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Union européenne Roberto Saviano, l’auteur de « Gomorra », a consacré son dernier livre au combat contre le crime : « L’Europe fait l’autruche face aux mafias »

Temps de lecture: 4 min

entretien

Pour Roberto Saviano, « l’Union européenne ne se donne pas les moyens de combattre les mafias ». Dans son nouveau livre, Le combat continue, Saviano dénonce l’emprise des groupes criminels sur le continent et la passivité des élites politiques. Menacé, constamment sous escorte, l’auteur italien de Gomorra voit dans sa popularité la meilleure des armes.

Rendez-vous a été pris à Paris. Roberto Saviano, 33 ans, tapote sur son portable sous le regard de deux policiers en civil. Journée ordinaire pour l’auteur de Gomorra, auprès duquel se relaient en permanence entre six et huit gardes du corps. Et pourtant : la conversation est décontractée, tranquille. Comme si le risque de voir la mafia napolitaine mettre un jour ses menaces de mort à exécution était apprivoisé.

Entretien avec un écrivain « qui ne peut plus aller en arrière », obligé sans cesse de changer de domicile, condamné à vivre caché, mais exposé en permanence par sa plume.

Votre livre « Gomorra » sur la mafia à Naples est un classique. La situation a-t-elle changé depuis sa sortie en 2007 ?

Ce qui a changé, c’est l’incroyable mobilisation populaire et le formidable soutien que j’ai reçu en Italie. Aujourd’hui supprimée, mon émission de TV a été un succès phénoménal que je considère aujourd’hui comme ma meilleure arme. Les mafias n’ont pas peur de moi ou de ce que j’écris. Elles redoutent mes lecteurs, mes auditeurs, mes téléspectateurs, car ce sont eux les meilleures défenses immunitaires de la société italienne. L’autre changement clé a été la plongée dans la crise financière, ponctuée par le départ de Silvio Berlusconi, et l’arrivée de Mario Monti. Mais là, c’est plus mitigé. Je respecte beaucoup l’actuel gouvernement. Malheureusement, il a des priorités plus urgentes. Le procureur anti-mafia Pietro Grassi estime à 160 milliards d’euros les capitaux mafieux auxquels il faudrait s’attaquer d’urgence. Or l’administration n’a pas de stratégie. Ceci, alors que la crise est une aubaine pour la criminalité organisée.

Une aubaine ? Les activités de la mafia ne sont-elles pas aussi affectées ?

Les petits groupes mafieux ont du mal. Ils souffrent. D’où le retour en puissance d’une petite criminalité : rapines, cambriolages, vols à l’étalage, pour occuper leurs recrues. Les cartels les plus puissants, à l’inverse, s’enrichissent et investissent. Ils ont de l’argent liquide par milliards. Or beaucoup d’entrepreneurs à qui les banques coupent les crédits ont besoin de cash. On a moins peur de l’argent sale en temps de crise. Il faut survivre. La récession, qui accroît le chômage chez les jeunes, est en plus une opportunité pour les mafias de montrer leur vieux visage social, se substituant à l’Etat. Cette crise est pour elles un tremplin.

Vous êtes sévère avec les Européens. Vous critiquez la France. Vous dénoncez les banques suisses. Vous exhortez l’UE à confisquer les biens mafieux…

L’élite européenne fait l’autruche. L’UE ne se donne pas les moyens de lutter. Aux Etats-Unis, l’administration Obama a mis sur pied une commission d’enquête et permis la séquestration de biens en cas de soupçons mafieux, bien avant une éventuelle mise en examen. Rien de tel en Europe, même si les choses commencent à bouger. Or ouvrons les yeux. La France est devenue le plus grand carrefour européen des narcotrafiquants qui font transiter la drogue par l’Afrique subsaharienne. On parle des tueries de Marseille sans les lier à la grande criminalité organisée. Regardez aussi l’Espagne : le mouvement séparatiste basque ETA a travaillé avec les « narcos » colombiens et la mafia italienne pour se procurer des armes. Le défi colossal de l’UE est enfin celui de l’intégration des Balkans. Des pays comme la Slovénie ou la Croatie sont des sanctuaires pour les mafias italiennes. Les criminels russes et turcs dévorent la Serbie, et maintenant la Grèce. Les gangs tiennent l’Albanie et le Kosovo. Les Balkans sont une blessure infectée par les mafias.

La confiscation des biens mafieux est-elle « la » solution ?

Ce qu’il faut, c’est s’attaquer au capital, aux investissements. Donc, cela nous ramène immanquablement à la Suisse et à ses banques. Tous les mafieux repentis à qui j’ai parlé pointent du doigt Lugano, Zurich, Genève… Une législation européenne est indispensable pour combler les lacunes juridiques d’un pays à l’autre, et permettre à la justice de confisquer des biens dès qu’un risque de collusion mafieuse apparaît. Il faut séquestrer tout de suite, sinon, le cancer s’installe. La ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, avait acheté un quartier entier à Bruxelles. Sous les fenêtres de l’UE !

Roberto Saviano, Le Combat continue, Ed. Robert Laffont.

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