Le lion, le vrai lion des Flandres a cessé de rugir dans une des plus belles langues poétiques qui soient.

Le lion, le vrai lion des Flandres a cessé de rugir dans une des plus belles langues poétiques qui soient. Peu d’artistes ont dominé leur culture comme le fit Hugo Claus, wonder boy pétri de talents, à qui tout, durant plus d’un demi-siècle, n’a cessé de réussir. Il était une sorte de pentathlonien de la création, aguerri à tous les jeux verbaux, tête de catégorie tant comme poète, dramaturge que romancier, mais s’aventurant sur d’autres terrains encore où, en touche-à-tout de génie, il manifestait aussitôt une maîtrise confondante. Le vide laissé est abyssal. De son vivant, il était omniprésent, sinon encombrant aux yeux de beaucoup. Mort, il prend une autre dimension, celle d’un monument que l’on ne va cesser d’explorer, de revisiter, et de tenter d’élucider.

Hugo Claus est né en 1929 à Bruges, à l’hôpital Saint-Jean précisait-il, parce que cela lui permettait dans un poème de rappeler qu’il avait vu le jour parmi les Memlincs. Comme son imprimeur de père a la bougeotte, il est très vite mis en pension, notamment dans un couvent d’Oostakker, qui lui a donné le titre d’un de ses plus célèbres recueils. Vers quatorze ans, il fait le mur, prend son envol, pratique une kyrielle de métiers (ouvrier saisonnier, peintre en bâtiment) et se met à peindre et à écrire. A Ostende, un vieillard à la barbe blanche qui pose volontiers devant son buste dans le parc de la ville le fascine : c’est James Ensor.

Autodidacte, il est pris d’une voracité de lectures et d’expériences. Il découvre la littérature américaine, et il se sert de Faulkner comme modèle pour son premier roman, La chasse aux canards, qui lui vaut un prix de la première œuvre et paraît bientôt chez Fasquelle à Paris. La même reconnaissance française se vérifie avec sa première pièce, La fiancée du matin, dont la traduction est créée par un comédien débutant lui aussi : Jean-Louis Trintignant. S’imposant dans les trois genres, Claus prend très tôt figure de jeune prodige. Il gardera cette aura très longtemps : l’étiquette d’enfant terrible va lui coller à la peau, jusqu’à ce qu’il approche de la cinquantaine. Sa versatilité y contribue beaucoup, la verve et l’humour dont il fait preuve en interviews aussi. Les médias s’arrachent les propos de ce surdoué au physique d’empereur romain.

A partir de ses premiers succès, il passe d’un écritoire à l’autre, sans négliger la toile et la planche à dessiner pour autant.

Il rencontre à Bruxelles, à Amsterdam et à Paris les plasticiens qui sous la férule de son ami Christian Dotremont vont constituer le groupe Cobra, auquel il s’associe très naturellement. Il dit volontiers en guise de boutade qu’il est un peintre à qui il arrive de temps à autre d’écrire.

Le fait est qu’il est en tout cas un auteur chez qui l’image, dans le poème comme dans le roman, prime sur le reste. D’où la facilité qu’il aura toujours de passer d’une forme à l’autre.

Le parcours d’une fiction comme A propos de Dédé est illustratif de cette circulation des formes. C’est, à l’origine, le scénario d’un film qu’il n’arrive pas à faire réaliser. Dont il tire, faute de mieux, un roman. Puis il réécrit ce roman sous forme dramatique, et cela donne Intérieur. Enfin, l’occasion lui est donnée d’en faire un film. Ce sera Le sacrement, inspiré d’un script qui n’a plus grand-chose à voir avec celui qu’auparavant il avait « novélisé ». Exemple parmi d’autres d’une méthode que Duras a appliquée elle aussi, et qui consiste à recycler indéfiniment les motifs.

Dans le domaine du roman, on peut surtout épingler deux sommets. En 1962, il publie L’Etonnement, longtemps considéré comme son chef-d’œuvre, qui est un récit crypté, où l’influence de Joyce est manifeste : bacchanale qui a le « Bal du rat mort » d’Ostende pour pivot, il brasse déjà la mythologie obscure d’une Flandre qu’il n’a jamais ménagée, et dont il débusque les tentations totalitaires. De nombreuses gloses savantes, notamment celles de Jean Weisgerber, ont tenté de porter au jour les structures complexes de ce texte à multiples fonds, où sa virtuosité donne le tournis.

Vingt ans plus tard, il retape sur le même clou avec Le chagrin des Belges. Ici, cependant, il rompt avec le fantasme, s’inspirant surtout d’épisodes de son enfance dans la région de Courtrai.

Cette fois le récit, beaucoup plus accessible, proche du réel, touche le public le plus large : 180.000 exemplaires s’en écoulent l’année de sa parution. Trois ans plus tard, en 1985, la version française, parue chez Julliard, fait, elle aussi, un tabac. Claus est invité par Pivot, sur le même plateau d’Apostrophes que Françoise Sagan et Alain Robbe-Grillet. Comme ils s’extasient, à juste titre, sur la belle traduction du livre donnée par Alain van Crugten, Claus leur demande, pince-sans-rire : « Y a-t-il quelqu’un qui connaît le néerlandais parmi vous ? »

Le regard clinique et tendre à la fois que Claus porte sur sa communauté explique qu’il n’a pas que des zélateurs en Flandre. C’est qu’il est un incorrigible empêcheur de se satisfaire en rond, un démasqueur d’hypocrisies, qui bat en brèche avec une férocité joueuse les mesquineries et arrogances de tout poil. Profondément attaché à sa région, vers laquelle il est sans cesse revenu, malgré ses nombreux exils, en Provence principalement, il la fustige avec une sévérité des plus toniques. La Flandre cléricale, bien-pensante, confite dans ses étroitesses, et de plus en plus gonflée d’autosatisfaction, lui donne des boutons. Ses poèmes d’inspiration critique sont une tenace mise en question de ses compatriotes, obligés de se situer par rapport à ce discours jamais dupe et d’une lucidité dévastatrice.

Au théâtre, on lui doit ainsi la pièce Dent pour dent, version moderne d’Ulenspiegel, où Thijl entre en guerre contre une Flandre contaminée par le nationalisme, et ce dès 1967 ! Lorsqu’on lui demande s’il fait de la politique, il répond : « Non. La politique signifie soit aller s’asseoir à la Chambre et patauger dans le marais que l’on connaît, soit préparer un coup d’Etat. Je ne fais ni l’un ni l’autre. Mais je fais certainement de la politique au sens où je conçois que chaque acte est déterminé politiquement. » Cette attitude critique, il l’adopte non seulement vis-à-vis de la Flandre, mais aussi de la Belgique, dont il a déclaré qu’il fallait « d’abord savoir si elle existe en dehors de certaines conventions ». Et de la part d’un dramaturge qui fut le seul à faire jamais d’un souverain belge un personnage de théâtre (Vie et œuvres de Léopold II), il ne fallait pas s’attendre à ce qu’il noie une évidente attraction-répulsion à l’égard de la Flandre dans une quelconque belgitude. Un Belge qui ne cherchait pas à se soigner de l’être autrement qu’en se voulant citoyen du monde, tel apparaît, politiquement, Hugo Claus.

Depuis quelques années, sa fabuleuse créativité commençait à l’abandonner. Il dut renoncer, du fait des premiers signes de l’Alzheimer, à écrire d’autre chose que des poèmes, puis dut se résigner à ne plus écrire du tout, mais continua à peindre et à dessiner. Et lorsqu’il ne put plus même s’exprimer de cette manière-là, il ne cacha plus à son entourage qu’il préférerait un jour décider lui-même de mettre le point final. Et qu’il espérait qu’on l’assisterait dans ce dernier geste. Ce 19 mars 2008, il décida donc que l’affaire était close. Restent plus de cent titres, tous genres confondus, tous parus chez son éditeur amstellodamois De Bezige Bij, ses films, ses scénarios (il transposa lui-même son Chagrin des Belges pour une série télé produite par le Bruxellois Jean van Raemdonck), ses toiles, ses dessins, ses lettres, tout ce que sa main coucha sur le papier, car ce magicien de l’écriture ne sut jamais ce qu’était une machine à écrire…