Variations : Un clivage pas comme les autres

Sur le fond du dossier Delhaize, les récentes attaques de Claude Eerdekens contre le ministre Philippe Henry ont fait long feu. Politiquement parlant, cet épisode des relations entre le PS et Ecolo laissera sans doute des traces, mais cet aspect de la question a été suffisamment traité pour ne pas devoir y revenir. Par contre, s’ajoutant à la controverse sur le projet de centre commercial Città Verde, le récent bras de fer entre Ecolo et le PS traduit des questions de fond, qui sont liées à la spécificité du clivage dont les écologistes constituent historiquement la première incarnation politique.

Pointer cette spécificité revient d’abord à assumer l’idée que ce clivage existe bel et bien, c’est-à-dire que la création des partis écologistes, à la fin du 20e siècle, s’inscrit effectivement dans le processus en trois temps qui caractérise un clivage. De fait, les partis écologistes sont nés dans des conditions semblables à celles qui avaient conduit à l’émergence, bien auparavant, des partis anticléricaux, des partis ouvriéristes ou des partis régionalistes. Dans chaque cas, une partie de la population s’est d’abord sentie sous la menace d’un déséquilibre portant sur un enjeu majeur, ce qui l’a conduite, en un deuxième temps, à s’organiser en associations ou en groupes de pression afin de lutter contre ce déséquilibre, ces groupes et ces associations, en un troisième temps, favorisant la création de partis destinés à prolonger leur combat sur le terrain politique.

Ces partis qui émanent d’un clivage en formation se dressent dès lors contre le système établi (système économique, confessionnel, institutionnel…), et dénoncent les partis plus anciens, jugés indifférents ou hostiles à leur lutte. De ce fait même, les nouveaux partis nés d’un clivage sont d’abord isolés, voire ostracisés, mais ils tirent un avantage de leur isolement : pour un temps plus ou moins long, ils bénéficient d’un monopole dans l’expression d’un mécontentement inédit.

Dans les cas où ils parviennent à sortir de leur isolement au fil du temps, ces partis remportent une victoire ambiguë. Ils voient d’autres partis converger vers eux, reconnaître la légitimité de leur combat, voire leur emprunter certaines de leurs solutions, mais cette convergence est synonyme de concurrence : ils brisent leur isolement, mais perdent le bénéfice de leur monopole. C’est très exactement ce qui s’est opéré en 2006-2007 autour des partis écologistes, et ce dans l’ensemble des pays hautement industrialisés. En moins d’un an, les principaux médias se sont laissés convaincre par le film d’Al Gore, Une vérité qui dérange, et par les travaux du GIEC, la lutte contre le réchauffement climatique étant subitement érigée en priorité planétaire, voire en croisade. Avec, pour les partis écologistes, un effet de légitimation – ils apparaissaient comme ceux qui avaient sonné l’alarme avant les autres – et un effet de délégitimation : avait-on encore besoin d’eux, une fois que tout le monde s’était rallié à leur analyse ?

Ce renversement de situation n’est nullement exceptionnel : on a connu un phénomène assez proche avec la question ouvrière ou la question sociale, dès le 19e siècle, et avec la question linguistique ou institutionnelle, au 20e siècle, enjeux qu’aucune formation politique ne peut plus ignorer. Avec, dans les différents cas, des choix stratégiques de même nature à trancher par les partis. Comment, pour les partis bousculés par l’apparition d’un enjeu jusque-là inexistant, intégrer de nouvelles préoccupations sans se renier ? Quelle place leur donner dans leur action, dans leur programme, dans la hiérarchie de leurs priorités ? Et, pour les partis issus d’un clivage nouveau, comment rester l’expression privilégiée des préoccupations les plus contemporaines tout en s’ouvrant aux préoccupations traditionnelles afin d’élargir leur audience et d’asseoir leur crédibilité ? Comment préserver leur différence sans retomber dans l’isolement ?

Il n’y a donc, quand on prend un peu de recul, rien de surprenant dans les récentes passes d’armes entre Ecolo et le PS. Il reste qu’elles soulignent la spécificité du clivage noué autour des enjeux environnementaux, spécificité qui met doublement les Verts au pied du mur, dans une position structurellement difficile.

D’abord parce que les écologistes se veulent les champions d’enjeux d’apparition récente, autour desquels les positions ne sont pas encore stabilisées et qui n’ont pas, quoi qu’on en dise, fait l’objet d’un ralliement général. Même la lutte contre le réchauffement climatique reste âprement controversée, les travaux du GIEC, en particulier, faisant l’objet de sévères critiques qui mettent leur bien-fondé et leur honnêteté en cause. Plus largement, et sans que ceci n’enlève rien à la sincérité des engagements environnementaux des partis traditionnels, on a le sentiment que la charge de la preuve incombe toujours aux Verts, et ce concernant le problème aussi bien que la solution : d’abord quant à la priorité qu’il conviendrait de donner à certains dossiers écologiques, alors que la crise économique et sociale a remis d’autres angoisses à l’avant-plan ; ensuite quant à la possibilité de concilier l’écologie et l’économie, l’environnement et l’emploi, la qualité de la vie et la production de richesses.

A sa manière très personnelle, Claude Eerdekens a joué l’investissement et l’emploi contre l’aménagement du territoire, en visant Ecolo au cœur, c’est-à-dire dans sa prétention à apporter simultanément une réponse à la crise climatique et à la crise sociale grâce au développement d’une économie verte créatrice de métiers et d’emplois nouveaux. Or le scepticisme ainsi énoncé fait fond sur une seconde spécificité du clivage ici en jeu, à savoir le fait que, à la différence des autres clivages, il passe potentiellement en chacun de nous.

Face aux clivages apparus antérieurement, personne n’était obligé de choisir un camp, ni de se satisfaire de la division qui s’instaurait dans la société, mais il était assez facile pour chacun de se positionner comme il le souhaitait. Rares étaient ceux qui se sentaient simultanément cléricaux et anticléricaux, capitalistes et socialistes, unitaristes et régionalistes… Par contre, toute personne qui partage l’analyse selon laquelle notre système économique et notre modèle de civilisation posent de graves problèmes de qualité de vie, de sécurité climatique et de santé risque de se sentir rapidement déchirée entre des priorités contradictoires, mais également impérieuses. On peut aspirer à un primat du qualitatif sur le quantitatif, à un changement dans nos modes de vie, voire à une rupture du type de la « décroissance «, tout en espérant sourdement maintenir l’essentiel du système en place pour sauver son emploi, pour préserver sa liberté de consommateur, ou pour ne pas devoir payer le prix, pratique ou fiscal par exemple, de réformes profondes.

Ceci ne signifie pas que ces enjeux seraient contradictoires par principe, qu’il n’y aurait pas d’autre solution que de les renvoyer dos à dos, ou de les hiérarchiser brutalement : tous les partis qui reconnaissent une urgence environnementale entendent précisément briser l’étau. Mais cela signifie que, si l’économie est prospère, si l’Etat dispose de marges budgétaires importantes et si l’emploi est abondant, des citoyens peuvent se laisser convaincre par les priorités environnementales, qui feront l’analyse inverse en cas de retournement de conjoncture, ce qui constitue un défi redoutable pour les écologistes. Alors que les clivages classiques mettaient face à face des groupes ou des « piliers » entiers qui faisaient l’objet d’une forte identification collective, le clivage noué autour des questions environnementales pourrait s’avérer à la fois singulièrement tenace et singulièrement instable, chaque individu étant susceptible de varier en permanence quant à son propre positionnement : pas par immaturité, mais sous l’effet de tensions internes aux questionnements en jeu.

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