Le monde dans une valise A la Balsamine, la compagnie Gare Centrale lance « En voiture ! », un festival de théâtre d'objets

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Le monde dans une valise

A la Balsamine, la compagnie Gare Centrale lance « En voiture ! », un festival de théâtre d'objets

LAURENT ANCION

Que celui qui n'a jamais fait parler un gant de toilette lance la première pierre à Agnès Limbos ! Depuis 20 ans, la comédienne belge anime une surprenante troupe, où les acteurs sont des cuillères, des petits jouets en plastiques, des nappes en papier ou des ustensiles habituellement voués à l'inutilité. Avec cette sacrée donzelle, tous ces éléments quotidiens deviennent les héros d'histoires bouleversantes, souvent politiques, qui définissent un genre aussi étonnant qu'accrocheur : le théâtre d'objets.

A l'heure de son anniversaire, la compagnie Gare Centrale aurait pu se contenter d'un gros gâteau où les vingt bougies n'auraient pas manqué de prendre la parole, estimant par exemple qu'il est pénible d'avoir toujours les pieds dans la crème tout en se faisant cramer la tête. Toutefois, le goût de l'auto-célébration ne ressemblant pas trop à Agnès Limbos, elle a préféré fomenter un festival dédié au théâtre d'objets, à observer de près à la Balsamine, à Bruxelles, du 26 au 29 décembre prochain.

« En voiture ! » rassemblera des spectacles venus d'Italie, de France et, bien sûr, de Belgique, puisqu'Agnès Limbos dévoilera sa toute nouvelle création, titrée « Dégage, petit ! ».

Les troupes étrangères, rencontrées au fil des tournées, sont précédées d'une piquante réputation, et leurs spectacles devraient convaincre tous les types de public, avertis ou non !

Dans l'« Appel d'air » du Vélo Théâtre (France), on découvrira ainsi un homme qui, au coeur de la nuit, oscille entre chute et envol. Cette situation extrême, entre ciel et terre, l'oblige à se créer un monde : il se fait son cinéma miniature, où les objets familiers deviennent des êtres qu'il manipule, roi factice.

Plus périlleux encore, Gyula Molnar (Italie) orchestre « Trois petits suicides » à bout portant. On y verra Pita, une allumette allumeuse, qui fait perdre la tête à Jorg, un grain de café qui se consume d'amour pour elle. Un pauvre Alka Seltzer tentera de fuir sa vie pétillante et d'éviter le bouillon, tandis que pour oublier son manque de reflet, un miroir se fera des grimaces.

Animiste, le théâtre d'objets ? Pourquoi pas ! Avec le Théâtre de Cuisine (France), c'est tout un bal de micro-objets inquiétants qui valsera avec une femme vampire. De la même compagnie, Christian Carignon passera trois jours à scruter le sol de Bruxelles, pour y trouver nos vieilles listes de commission, nos lettres déchirées en morceaux et nos petits papiers chiffonnés. De quoi écrire ensuite toute une tragédie, qu'il livrera dans « La conférence des petits papiers ».

Avec le sonore « Pfft pfft pfft », le Théâtre Manarf (France) s'exprimera dans un langage fait de gestes, de sons vocaux, d'objets colorés, de sifflements et de mots éparpillés. On y trouve un duo, formé d'un petit qui joue au grand chef et d'un grand qui joue au petit chef. Tout un cirque en miniature...

Dans le genre mini, il ne faudra pas non plus rater « Les puces savantes » élevées par Dominique Kerignard (Belgique). Un dompteur fait sauter les féroces bébêtes, capturées sur le poil d'un tigre ou sur la cuisse d'un vulcanologue... Un frisson vu à la loupe, avec insecte cracheur de feu et puce équilibriste !

Mon but est de faire participer le public à un style de théâtre que l'on ne connaît pas bien chez nous, résume Agnès Limbos. En plus, on croit souvent que le théâtre d'objets est uniquement destiné aux enfants. « En voiture ! » veut rappeler que ce sont des spectacles qui parlent à tous.

A cet égard, « Dégage, petit ! », le titre du nouveau spectacle de la compagnie Gare Centrale n'est pas innocent. J'avais envie d'un titre un peu perturbant et provocateur !, avoue la comédienne. C'est un spectacle pour tout public, à partir de 6 ans. Chacun comprendra le titre selon sa sensibilité. Mais il est vrai que ça me faisait sourire d'imaginer les enfants rentrant chez eux et racontant à leurs parents qu'ils avaient vu « Dégage, petit ! »...

En fait, le véritable sens du titre est tout simple : la nouvelle création de la compagnie Gare Centrale parle de l'exclusion, du rejet, de l'indifférence. On voulait parler de la fragilité de l'être, précise Agnès Limbos. C'est un thème intuitif, sentimental, qui se demande aussi à côté de quoi on passe, sans le voir ni le savoir. La question du spectacle tourne autour du fait d'être responsable du monde, ou de ne pas l'être.

Intellectuel ? Sur le papier peut-être. Car sur scène, Agnès Limbos nous a habitués à des spectacles qui touchent au coeur et aux tripes. J'élimine les choses ennuyeuses, trop sérieuses, trop personnelles. J'aime quand ça peut toucher tout le monde, répète l'animatrice, comme un credo.

Son tout premier spectacle, « Petrouchka », était déjà animé par le désir d'une forte poésie visuelle, par la puissance d'objets qui se muent en héros entêtants, comme cette chaussure militaire qui représentait l'envahisseur. Depuis lors, en vingt ans, d'autres univers ont envahi sa petite table de jeu : on se souviendra du formidable « Princesse » et du vent qui chamboulait le monde, ou des « Petites fables », minuscules décors de contes cruels... et irrésistibles.

Peut-être est-ce l'histoire d'Agnès Limbos elle-même qui lui a donné semblable aplomb théâtral. Née à Huy, la comédienne a roulé sa bosse un peu partout à travers le monde, multipliant les rencontres, échangeant les savoirs, fourrant dans sa valise tout un tas d'expériences et d'objets ! A l'école des Dames de Marie, à Woluwe, la jeune Agnès partageait le fond de la classe avec Yolande Moreau, qui rejoindra plus tard la troupe Deschiens-Deschamps. Plus tard, on retrouve Agnès comme apprentie journaliste à l'université de Louvain. Mais elle jouera aussi pour Toone, avant de partir aux Etats-Unis, puis de fonder une compagnie en Ecosse et une autre au Mexique. Entres autres aventures !

Aujourd'hui, la comédienne continue à voyager. Pour jouer ses spectacles, bien sûr, mais aussi pour poursuivre sa formation. Seul en scène, on peut s'épuiser, estime-t-elle. Il faut sortir de ses retranchements, rencontrer d'autres gens, chercher à apprendre... « Dégage, petit ! » est le résultat de cette volonté : Agnès Limbos, qui signe le spectacle avec Marie Kateline Rutten, a travaillé la danse avec Nicole Mossoux, la tragédie avec Nathanaël Harcq, le thème de l'utopie avec Anne-Marie Loop...

C'est vrai qu'on est assez loin du gant de toilette qui parle. Mais, avant de vous décourager, passez voir quelques maîtres.·

« En voiture ! », festival de théâtre d'objets, du 26 au 29 décembre, au Théâtre de la Balsamine, 1, avenue Félix Marchal, 1030 Bruxelles. Infos et réservations au 02-735.64.68.

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