Le cardinal Danneels a écarté Jos Verstraeten, l'abbé de Wezembeek, pour ses positions flamingantes. Le prélat prend de l'envergure dans la course à la succession papale. Coup de crosse linguistique Jos Verstraeten n'est plus curé de Wezembeek. Il était en guerre avec les fidèles francophones. Danneels avait proposé un compromis. CultesLa mesure du cardinal Danneels à l'égard de Jos Verstraeten est vraiment exceptionnelle Dieu ne pouvait plus être bilingue « Je ne suis pas extrémiste » Un combat de quarante ans

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Le cardinal Danneels a écarté Jos Verstraeten, l'abbé de Wezembeek, pour ses positions flamingantes. Le prélat prend de l'envergure dans la course à la succession papale.

Coup de crosse linguistique

CHRISTIAN LAPORTE

Même s'il s'en défend, le cardinal Danneels se profile de plus en plus comme un successeur potentiel de Jean-Paul II. Omniprésent dans les médias mais uniquement dans des émissions sérieuses ou des journaux de qualité, le primat de l'Eglise de Belgique a le profil idéal du successeur de Karol Wojtyla, à même de reprendre les acquis de ce dernier tout en y instillant une nécessaire dose de modernisme contemporain.

Cela n'échappe pas aux observateurs romains puisque, la semaine dernière, les agences de presse qui gravitent autour du Vatican ont toutes repris les grandes lignes de son appel aux juifs et aux musulmans de Belgique pour oeuvrer à la construction d'une société plus juste et plus fraternelle.

Ce week-end, c'est sur le terrain belge que le cardinal a frappé un grand coup : il a écarté l'abbé Jos Verstraeten de la paroisse de Wezembeek parce qu'il refusait que son église St-Pierre accueille, comme avant, une messe en français par semaine. Et c'est une grande première. Depuis que le linguistique empoisonne aussi les relations ecclésiales, jamais aucun évêque n'était allé aussi loin. Certainement pas son collègue de Hasselt, Mgr Schruers, interpellé à de nombreuses reprises par les Fouronnais francophones, empêchés parfois de vivre leur foi.

La décision me surprend, c'est vrai, commente Rik Torfs, grand connaisseur de l'Eglise belge et doyen de la faculté de droit canonique de la KUL à Louvain. D'habitude, le cardinal est très prudent sur ce terrain. Même si en l'espèce, ici, le droit canon prévoit une mise à l'écart plus facile car Verstraeten n'était que curé faisant fonction à Wezembeek.

Pour Rik Torfs, cela ne lui vaudra pas une voix de plus au conclave : les cardinaux étrangers ne comprennent guère nos subtilités institutionnelles... Mais le canoniste de la KUL se demande quand même pourquoi le cardinal est monté en ligne, alors qu'il aurait pu laisser cette tâche à son évêque auxiliaire pour le Brabant flamand.

Une certitude : le monde politique flamand exploite déjà l'affaire. Eric Van Rompuy (CD&V) a salué les positions très flamandes de Verstraeten et la NV-A parlait de déni de liberté d'opinion pour les pro-Flamands !·

Pages 2 et 3

Jos Verstraeten n'est plus curé de Wezembeek. Il était en guerre avec les fidèles francophones. Danneels avait proposé un compromis.

Cultes

La mesure du cardinal Danneels à l'égard de Jos Verstraeten est vraiment exceptionnelle

Dieu ne pouvait plus être bilingue

FABIENNE DEFRANCE

CHRISTIAN LAPORTE

L'interprétation du « Vlaamse Leeuw » était plutôt musclée sous des oriflammes jaune et noir agressifs tenus par des militants du Voorpost et du Taal Aktie Komitee. Egalement présents : un parterre d'hommes politiques de toute évidence venus d'ailleurs comme ces élus du Blok néofasciste ou le CD&V Eric Van Rompuy que l'on croyait paroissien de Zaventem...

On s'est retrouvé, brutalement, 40 ans en arrière, dimanche à l'église Saint-Pierre à Wezembeek. C'est-à-dire à une époque où il était très difficile pour des catholiques francophones de vivre leur foi dans leur langue en périphérie bruxelloise. Ici toutefois, on ne prie plus Dieu dans la langue de Voltaire depuis le mois de juillet puisque l'administrateur paroissial (le curé faisant fonction en quelque sorte) avait interdit alors la seule messe francophone.

Si le ban et l'arrière-ban nationaliste flamand avaient rejoint la commune à facilités, dimanche, c'était précisément pour saluer à sa manière la dernière messe du très flamand curé renvoyé désormais à sa seule paroisse à Vossem (Tervueren).

A comportement rebelle, mesure exceptionnelle. Le cardinal Danneels a tranché : l'abbé Verstraeten, qui affirme dans un entretien au « Soir » ne pas être un extrémiste, a dépassé les bornes en tenant des propos flamingants dans la rubrique locale de « Kerk en Leven » (l'hebdomadaire flamand des paroisses) et en chaire de vérité où son discours n'avait rien de réconciliant. Mais c'est surtout son intransigeance face à la demande des fidèles francophones de retrouver une messe en français qui lui vaut de ne plus pouvoir s'occuper des âmes de St-Pierre à Wezembeek.

En l'absence de Godfried Danneels, à l'étranger, son porte-parole Toon Osaer a expliqué que l'abbé Verstraeten avait refusé le compromis. Il devenait dès lors impossible de le maintenir en place. D'autant plus que l'homme n'acceptait que du bout des lèvres, et encore, de célébrer certains sacrements en français. La semaine prochaine, un nouvel administrateur sera installé : Benoît Goubeau, un bénédictin. Malgré un nom aux consonances très francophones, c'est aussi un prêtre flamand... déjà actif dans la fédération de Sterrebeek.

Si les croyants flamands ne cachaient pas leur amertume, reprochant au cardinal de se rallier à la vision de la majorité francophone de Wezembeek, les francophones qui y venaient jusqu'il n'y a guère étaient plutôt rassérénés.

Enfin, nous revenons à une situation normale. Mais nous ne considérons pas la décision du cardinal comme une victoire. C'est seulement un retour à une situation qui n'aurait jamais dû cesser d'exister. Nous voulons oublier tout cela et penser à l'avenir. Cela fait deux ans que ce paroissien francophone qui veut rester anonyme écrit régulièrement, avec d'autres, au cardinal pour que celui-ci remette les choses à leur place à Saint-Pierre.

Jusqu'en 1995, année de nomination du curé Verstraeten à la paroisse Saint-Pierre, tout allait pourtant bien. Il y avait des messes en français et en néerlandais. Et certainement autant de paroissiens francophones que néerlandophones, si pas plus.

Mais des tensions sont rapidement venues. On a vite senti qu'il ne portait pas les francophones dans son coeur, poursuit le paroissien. Des petites brimades sont apparues. Elles feraient sourire si elles ne traduisaient pas une animosité particulière. La chapelle était inaccessible pour les enfants, la sacristie restait fermée, l'électricité était coupée pour que l'on ne puisse utiliser l'orgue...

Des brimades auxquelles se sont ajoutés des propos virulents, presque humiliants, dans « Kerk en leven ». C'est devenu une véritable tribune politique, témoigne une autre paroissienne. Les propos du curé étaient de la même trempe que ceux du Vlaams Blok !

Fin juin 2002, la « guerre ouverte » fut déclarée. Le 2 juillet, nous sommes arrivés à 9 heures, comme chaque dimanche, pour suivre la messe hebdomadaire donnée en français par un autre curé. L'église était fermée. L'accès nous y était interdit. Depuis ce jour, nous suivons notre office dans un local privé, un café ou un local d'accueil proche.

L'objectif du curé était de débarrasser l'église St-Pierre des francophones, estime le paroissien. Il y est arrivé pendant 18 mois. Selon lui, comme l'Église manque de prêtres, il était normal qu'il n'y ait plus que des messes en flamand. Mais un curé n'a pas à se préoccuper de la langue ni de la nationalité de ses paroissiens.·

« Je ne suis pas extrémiste »ENTRETIEN

FABRICE VOOGT

Entre sa dernière messe et son dernier baptême à la paroisse Saint-Pierre, Jos Vestraeten a pris le temps de répondre à nos questions. « In het Frans. »

Quels motifs ont été invoqués pour vous suspendre de vos fonctions ?

L'accumulation de plaintes de francophones, notamment en raison de mon refus de dire la messe en français à la paroisse Saint-Pierre. Ce n'est pourtant pas ma responsabilité mais bien celle du conseil paroissial qui a décidé, voici un an, de réorganiser et de rationaliser les messes, dont celles données dans les paroisses de Sterrebeek, qui comprennent les églises de Wezembeek.

Depuis quand vous sentiez-vous menacé dans vos fonctions ?

Cela fait presque un an. Le Cardinal Danneels a commencé à recevoir des lettres de protestations des francophones qui avaient l'habitude de fréquenter ma paroisse.

Quand les événements se sont-ils précipités pour vous ?

Vendredi, j'ai reçu la visite de l'adjoint de l'évêque qui insistait pour me voir avant le week-end. Quand je lui ai demandé quelle mauvaise nouvelle il venait m'annoncer, il m'a simplement répondu : « Tu le sais déjà. » En fait, voici deux mois, mon supérieur direct avait été convoqué à Malines. On lui avait demandé s'il ne voulait pas me suspendre ; mais il n'était pas d'accord. On lui a dit qu'« il fallait en avoir fini avec moi avant la fin de l'année ».

On vous reproche d'être flamingant et notamment d'utiliser le journal de la paroisse pour faire de la politique...

Soit le cardinal Danneels n'est pas bien informé, soit il ne dit pas la vérité. Je suis profondément flamand mais je ne fais pas de propagande, pas plus que je n'ai de sympathie particulière pour le Vlaams Blok, surtout dès lors qu'il tient des propos à caractère raciste. Je ne suis pas un extrémiste.

Quelles raisons réelles donnez-vous alors à votre éviction ?

Elle a un caractère politique et local. Récemment, la commune aurait dû intervenir en faveur de notre paroisse pour une assurance incendie. Le bourgmestre van Hoobrouck a dit que, pour lui, l'église pouvait brûler. Un membre du conseil a ajouté : « Et son curé avec ! »

Comptez-vous réagir d'une manière ou d'une autre ?

Non, je suis obligé d'accepter cette décision. Je ne suis qu'un simple prêtre. Mais, comme j'ai dit en commençant mon prêche ce matin, on m'a fait un beau cadeau d'anniversaire (NDLR : Jos Verstraeten fêtait ses 62 ans hier dimanche) : je continuerai à toucher le même salaire en travaillant moins.·

Un combat de quarante ans

S'il existe, les catholiques francophones de la périphérie bruxelloise et des Fourons ont largement gagné leur ciel depuis les années 60 ! Car même si aujourd'hui, le cas de la paroisse Saint-Pierre de Wezembeek reste une exception dans les communes à facilités où l'on a plutôt joué la carte de la pacification sur le plan religieux, les fidèles francophones n'ont pas toujours pu pratiquer sereinement leur foi dans leur idiome maternel. En fait, avant le vote des lois linguistiques de 1962-1963, l'Eglise se montrait plutôt tolérante : tant à Anvers et à Gand qu'au littoral, les catholiques pouvaient prier en français. Et il y avait bon espoir que cela continue puisque le concile Vatican II qui a reconnu l'importance des langues vulgaires avait notamment débouché sur le décret Christus Dominus qui portait, notamment en son article 23 que l'on ne pouvait négliger les fidèles qui parlaient une autre langue. Mieux : il s'imposait de leur donner un vicaire épiscopal ou des curés qui puissent les aider à vivre leurs convictions en version originale.

Dans la foulée, nombre de chrétiens francophones se mirent à espérer mais c'était compter sans le jusqu'au-boutisme des nationalistes flamands, souvent catholiques mais sans doute pas au sens d'universel qui est la traduction du grec « katholikos »... : de manière de plus en plus agressive, des commandos du Taal Aktie Komitee et du Vlaamse Militanten Orde vinrent perturber les célébrations francophones, rejoints par des édiles locaux qui y voyaient une manière de conforter le caractère flamand (du moins à leurs yeux) de la périphérie.

Dans les communes à facilités, le cardinal Suenens, peu intéressé par les querelles belgo-belges - il négligea le dossier du « Walen buiten », ce qui amena le recteur Massaux à dire qu'il lui faisait penser au Sporting d'Anderlecht, meilleur en déplacement (à Rome) que dans son archidiocèse... - parvint toutefois à obtenir des messes dans les deux langues dans les communes à facilités. Mais dans celles qui n'en avaient pas, ce fut la croix et la bannière jaune et noir. On se souvient des messes à Beauval (Vilvorde) où les francophones durent se réfugier sous une grande toile, battue par les intempéries alors que l'église en dur n'abritait guère de fidèles flamands.

Cette politique peu chrétienne coûta très cher à la communauté : à Beersel, une nouvelle chapelle dédiée à Sainte Agnès fut érigée dans le quartier Schaveys. Au départ, on y pria en français, puis en latin car les flamingants avaient fait reculer le curé. Pire : les intrusions répétées avaient eu raison des fidèles. Résultat : la chapelle ne servit que quelques années.Et fut transformée en dépôt !·

C. L.

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