Théâtre - Plus de cinquante jeunes comédiens de Belgique et d'ailleurs, sur la scène du Poche « Premières rencontres » : rendez-vous à l'anthrax En coulisses, tout un monde prêt à l'écoute

Théâtre - Plus de cinquante jeunes comédiens de Belgique et d'ailleurs, sur la scène du Poche

« Premières rencontres » : rendez-vous à l'anthrax CRITIQUE

LAURENT ANCION

Coups de gueule, ras-le-bol, trop plein (les bottes) et rébellion : cette année, les « Premières rencontres » du Théâtre de Poche ont la révolte politique et sociale pour thème. Sous la direction de Charlie Degotte et de Sam Touzani, plus de cinquante jeunes comédiens investissent le plateau comme on lèverait le poing. Le geste est nécessaire, en ces temps incertains. Malheureusement, les deux heures trente de spectacle s'avèrent encore inégales, dans le rythme comme dans le ton.

A la base du projet, on trouve une riche idée de Roland Mahauden, directeur du Poche. Onze jeunes comédiens de Palestine, du Congo, du Burkina Faso et de Haïti ont été invités à rejoindre en scène la quarantaine d'acteurs frais émoulus de nos écoles de théâtre. Ces « Premières rencontres » élargies méritent plus que jamais leur nom, comme en témoignent les jeunes acteurs épatés et secoués par ce carrefour international (lire ci-dessous). Et c'est également Roland Mahauden qui a voulu qu'on cause politique, inquiet du peu d'intérêt que la jeune génération semblait porter à cette question essentielle.

Le principal problème du spectacle vient peut-être d'une erreur d'appréciation : les jeunes comédiens avaient visiblement des choses à dire ! En 13 jours de répétition (un délai très court pour ce genre d'exercice), ils ont livré pas moins de 120 sketchs différents et prêts à l'emploi ! Une solide production... qui contient un peu tout et n'importe quoi.

On retrouve peu de traces du matériel de départ (les grands discours politiques du XXe siècle) au fil de ce spectacle en forme de revue. On évolue plutôt dans la farce toxique, avec une sélection d'une vingtaine de saynètes, qui pourra être modifiée chaque soir. Le spectacle variera, mais conservera le même principe : un rideau rouge, en fond de scène, constitue l'entrée d'une sorte de cirque cynique, où l'on meurt à l'anthrax et où Gandhi et Hitler sont mis dans le même sac (pour citer un moment lamentable). Entre l'ironie qui fait réfléchir et la parodie qui se moque, le spectacle préfère la seconde et nous laisse en carafe.

On pourrait se réjouir du jeu des acteurs tout frais, mais il faut admettre qu'on ne les voit pas tous : au salut, on en découvre encore. Il est bien sûr impossible d'établir l'équité entre les interprètes. Ce n'est pas le but ici, bien que les « Premières rencontres » soient nées, en 1993, pour aider les jeunes comédiens à montrer de quel bois ils se chauffent. On se prend juste à espérer un rythme plus souple, qui permette à chacun de trouver sa place - le flou, en scène, n'aide personne.

Sans doute l'équipe n'avait-elle pas toutes les cartes en main. Quelques jours avant le début des répétitions, le décès inopiné de la chorégraphe Nina a pesé sur le coeur et le corps de chacun. Sam Touzani a repris la danse des jeunes au vol, pour un moment d'unisson qui impressionne, simple et net. Ce n'est pas le poing des jeunes qui s'y lève, mais la main ouverte. Puisse le reste du spectacle gagner une même clarté, tout en restant bouillonnant comme la révolte.·

« Premières rencontres », jusqu'au 11 septembre au Théâtre de Poche, 1a, chemin du Gymnase, 1000 Bruxelles. Tél. : 02-649.17.27.

En coulisses, tout un monde prêt à l'écoute

Comment résumer l'aventure des « Premières rencontres », du côté des coulisses ? De la joie, de la joie, de la joie !, s'exclame Sophie Descamps, issue du Conservatoire de Mons. D'un geste de la main, elle effleure l'épaule d'Ihab Zahdeh, un jeune comédien venu de Palestine : Tout ce que tu nous as raconté est incroyable, glisse-t-elle avec émotion.

Cette année, le spectacle a pris une autre dimension, grâce aux acteurs venus de pays où le métier d'acteur est difficile pour des raisons économiques et politiques. La seule présence d'Ihab est une leçon : il lui a fallu une semaine pour faire route de Hébron à Bruxelles, à cause des postes de contrôles. Roland Mahauden est venu à Hébron pour repérer des comédiens. Quand il m'a choisi, j'ai bien sûr accepté. C'est comme un rêve pour moi, explique le comédien, ajoutant aussi qu'en Palestine, il ne sait jamais s'il pourra jouer le lendemain. A ses côtés, Julie Sefu vient de la République démocratique du Congo, avec une autre réalité. En tout, ils sont onze jeunes acteurs à témoigner de leur vie.

On sort de trois ans d'école et on se prend cette réalité en pleine figure, s'exclame Coraline Clément, de l'Insas. Tu viens de Palestine, toi du Congo, dit-elle simplement à l'adresse de ses collègues. C'est comme un voyage dans l'espace et dans le temps.

Ce qui compte ici, ce n'est pas ton petit truc, c'est l'écoute collective, ajoute Sophie. En plus, on a tous le même humour ! Un humour assez corrosif... Oui, c'est cynique, admet Coraline. Mais c'est à l'image de la confusion politique dans laquelle on est. S'il y avait une seule personne parmi nous qui avait une réponse, on ne prendrait pas la parole de la même façon. Le cynisme et l'humour sont une manière de se protéger du manque d'engagement.

Les organisateurs avaient leur point de vue, précise Julie. On a fait nos discours et ils en ont parfois gardé quelques secondes. Charlie Degotte n'était pas d'accord qu'on engueule trop : d'autres le font déjà et les oreilles se ferment.·

L.A.