Qui sont ces journalistes d’investigation à l’origine du Offshore Leaks ?

Journaliste d’investigation »… Une simple évocation qui intrigue et fascine. Et voici que d’emblée, Robert Redford et Dustin Hoffman, les désormais mythiques « hommes du président » envahissent nos imaginaires, se mêlant à l’imagerie plus contemporaine, sombre et sexy, d’un Michaël Blomkvist, héros de la trilogie suédoise Millenium, incarné au cinéma par Daniel Craig dans la version US. Depuis plus d’une semaine, cette figure est à nouveau au centre de toutes les attentions. Les 86 journalistes d’investigation à l’origine du Offshore Leaks envahissent en effet les pages des quotidiens, les journaux parlés et télé, comme les sites d’information… Pourtant, difficile de se faire une image concrète de cette organisation internationale de journalistes, nommée ICIJ, pour « International consortium of investigate journalism ».

Alain Lallemand, journaliste au Soir, est actuellement le seul Belge à en faire partie. L’idée de ce réseau vient d’un journaliste américain Charles Chuck Lewis, pro de l’investigation qui a notamment travaillé pour le programme de News de CBS « 60 minutes ». En 1997, il s’allie à d’autres personnalités de l’investigation, l’écossais Ducan Campbell, spécialiste des renseignements et David Kaplan, un spécialiste du crime organisé qui deviendra le premier directeur de l’ICIJ. L’objectif est de répondre à une importante lacune de notre journalisme actuel, comme l’explique Alan Lallemand : « Aujourd’hui, un grand journal ne peut plus entretenir seul un large réseau de correspondants partout dans le monde. Le journalisme d’investigation, tel qu’il fonctionnait hier, c’est-à-dire avec un seul journaliste qui fait son enquête dans son coin et met au jour un grand scandale, ce journalisme est mort. Il y a des années, Le Soir m’a laissé tranquille pendant deux ans pour que je travaille sur les sectes. Ce ne serait plus envisageable aujourd’hui. Dès lors, l’idée de l’ICIJ est de mettre ensemble de grands journaux, à travers certains grands journalistes, pour aboutir à des enquêtes fortes. Ce qui ravit le journaliste, qui a de nouveau l’occasion de faire de supers enquêtes, et est un plus énorme pour le journal qui peut ensuite publier ces enquêtes ». Alain Lallemand précise encore que l’ICIJ est également une réponse à la situation de la presse américaine qui, vers la moitié des années 2000, avait beaucoup de difficultés à enquêter partout dans le monde.

L’ICIJ rassemble plus ou moins 200 journalistes, 50% d’Américains et 50% de journalistes internationaux, issus d’une soixantaine de pays. L’organisation se finance par des bourses d’investisseurs américains, parfois difficiles à trouver. « Il s’agit de dénicher des investisseurs qui ont un intérêt quelconque à faire exploser un scandale ou à associer leur nom à ce scandale. C’est difficile et nous avons d’ailleurs un champ mort : le crime organisé. Personne ne veut financer une enquête dans ce domaine. Cela a d’ailleurs provoqué une crise à l’intérieur même de l’ICIJ. L’ancien directeur, David Kaplan, a quitté l’organisation pour fonder son propre réseau en Europe de l’Est, qui enquête sur le crime organisé», raconte Alain Lallemand.

Tous les deux ans, une grande rencontre des journalistes d’investigation du monde entier permet à l’ICIJ de mettre sur la table les grands sujets et de lancer des projets régionaux ou planétaires, qu’il s’agisse du massacre du thon rouge en méditerranée ou du business de la guerre partout dans le monde. Les journalistes travaillent donc par petites équipes, « en réseau », sur les dossiers. « Cela a un prix: c’est très coûteux en coordination et en communication. Et cela implique aussi l’obligation de tenir le secret jusqu’à publication des résultats finaux de l’enquête », souligne le journaliste du Soir. Mais comment intègre-t-on ce cénacle privilégié des grands journalistes d’investigation ? « En 96, j’ai publié un livre intitulé L’organizatsiya, une enquête au cœur de la mafia russe, explique Alain Lallemand. Un journaliste américain l’a repéré et lui a donné une notoriété énorme aux USA. Suite à cela j’ai été convoqué à Amsterdam par un journaliste de Dallas. L’ICIJ fonctionne par parrainage. » Du mythe du héros individuel, le journalisme d’investigation est aujourd’hui passé à la nécessité du réseau. L’ICIJ a d’ailleurs fait des petits depuis sa création : à Bruxelles, le réseau Irene rassemble par exemple des journalistes du Danemark, des Pays-Bas et de Belgique. D’autres réseaux ont vu le jour en Europe de l’Est, en Afrique ou en Amérique du Sud. La prochaine réunion internationale des journalistes d’investigation aura d’ailleurs lieu cette année à Rio.