Variations : Le fétichisme de l’élection

Vincent de Coorebyter Directeur général du Centre de recherche et d’information socio-politiques (Crisp)

Temps de lecture: 6 min

Nous vivons désormais dans une sorte de cycle électoral permanent. Les médias couvrent de plus en plus de rendez-vous électoraux, et le printemps arabe, si ses suites sont bien celles que l’on espère, ne fera qu’amplifier le phénomène et donner de nouvelles lettres de noblesse à la démocratie représentative.

Il devient dès lors nécessaire, dans ce contexte, d’oser quelques réflexions sur le risque de fétichisation de l’élection, mécanisme qui ne suffit pas, loin de là, à définir la démocratie, et qui ne peut masquer ses limites.

Les scrutins qui se succèdent dans les pays européens devraient constituer un inquiétant signal d’alerte. Dans la plupart des cas récents, les partis au pouvoir à l’échelle nationale sont sortis très affaiblis de la dernière compétition électorale, tandis que l’opposition en est généralement sortie renforcée.

Le phénomène ayant joué aussi bien en faveur de la droite que de la gauche, ou encore, selon les cas, que de partis populistes ou de partis autonomistes, on a peine à imaginer qu’il découle, à chaque fois, d’un réel mouvement d’opinion à l’échelle nationale, ou du jugement porté sur un bilan gouvernemental précis. Ces résultats cinglants constituent plutôt une sanction de la démocratie par elle-même, une manifestation de dépit de populations qui doutent de la capacité des gouvernements à répondre aux multiples crises qu’ils doivent affronter. Si la doctrine, à juste titre, porte les phénomènes d’alternance gouvernementale au crédit de la démocratie, une alternance systématique ressemble à un symptôme de mauvaise santé démocratique : un indice de la perte de souveraineté du politique, et donc du peuple.

Ce qui vaut pour les gouvernements ne vaut pas nécessairement pour les individus, et chacun aura remarqué l’engouement croissant pour les élections qui, en définitive, se résument à un affrontement entre ténors. Cela ne suffit pas, loin de là, à rendre des marges de manœuvre à nos dirigeants une fois qu’ils sont élus, mais cela entretient une forte attention pour les rendez-vous électoraux malgré le désenchantement démocratique que nous venons de relever.

Dépassés par des phénomènes mondiaux, et sceptiques quant à la capacité du système représentatif à ouvrir de véritables alternatives, les citoyens retrouvent-ils un peu de souveraineté à la faveur des grands duels qui rythment la vie politique nationale ? D’une certaine manière, c’est incontestable : même un scrutin législatif qui débouche sur un gouvernement de coalition, comme c’est le cas en Belgique, permet généralement de consacrer un leader et, de droit ou de fait, de lui confier les clés du pouvoir. Il reste à savoir, aussi choquante que la question puisse paraître, si l’élection est un moyen imparable de sélectionner les meilleurs.

La Belgique nous impose d’être prudents en la matière. Même si elle n’est pas censée servir à cela, on sait que l’élection du Sénat, dans le collège électoral néerlandais, permet de mesurer la popularité des principaux candidats au poste de Premier ministre. Or, la concordance entre les résultats de ce scrutin et le jugement porté sur son vainqueur est loin d’être parfaite.

Avec près de 800.000 voix, Bart De Wever a écrasé tous ses concurrents le 13 juin 2010, mais personne, pas même lui, ne prétend qu’il ferait aujourd’hui le meilleur Premier ministre. Yves Leterme a également dominé tous ses challengers en 2007, avant de décevoir comme formateur et comme Premier ministre, tandis qu’il est désormais crédité d’être un excellent Premier ministre de crise alors que sa légitimité électorale avait lourdement chuté. Quant à Guy Verhofstadt, considéré comme le dernier « grand » Premier ministre belge au vu de la législature arc-en-ciel, il a perdu ses duels au Sénat contre Yves Leterme en 2007, contre Steve Stevaert en 2003, et, en 1999, contre Jean-Luc Dehaene mais aussi, dans son propre parti, contre Marc Verwilghen.

Quant à la France, elle force à s’interroger sur la multiplication des scrutins. On tend en effet de plus en plus, en France, et singulièrement à gauche, à ajouter de l’élection à l’élection, phénomène connu sous le nom de « primaires » destinées à désigner le candidat de différents partis au scrutin présidentiel de 2012.

Le recours à cette technique est plus ancien qu’il n’y paraît : le PS y avait déjà sacrifié en 1995, après la décision de Jacques Delors de ne pas concourir à la présidentielle. Mais les primaires sont aujourd’hui porteuses de modernité : on se réfère volontiers, pour les promouvoir, aux primaires organisées au sein de la gauche italienne, ou à la sélection de Barack Obama comme candidat des démocrates à l’élection présidentielle de 2008.

Reste à savoir si c’est bien une forme de modernité démocratique, ou plutôt un produit d’importation. Des primaires ont été indispensables, au sein de la gauche italienne, pour parer à son extraordinaire émiettement et à son manque de légitimité dans l’opinion. Quant aux Etats-Unis, les deux grands partis y recourent à des primaires parce que, entre autres facteurs, les appareils de parti ne jouent pas le même rôle qu’en Europe, et seraient bien en peine de transformer leur président en candidat naturel à la magistrature suprême.

On peut dès lors se demander ce que la gauche française espère gagner en utilisant la technique des primaires. La réponse, apparemment, tient en deux mots : légitimité et visibilité. Légitimité, comme s’il était entendu qu’une personnalité choisie par un appareil de parti est forcément suspecte – ne serait-ce que d’être, précisément, partisane. Visibilité, comme si le long feuilleton des primaires devait conférer une aura à la personnalité finalement choisie.

Mais dans un pays aussi obsédé par l’élection présidentielle que la France, où l’on spécule déjà, depuis plusieurs années, sur les candidats au scrutin de 2017, les primaires sont inutiles pour faire connaître un présidentiable. A en juger par l’appétence des médias, l’apogée d’une carrière politique, en France, réside déjà dans le fait d’être candidat à la présidentielle, voire d’être candidat à la candidature, ou simplement candidat présumé à se déclarer candidat à la candidature : il suffit que l’on vous crédite d’y songer pour que vous attiriez l’attention.

Indépendamment du mythe bien français, et d’origine monarchique, de l’incarnation du peuple dans un seul homme (ou une femme, mais dans les faits ce mythe contribue à leur compliquer la tâche), on peut se demander si cette fixation sur l’élection présidentielle constitue un progrès démocratique, ou, au contraire, tend à transformer la politique en une sorte de divertissement, y compris au sens pascalien du terme.

Quant à la légitimité des candidats, elle risque d’être affaiblie par les primaires plutôt que consacrée. Chez les écologistes, Eva Joly et Nicolas Hulot seront contraints de faire comprendre à quel point « l’autre » candidat vert manque d’expérience politique et n’est pas le mieux placé pour nouer des alliances de second tour ou de gouvernement. Chez les socialistes, outre Ségolène Royal qui ne s’est jamais remise des critiques publiquement proférées par ses camarades lors des primaires de 2006, les deux rivaux les plus sérieux, François Hollande et, sans doute, Martine Aubry, vont polémiquer sur leur bilan en tant que premiers secrétaires du PS alors que la France a d’autres préoccupations.

Après le retrait forcé de Dominique Strauss-Kahn, on comprend mal que Martine Aubry soit poussée à se déclarer « pour faire l’unité des socialistes » : seul le retrait de tous les candidats sauf un(e) aurait permis d’incarner cette unité. Enfin, dans tous les cas, on peut se demander sur quel critère les candidats seront départagés : sur leurs mérites réels, ou sur la capacité qu’on leur prête de remporter l’élection présidentielle ? Dans cette dernière hypothèse, la procédure des primaires consacrerait le règne des sondages d’opinion : il n’est pas sûr qu’il en aille ainsi, mais il n’est pas sûr non plus que toute élection constitue un progrès démocratique.

Chargement
Le fil info
Tous

En direct

Le direct

    La Une Le fil info Partager

    Allez au-delà de l'actualité

    Découvrez tous les changements

    Découvrir

    À la Une