Musulmanes dévoilées

CRITIQUE

Deux fois Premier ministre d’un des plus grands pays musulmans au monde avant d’être assassinée par des extrémistes, le destin singulier de Benazir Bhutto démontre plus que tout autre à quel point le thème de la femme dans le monde islamique est complexe et crucial. La musulmane, qui ne saurait être réduite à l’image de ces femmes afghanes cachées sous la burka et mineures à vie, possède mille visages, selon qu’elle vienne d’Indonésie, du Pakistan, d’Arabie Saoudite ou de Turquie.

Au Poche, Les Monologues voilés d’Adelheid Roosen lève paradoxalement le voile sur cette femme musulmane, nous dépouillant de nos préjugés les plus ancrés. « Mon vagin a eu une éducation catholique et à vingt-sept ans, il s’est ouvert à l’islam et est devenu musulman. » C’est par ses mots que débute « Zèbre », premier monologue déflorant brutalement la salle comme une vierge à sa nuit de noces.

« Zèbre », c’est l’histoire d’un vagin surnommé ainsi à cause des plaies blanches qu’a laissé un cancer de la vulve et de la coupe au rasoir pour mettre en valeur cette forêt de rayures. Un vagin hollandais désormais aimé d’un Turc et initié à la danse des doigts. Un paysage européen qui reçoit aujourd’hui « l’appel du minaret. »

N’ayant pas peur des mots, l’impudique Adelheid Roosen a tissé un tableau en douze monologues de la femme musulmane face à son corps, ses plaisirs, ses douleurs et ses hontes. Dans ce texte mis en scène par Roosen, assistée par la Belge Isabelle Wéry, on croise des vierges, des polygames, des lesbiennes, des érotomanes ou des femmes battues. Souvent tiraillées entre la tradition et la curiosité, la soumission et la rébellion, l’indépendance et la pression culturelle, elles partagent la même quête : « Réveiller l’essentiel, le sensuel, le nourrissant dans la femme. »

Qu’il soit source de joies claires (les délices du hammam, l’orgasme, les sensuelles ondulations de la danse du ventre) ou de cicatrices profondes (mariage forcé, excision, pression familiale sur la virginité), le corps s’offre tout entier dans son intimité par le biais de trois comédiennes arabo-belges. Accompagnées par la formidable musicienne Hassiba Halabi et son chant doux comme du cachemire, les actrices convoquent la femme orientale dans toute sa diversité.

Avec une présence explosive, Morgiane El Boubsi, coiffée à la Diam’s, incarne la jeunesse, tantôt emportée par des bourrasques d’émancipation, tantôt les ailes coupées par la tradition. Face à elle, Jamila Drissi expire toute la volupté et la chaleur de ces femmes qui, dans l’intimité de leur foyer, font danser la vie dans des étoffes soyeuses autour du thé à la menthe et des biscuits épicés. Enfin, plus insaisissable, Miriam Youssef semble chercher son identité, entre sa culture d’origine et ses instincts.

Moins revendicateur et nombriliste que les Monologues d’Eve Ensler, le texte d’Adelheid Roosen attaque au fleuret plutôt qu’au mortier ce portrait de femmes épanouies ou meurtries, avec un humour chassant de notre esprit toute idée catastrophiste. Il faut voir les comédiennes mener un cours sur la reconstruction (ou préservation) de l’hymen, à l’aide de chewing-gums étirés dans tous les sens ou de contorsions physiques grotesques. Sur la scène, seul un grand canapé feutré amortit ces témoignages drôles ou émouvants. Résultat ? On s’y sent chez soi…

Pari réussi donc pour l’auteur qui confessait vouloir nous aider à connaître la femme musulmane de l’intérieur. Une femme finalement comme toutes les autres : avide de liberté.

Jusqu’au 9 février au Théâtre de Poche, 1A, chemin du Gymnase (bois de la Cambre), Bruxelles Tél. 02.649.17.27.

www.poche.be.