Roland Mahauden: «Le Poche, c’est ma maison»

Roland Mahauden, 70 ans, c’est d’abord et avant tout une « gueule ». Le teint buriné par le soleil africain sous lequel il a baroudé avec des projets de coopération culturelle plein le sac à dos. Un visage dessiné par autant de rides que de combats menés pour que le théâtre ne soit plus un luxe pour une élite intellectuellement et financièrement nantie mais accessible au plus grand nombre, à commencer par les jeunes. La voix grave façonnée par les gauloises sans filtre qu’il fume sans discontinuer, mais sans doute aussi par les heures passées à refaire le monde, au très branché bar du Poche, après des spectacles brisant les tabous de la société. Sans oublier les doux yeux bleus qui trahissent, derrière la réputation de flibustier, un homme aussi meurtri par les aléas de la vie.

Rarement un artiste aura autant fait corps avec son théâtre. « Je suis né ici il y a 70 ans», sourit celui qui nous reçoit dans son antre, au milieu du Bois de la Cambre. « Ma mère tenait le bistrot d’à côté. Elle exploitait la patinoire. C’était un endroit très populaire où les familles venaient manger des tartines au fromage blanc, avec une kriek. » Sitôt venu au monde, le bambin débarque dans ce paradis boisé. Escalades dans les arbres, courses-poursuites avec les gardes-champêtres : le Bois de la Cambre n’a pas de secret pour lui. «Ici, c’est ma maison, depuis toujours. » Si Roger Domani fut le fondateur du Poche, c’est à Roland Mahauden que l’on doit l’installation sur ce site semi forestier. Après des études chez les jésuites à Godinne et une école de journalisme à Bruxelles, le jeune homme part au Congo, qu’il connaît par son père qui y fut administrateur territorial avant l’indépendance. Dans l’avion, par hasard, il fait la rencontre de Roger Domani – « on fumait les mêmes clopes » - et très vite une amitié se noue. « Il m’a proposé de participer à un grand projet : organiser le premier ballet national folklorique du Congo pour le Festival des Arts Nègres à Dakar. C’était le début d’une aventure gigantesque. J’avais 21 ans. On est parti en jeep, on a parcouru le pays dans tous les sens, 15 000 kilomètres de brousse, parfois sous protection militaire, à la recherche des danses ancestrales, des danses d’initiation. Ça a duré un an. En avril 1966, nous avons présenté le ballet à Dakar puis nous sommes revenus en Belgique. Domani m’a alors expliqué qu’il était à la recherche d’une solution pour accueillir son théâtre, le Poche. D’abord installé chaussée d’Ixelles en 1951, le théâtre avait été exproprié pour laisser place à la galerie commerçante. Temporairement hébergé dans la petite salle du National, le théâtre avait besoin d’un lieu. » Ni une ni deux, Roland Mahauden lui parle du bistrot de sa mère dans le Bois de la Cambre, et convainc sa mère de leur sous-louer le local du club de pétanque, juste à côté. Avec les moyens du bord, le duo aménage ce lieu brinquebalant – « quatre murs et un roofing » - et en décembre de cette même année 1966, le Poche ouvre dans le Bois.

«On nettoyait les chiottes»

Déjà à l’époque, le Poche ne fait pas dans la dentelle : le premier spectacle à y être monté sera « Insulte au Public » de Peter Handke. C'est l’hiver et la chape de béton qu’ont coulée eux-mêmes Domani et Mahauden n’a pas eu le temps de sécher. On y jette quelques passerelles de bois et le gratin bruxellois, en smoking et vison, s’y presse, fuyant la météo glaciale dehors. Devant un tel désordre, une spectatrice s’écrie, faisant référence au titre de la pièce : « J’imagine que le spectacle a déjà débuté ! » Les débuts sont chaotiques. « Ça ne marchait pas fort. Domani et moi, on vendait les tickets et on nettoyait les chiottes. Sur ma moto, je faisais constamment l’aller-retour entre les huissiers pour éviter qu’on ne mette aux enchères les fauteuils de la salle et nos deux machines à écrire. » Mahauden s’éloigne un temps du théâtre, se tourne vers le cinéma, réalise des courts-métrages, dont l’un recevra la médaille d’or dans un festival new-yorkais. « Ça s’appelait Amen et j’y jouais le rôle du Christ ! J’ai aussi travaillé avec des gens comme Jacques Brel ou la femme de Mick Jagger. » Entre temps, le Poche est sauvé par quelques initiatives ministérielles et entreprend même une rénovation complète. En 1997, tout est rasé et reconstruit. « Domani n’a pas eu le temps de voir le nouveau théâtre, il est mort pendant les travaux. »

Mahauden reprendra donc la direction du Poche pour y imprimer sa marque.« Ma préoccupation était d’ouvrir au plus grand nombre, et d’attirer les jeunes. » Pari réussi avec des pièces comme Les Videurs, qui se passait dans une boîte de nuit et qui a connu un triomphe sans précédent. « C’était du délire dans la salle. C’est génial quand un gamin de 15 ans téléphone pour demander comment on fait pour réserver une pièce de théâtre. Je me souviens aussi qu’on a joué Trainspotting, en 1996, avant de tout démolir. On avait déjà fait quelques trous dans les murs et on a joué dans un décor d’apocalypse. » La plupart des plus grands succès du Poche – « Trainspotting », « Les Monologues du Vagin », « Chatroom » - Mahauden les a dénichés à Londres ou New York. « J’ai toujours été attiré par le théâtre anglo-saxon. Je suis plus viscéral qu’intellectuel, et je crois que le théâtre anglo-saxon aussi. Le théâtre français est lui plus intellectuel que viscéral et donc m’intéresse moins. J’aime proposer des choses lisibles où il ne faut pas des sous-titres ou un programme pour comprendre ce qu’on voit. »

« Il faut penser »

Aujourd’hui, le Poche a su conserver une identité forte dans le paysage culturel bruxellois. Mais cette étiquette de « théâtre engagé » n’enferme-t-elle pas le théâtre dans des sujets et une esthétique prévisibles ? «Je n’aime pas parler de théâtre engagé parce qu’on n’est pas là pour donner des leçons. On est là pour donner un bagage de réflexion. On ne fait pas ce métier pour dire aux gens ce qu’ils doivent penser mais pour leur dire qu’il faut penser. Je serais bien incapable de bosser avec un artiste qui ne connaît pas l’actualité sociale et politique. C’est vrai qu’on est parfois rentre-dedans mais c’est pour faire bouger les choses. On fait le même métier que ceux qui travaillent dans le social ou l’associatif. D’ailleurs on a de nombreux partenaires dans l’associatif comme Amnesty International ou la Ligue des droits de l’homme. » Et parce qu’on ne se refait pas, Roland Mahauden prépare, pour la saison prochaine, la mise en scène du « Voyage d’Alice en Suisse » de Lukas Bärfuss, une pièce sur l’euthanasie. « Je fais partie de l’association pour le droit à mourir dans la dignité et je porte toujours ma carte dans mon portefeuille, au cas où. » Un personnage entier, on vous disait. Et la place nous manque pour vous raconter encore comment il a été parachutiste et a, un jour, traversé l’Océan Atlantique à la voile. Ce sera pour un autre chapitre !