Quand le théâtre banalise la marijuana

Dans la clairière du Bois de la Cambre, les nuages de fumée qui surplombent le Poche – théâtre « cool « par excellence – proviennent généralement de leur barbecue convivial en été ou de leur feu de camp non moins chaleureux, réchauffant les fumeurs en hiver. Mais ce mois-ci, les vapeurs qui s’élèvent tout autour du théâtre exhalent un sérieux parfum herbeux, une lancinante odeur de subversion. « C’est sûr qu’avec un titre pareil – Les Monologues de la Marijuana – on savait qu’on allait surtout attirer des sympathisants, » sourit Stéphane Fenocchi, l’un des trois comédiens de cette comédie qui faisait salle comble le soir de la première, et va sans nul doute attirer les foules jusqu’à la fin de l’année. Et puis, il y a cette affiche aussi : une resplendissante feuille de chanvre, qui ne laisse aucun doute sur la teneur du spectacle.

« Que ceux qui veulent qu’on légalise applaudissent ! «, exhorte un des comédiens, au début de la pièce. Et c’est toute une salle qui agite les mains en masse. Aucun doute, le public est acquis à la cause. Pourtant, la pièce d’Arj Barker, Doug Benson et Tony Camin se veut tout sauf militante. « Ce n’est pas du tout moralisateur, simplement divertissant, assure le metteur en scène Tilly. On n’est ni dans l’encouragement ni dans la prévention, on veut juste se payer une bonne tranche de déconnade. « Et c’est vrai qu’on y rit du début à la fin, à mesure que les trois comédiens se jettent la balle à un rythme soutenu. Loin de l’image des fumeurs apathiques, vitreux et à la masse, les comédiens, en costume cravate, abordent avec un humour très contrôlé les effets secondaires (diminution du nombre de spermatozoïdes, paranoïa, diminution de la mémoire à court terme, et… et puis quoi encore ?), les états que ça entraîne, la loi, la Hollande, etc. Le tout avec une ironie volontiers absurde : on se met dans la peau de la marijuana, on lui dédie des poèmes, on lui adapte une chanson de Joe Dassin ou de Cloclo, et on vous offre une brochette de blagues typiquement « pétées ». Et bien ? croyez-le ou non, même si on n’a pas fumé depuis deux heures, depuis dix ans ou depuis toujours, on

finit hilare !

Inspiré du modèle des célèbres Monologues du Vagin d’Eve Ensler, la pièce joue uniquement sur le bagout de ses comédiens, avec un tabouret pour seul accessoire, et dans le registre de la stand-up comédie plutôt que du théâtre. Créée à New-York où elle a abondamment régalé le Off Broadway, la pièce est ici adaptée pour la première fois en français. Un travail qui a nécessité de nombreux ajustements car le rapport au cannabis n’est pas du tout le même en Belgique et aux Etats-Unis, là où un jeune pris avec quelques grammes d’herbe va directement en prison. « Aux Etats-Unis, quand les comédiens disent le mot « marijuana « à la toute première minute du spectacle, il y a déjà une vague de murmures choqués qui traverse le public, raconte James Deano, rappeur (rappelez-vous du Fils du Commissaire), humoriste et comédien de ces « Monologues ». Ici, c’est complètement différent. Ça ne choque plus personne. Je me souviens, il y a vingt ans, quand mon frère s’était fait choper avec de l’herbe, ma mère avait pleuré, c’était un véritable drame. Aujourd’hui, ça s’est démocratisé, on t’emmène plus au poste parce que tu as trois grammes sur toi. » Autrement dit, le cannabis s’est doucement banalisé, et la pièce en est le flagrant révélateur.

Si les tableaux de cette pièce ne sont pas toujours glorieux pour le fumeur de joint, et si l’autodérision file à plein régime, on ne peut nier que l’ensemble s’avère drôlement incitateur. Ce qui pose tout de même de nombreuses questions, dans un contexte médical et judiciaire loin d’être anodin pour de nombreux consommateurs. Pour ceux qui souhaitent prolonger le débat, quelques experts donneront leur point de vue dans nos pages prochainement. En attendant, « Les Monologues de la Marijuana » sont à prendre comme un divertissement léger et euphorisant, comme cette fumette qu’ils racontent allégrement.