Création Deux spectacles défient la peine de mort Des tréteaux contre l'échafaud La vie d'un homme à bout portant

Création Deux spectacles défient la peine de mort

Des tréteaux contre l'échafaud

Avec « Claude Gueux », de Victor Hugo, à la Bibliothèque Solvay et l'« Histoire vrai » (sic) de Howard Neal, au Poche, le théâtre nous confronte à l'absurdité de la mort légalisée.

CRITIQUE

LAURENT ANCION

Petit jeu funeste : savez-vous quand la peine de mort a été abolie en Belgique ? 1830 ? 1930 ? Biffez ces mentions inutiles : c'est en 1996 que, chez nous, elle a été abolie en droit. Dans les faits, notre pays remplaçait depuis 1863 toutes les condamnations à mort par des peines de prison sauf durant les deux conflits mondiaux.

Abolir la peine de mort prend du temps. Mais c'est encore pire quand on n'en a aucune envie. Ainsi, les Etats-Unis ne semblent absolument pas pressés de changer leur fusil d'épaule. Au Théâtre de Poche, l'autobiographie signée par Howard Neal, un retardé mental en attente dans le couloir de la mort, perturbe et inquiète on le lira ci-contre.

On pourra dire de Neal qu'il n'a pas toute sa tête, qu'il n'est pas dans la réalité, etc. Alors que dira-t-on de Victor Hugo, dont Alexandre von Sivers met en scène le texte « Claude Gueux » à la Bibliothèque Solvay ? La peine de mort est une amputation barbare, écrit notamment l'auteur des « Misérables » en 1834. Malgré la clarté de ses opinions, Victor Hugo ne compose pas un plaidoyer. Il semble décrire les choses le plus simplement du monde. Pour faire ressentir l'horreur de la peine de mort, il n'y a sans doute pas meilleur procédé.

Dans la Bibliothèque Solvay, Alexandre von Sivers a choisi la même simplicité : pas d'effets de manche, pas d'hémoglobine. Juste un acteur, une table et un texte. En narrateur et en conteur, Olivier Massart nous emmène dans la France des années 1820, et plus précisément dans la prison de Clairvaux, où Claude Gueux est emprisonné pour vol.

Basé sur des faits réels, le texte de Hugo a l'élan de plume d'un géant, mais aussi une force théâtrale naturelle. En quelques phrases et gestes d'un remarquable comédien, un suspense angoissant naît. On devine la tragédie. On se doute que Gueux, arrêté pour une broutille, va croiser la mort. Ce n'est donc pas la mort qui crée le suspense, mais la route qui le conduit à l'échafaud.

Dans la salle, on meurt d'envie de l'en détourner. Mais d'un pas implacable, Hugo prouve que la société tout entière marche avec lui, et que c'est elle qu'il faut changer. Si la guillotine tombe, c'est à cause des mentalités, des inégalités dans l'éducation, du ravin entre riches et pauvres.

Ces données ont-elles vraiment changé de par le monde, depuis « Claude Gueux » ? Et chez nous, depuis 1863 ? Je l'aime votre Belgique, écrivait aussi Hugo, elle a pour moi cette beauté suprême : la liberté. Un autre trait de pensée de l'auteur français, qui complète la réflexion, à la Bibliothèque Solvay, en livres, expo et projections.·

« Claude Gueux », dans le cadre de « Victor Hugo à Bruxelles », jusqu'au 30 mars, à la Bibliothèque Solvay (Parc Léopold). Tél. : 02-218.27.35.

La vie d'un homme à bout portantCRITIQUE

LAURENT ANCION

Autre temps, autre ton, même combat. Si Victor Hugo reste encore lyrique avec « Claude Gueux », le spectacle « Une histoire vrai », au Théâtre de Poche, est élagué de tout aspect décoratif. Le metteur en scène Derek Goldby (« Bent », « Trainspotting ») choisit de réduire le plateau au minimum, pour obtenir du spectateur une concentration maximum. L'enjeu, toutefois, est identique : démontrer, par l'imminence d'une mise à mort, l'absurdité et l'horreur d'un procédé régi par la loi.

Pendant 45 minutes, le comédien André Baeyens se tiendra sur un petit plancher, à l'avant-scène. Vêtu d'un short, le torse et les pieds nus, l'acteur n'aura pour tout mouvement que celui d'un corps qui raconte, se tend, frémit et revit le passé. Ceci est une histoire vraie qui parle de ma vie, dira-t-il d'une voix qui hâche tous les mots et fait des fautes.

Dans son phrasé maîtrisé et son corps tout en tensions, André Bayens semble parler par la voix d'un petit enfant. C'est la voix de Howard Neal, 48 ans. Howard, attardé mental, attend depuis 1981 son exécution dans le couloir de la mort, aux USA.

Si on peut aujourd'hui entendre ses mots et découvrir ses dessins, dans le hall du théâtre , c'est parce qu'une association, baptisée Reprieve, a pris la place de ses avocats « commis d'office » et suggéré au condamné de dessiner et d'écrire sa vie, à des fins thérapeutiques.

Dans ces traces, déjà mises en scène dans le monde anglophone, on lit une vie de douleur, d'incompréhension, de malchance, mais aussi de foi : plongeant de plus en plus bas dans les rouages de la justice, Neal semble toujours croire en son étoile. Mais si rien ne change, il pourrait être exécuté au printemps.

Le spectacle ne vise pas à l'innocenter même si les preuves contre lui semblent bien maigres. Le débat, soutenu par Amnesty et la Ligue des droits de l'homme, n'a en fait en vue qu'une question : pourquoi tuerait-on Howard Neal ?

« Une histoire vrai » est une solide tribune, qui oublie un peu le théâtre, mais pas la responsabilité envers nos frères.·

« Une histoire vrai », jusqu'au 30 mars au Théâtre de Poche, à Bruxelles. Tél. : 02-649.17.27.