié le disque dur de l'ordinateur et recherche l'origine de ces e-mails.

A. L.