Variations : Voter pour des idées

Et si, pour une fois, les élections correspondaient à ce qu’on enseigne à l’école ?

Quand un élève demande à son professeur, à l’approche d’un scrutin, comment voter ou pour qui voter, la plupart des enseignants répond, sans forcément y croire, qu’il faut voter pour des idées, qu’il faut s’informer des programmes des partis pour repérer les responsables politiques dont les propositions correspondent aux aspirations de l’élève, ou lui paraissent les plus crédibles, imaginatives, solides…, séduisantes d’une manière ou d’une autre.

Les élèves sont ainsi renvoyés à leur propre autodétermination de (futurs) citoyens-électeurs, et la rationalité du vote est préservée. Même si, une fois encore, nombre d’enseignants n’y croient qu’à moitié, tant il existe d’éléments susceptibles de faire écran entre les électeurs et les programmes.

Une fois n’est pas coutume, les élections anticipées du 13 juin, et le contexte de crise politique qui les entoure, pourraient encourager les citoyens à voter d’une manière dite rationnelle, en donnant la primauté aux programmes. Car les autres vecteurs de vote, et les péripéties adventices des campagnes électorales, sont cette fois suspendus, ou tenus à une certaine discrétion.

C’est d’abord le cas des sondages, dont la quasi-absence dans la campagne contraste avec la place dominante qu’ils avaient occupée en 2009. Subitement anticipé, le scrutin de juin 2010 n’aura pas été précédé d’une succession de sondages pesant sur la campagne et sur la stratégie des partis. Les chiffres restent rares, et l’on devine que chacun les analyse avec prudence car une large part de l’électorat semble hésitante, volatile, indécise, y compris quant au fait même d’aller voter ou non, de sorte que personne n’exclut des retournements de tendance et de réelles surprises au soir du 13 juin, même si les votes effectivement émis en 2009 peuvent donner des indications.

En tout cas, les électeurs ne sont pas en situation (sauf peut-être en Flandre, à la lumière du triomphe potentiel de la N-VA ?) de voter en fonction des sondages, pour amplifier ou pour corriger des rapports de force annoncés.

Il paraît difficile aussi, pour les électeurs, de voter en fonction d’un bilan, de décider de sanctionner ou de soutenir le gouvernement sortant. D’abord parce qu’à la différence d’autres scrutins, les partis de la coalition fédérale n’annoncent pas leur intention de poursuivre dans la même configuration si les résultats du scrutin le permettent. Pas plus, d’ailleurs, qu’ils n’annoncent l’inverse, chaque parti semblant convaincu que tout est possible et qu’il ne faut pas injurier l’avenir.

Ensuite parce que dresser un bilan n’a guère de sens au terme d’une législature écourtée, réduite à trente-six mois dont près de la moitié faite de moments d’attentisme forcé, si l’on additionne les périodes de gouvernement en affaires courantes, intérimaire, en crise, à la recherche d’un nouveau Premier ministre, ou en quête d’un accord politique (sur l’institutionnel, B-H-V, les sans-papiers…) auquel tout était suspendu.

Aucun parti de la majorité ne nie que le bilan est maigre, par-delà les réponses apportées à la crise financière et économique, mais aucun parti de l’opposition n’affirme qu’il aurait fait beaucoup mieux dans la même configuration : c’est le système politique belge dans son ensemble qui s’est grippé, motif pour lequel on débat de l’avenir davantage que du passé.

Du coup, les électeurs sont moins que jamais en mesure de se déterminer en fonction d’une formule de coalition gouvernementale, d’une perspective d’alternance ou de recomposition qui pourrait les attirer ou leur déplaire.

Ce type de question s’était imposé, surtout du côté flamand, en 2007, avec le retour possible du CD&V au pouvoir fédéral, en cartel avec la N-VA, retour qu’il fallait réaliser ou non dans les urnes.

La même question avait été posée du côté francophone en 2009, avec la perspective d’un retour aux affaires des écologistes, et l’alternative ouverte, dans cette hypothèse, entre une alliance incluant le PS et une alliance incluant le MR. Mais aucune hypothèse de coalition ne s’impose avec la même clarté aujourd’hui, pour deux raisons au moins.

D’abord parce que les électeurs savent que dans un système de scrutin à la proportionnelle, leur vote détermine ce qui est arithmétiquement possible mais pas la formule exacte de coalition, qui dépendra aussi des négociations entre partis.

Ensuite parce qu’aucun parti n’annonce de préférence ou d’exclusive, ce qui renvoie les électeurs à leurs responsabilités. Le contraste est à cet égard frappant entre l’exclusive mutuelle qu’avaient fini par prononcer le PS et le MR à l’approche des élections de juin 2009, et le respect affiché des partis pour tous leurs partenaires potentiels aujourd’hui. Or, dans un contexte de crise communautaire, presque tous les partis sont susceptibles d’entrer dans la majorité, ou de participer à la future négociation institutionnelle : difficile pour les électeurs d’encourager ou d’affaiblir une coalition précise.

Et pas même, en Flandre, de forcer l’entrée de la N-VA au gouvernement, si l’on prend au sérieux les déclarations de Bart De Wever qui se dit indifférent aux portefeuilles ministériels et pose des conditions pour entrer en négociation, conditions dont on ignore si elles seront remplies.

Pour des raisons tout aussi conjoncturelles, les électeurs n’ont guère le choix d’un renouvellement drastique des assemblées parlementaires. C’est pourtant, en théorie, la raison d’être du scrutin, et ce sera bien sa première conséquence en droit : les chambres fédérales sont dissoutes, les compteurs sont remis à zéro, il n’y a que des candidats sur une même ligne de départ, et seule la vérité des chiffres déterminera qui sera élu ou non au lendemain du 13 juin. Sauf que, dans les semaines qui suivront, le jeu des suppléances aura déjà profondément modifié la composition individuelle des assemblées, et que les électeurs ne sont pas, en tout état de cause, en mesure de renouveler profondément le paysage parlementaire, à moins de changer massivement leurs choix partisans.

Pour faire face à ce scrutin anticipé et à la désaffection des électeurs, les partis ont en effet mobilisé les mêmes principaux candidats qu’en 2009, parmi lesquels la quasi-totalité des ministres de région ou de communauté.

Il y a aussi, bien entendu, des figures nouvelles, choisies notamment en fonction du contexte communautaire, et des personnalités qui provoqueront l’adhésion ou le rejet. Mais, surtout du côté francophone où l’on ne s’affronte pas au Sénat pour le poste de Premier ministre comme on le fait en Flandre, on imagine mal les électeurs se déterminer avant tout en fonction des individualités qui se présentent à leurs suffrages.

Reste donc, presque curieusement, la possibilité de voir les programmes constituer un critère majeur du choix électoral. Pas forcément sur les questions institutionnelles, car au sein de chaque communauté il faut s’intéresser aux partis atypiques, ou extrémistes, pour découvrir des positions très différentes de celles des autres formations : les divergences, pourtant bien réelles, entre les partis dans ce domaine risquent de n’être perceptibles que pour une fraction de l’électorat.

Sur les autres enjeux par contre, les conditions paraissent réunies pour que les citoyens se penchent avant tout sur les programmes et sur les idées. Non seulement parce que des partis non représentés au parlement, plus ou moins nouveaux selon les cas, obtiennent cette fois davantage d’attention des médias, et peuvent tenter des électeurs en quête d’alternatives, mais aussi parce que les autres partis s’abstiennent de polémiquer et donnent la priorité au débat d’idées, même s’il est parfois trop feutré.

Chacun pourrait donc en profiter pour tester les programmes, et pour les confronter à ce que les partis ont réellement fait, ou tenté de faire, quand ils en avaient l’occasion. La démarche est banale, mais en Belgique elle n’est pas toujours d’actualité.