Variations : De la difficulté à parler du « vivre ensemble »

Vincent de Coorebyter Directeur général du Centre de recherche et d’information sociopolitiques (Crisp)

Temps de lecture: 7 min

Une fois de plus, il a suffi d’un incident pour relancer le débat sur le « vivre ensemble », et le voir prendre, au moins pendant quelques jours, un tour passionnel. Certes, nous sommes en précampagne électorale, et certaines déclarations de Didier Reynders avaient déjà suscité la polémique sur le même sujet. Il n’en reste pas moins que l’on devrait s’étonner de voir les incidents de jeudi et vendredi derniers à Molenbeek déboucher sur un débat concernant l’intégration, puis se réduire à la question de savoir s’il faut imposer ou rendre facultatifs les parcours d’intégration que les partis francophones souhaitent mettre en place à l’intention des primo-arrivants.

La jeune femme dont le contrôle d’identité a tout déclenché est une Belge convertie à l’islam : on a connu de meilleurs lancements d’un débat sur l’intégration… Il est vrai que le détonateur a été, non son contrôle d’identité, ni même sa résistance aux forces de l’ordre, mais les échauffourées qui s’en sont suivi et l’intervention de militants du groupuscule extrémiste Sharia4Belgium. Mais ce groupe est d’une représentativité presque nulle, et il semble être intervenu à Molenbeek en battant le rappel de militants venus, pour certains, des Pays-Bas. En termes sociologiques, c’est surtout le fait que des jeunes se mobilisent immédiatement autour d’une personne d’apparence musulmane contrôlée par la police qui devrait nous interpeller : un des indices les plus graves des ratés de « l’intégration » réside ici.

Les musulmans, en tout cas, retiendront qu’une fois encore un débat sur l’intégration a démarré à partir d’un incident provoqué par des radicaux. Ce qui ne peut qu’alimenter le sentiment, et pas seulement chez les pratiquants, d’une stigmatisation de l’islam, voire de relents de néocolonialisme de la part d’une société d’accueil qui s’avérerait incapable de s’ouvrir réellement à la différence. Et leur malaise doit être d’autant plus grand que Le Soir, jeudi dernier, annonçait qu’il pourrait bientôt ne plus subsister que deux établissements d’enseignement général, à Bruxelles, autorisant le port du voile, alors que plus de 40 % des élèves de l’enseignement secondaire officiel sont d’ascendance musulmane.

Il n’y a pourtant pas de quoi en conclure à l’islamophobie ou à la domination néocoloniale. Non que ces attitudes n’existent pas : certaines formes de discrimination leur sont bien imputables. Mais nous sommes loin d’un sentiment général de rejet ou de supériorité, même si un tel sentiment peut se dissimuler sous des appels à l’égalité hommes-femmes ou au respect de la liberté individuelle.

Ce qui frappe, dans l’état actuel de la discussion, c’est plutôt l’embarras des partis, des médias et de nombreuses organisations de la société civile. Du côté politique et médiatique en particulier, on peut se demander pourquoi la discussion s’est focalisée sur les parcours d’intégration à destination des primo-arrivants, dont on voit mal le rapport avec les incidents de jeudi et de vendredi. Pourquoi ce thème virtuel (les parcours restent à créer), alors que d’autres politiques existent et mériteraient une évaluation ? Et pourquoi tant d’ambiguïté sur l’interdiction du port du voile à l’école, qui se généralise alors que c’est par la loi, en théorie, que devrait s’imposer une règle impersonnelle ? Comment prétendre, comme on l’a tant entendu ce week-end, initier les immigrés de demain à nos « valeurs communes », à nos « principes démocratiques fondamentaux », à nos « règles de base pour le vivre ensemble », si nous ne parvenons pas à parler des sujets les plus concrets et les plus familiers ?

Il est vrai que le thème du voile a tellement dominé la discussion qu’il est sain de l’aborder avec prudence. Mais le débat ne progressera jamais si l’on ne tente même plus de se mettre d’accord sur les motifs légitimes de désaccord. Or une des difficultés, à cet égard, réside dans le fait que le phénomène a changé de nature, ou en tout cas d’apparence.

La polémique sur le port du hijab à l’école publique, en 1989, portait sur ce que l’on appelait alors le foulard islamique. Or le foulard, dans la plupart des cas, a fait place au voile. La nuance n’est pas seulement lexicale : la signification qui est accolée, à tort ou à raison, à l’un et l’autre vêtement diffère du tout au tout, puisque c’est le propre d’un symbole que de suggérer son sens par sa seule apparence.

Le foulard peut servir à montrer, le voile sert d’abord à cacher ; le foulard peut être revendiqué au nom du droit à afficher ses convictions religieuses, le voile est rapidement suspect de traduire une préoccupation de pudeur ou de sexisme. Qu’il en soit ou non ainsi dans l’esprit de celles qui le portent, le voile, surtout lorsqu’il ne libère que les mains et une partie du visage, conduit à douter qu’il possède une signification essentiellement spirituelle, et suggère plutôt une obsession du corps et de la sexualité, voire la volonté de séparer les femmes des hommes ou les musulmanes des non-musulmans. Le débat, dès lors, ne peut plus s’organiser, comme il l’avait fait en 1989, autour de la laïcité, qui permettait aisément de revendiquer le port du foulard au nom de la liberté religieuse. Et ce d’autant moins que l’apparition récente de la burqa et du niqab, fussent-ils rarissimes dans nos rues, a achevé de déplacer le phénomène vers la question de la dignité de la femme.

Il n’y a pas là, faut-il le dire, de quoi tirer des conclusions sur le sens du voile, comme s’il ne possédait qu’une seule signification. Les jeunes femmes, de plus en plus nombreuses, qui portent un voile à la fois couvrant, élégant et coloré, et qui allient cette marque d’appartenance musulmane à un comportement occidentalisé, suffisent à déjouer les jugements univoques. Mais cette preuve vivante que le voile n’est pas incompatible avec la liberté est contrebalancée par l’augmentation du nombre de femmes voilées, par l’uniformité de certaines tenues (qui semble traduire des consignes collectives plutôt qu’un choix individuel) et par la diminution de l’âge des jeunes filles voilées, dont certaines sont des fillettes.

Si l’on ajoute à tout ceci l’expansion du port du voile dans divers pays musulmans suite à des changements de régime politique, on s’étonne moins que la Belgique, pays qui possède une grande tradition de liberté religieuse et de reconnaissance du pluralisme, se montre de plus en plus réticente à accepter certaines formes de différence. Pas forcément par islamophobie, comme si c’était là une donnée initiale du problème (à voir les sensibilités évoluer sur ce point, les pratiques les plus controversées ne sont pas devenues suspectes du fait de relever de l’islam, c’est l’islam qui est devenu suspect en raison des pratiques qui lui sont imputées). Mais parce que l’Europe a connu des Eglises autoritaires et dominatrices, et tend à considérer les groupes religieux comme un pouvoir en puissance plutôt que comme un rassemblement d’individus unis par leur foi – a fortiori si l’actualité internationale illustre les dangers de l’islamisme politique.

Dans un tel contexte, la charge de la preuve, qui incombait initialement à ceux qui voulaient cantonner le religieux dans la sphère privée, incombe désormais aux croyants qui manifestent une foi vivace et revendiquent de pouvoir l’afficher, alors que la norme implicite, dans nos contrées, invite à vivre sa foi de manière discrète et distanciée. Les sujets qui divisent, et que l’on devrait aborder franchement, sont de cette nature-là, qui est bien différente des règles légales du « vivre ensemble « . Une femme qui demande à exercer sa profession de juge ou de professeur de mathématiques en restant voilée manifeste, à l’égard de sa religion, une absence de distanciation qui, au regard des pratiques devenues dominantes en Belgique, ne permet pas d’espérer qu’elle exercera sa fonction en faisant abstraction de ses croyances.

Si l’on veut favoriser l’intégration, c’est-à-dire une entente réciproque sans assimilation, c’est à de telles questions précises qu’il faudra s’attaquer, en acceptant de faire la part entre ce qui peut constituer un réel problème et ce qui relève de l’irréductible liberté individuelle – comme le droit à préférer éviter les regards masculins à la piscine, ou à brancher sa parabole sur des chaînes étrangères. Dans un monde ouvert, à la fois hyper-individualiste et tribal, le socle de valeurs communes à partager sera d’autant plus solide qu’il sera étroitement défini.

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