Jean-Claude Juncker, un crocodile encore vert à la tête de la Commission européenne

J unior.» Aujourd’hui, on a de la peine à imaginer que tel fut un jour le sobriquet du vétéran de la politique européenne qu’est Jean-Claude Juncker. C’était ainsi que le chancelier Helmut Kohl appelait celui qui était devenu secrétaire d’Etat au Travail à 28 ans, en 1984, et Premier ministre du Grand-Duché onze ans plus tard, à 40 ans. Jusqu’à l’automne dernier, il était resté l’occupant sans interruption de l’Hôtel de Bourgogne, abritant le cabinet du Premier ministre. Ce qui lui permettait de dire ces dernières années: «Avec l’euro, je suis le seul survivant du traité de Maastricht».

A la longue, la plaisanterie avait fini par agacer: on dit que plus d’une fois aux sommets européens, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy avaient eu les têtes de convives prenant leur mal en patience, comme lorsque le vieil oncle s’obstine à raconter ses souvenirs.

Mais c’est comme ça: si après dix-huit ans aux tables des Conseils européens, Jean-Claude Juncker était devenu le Monsieur je-sais-tout de l’Europe – mais aussi du Luxembourg–, c’est parce qu’en effet… il savait tout.

Et ce n’était pas qu’à cause de sa longévité. Car Jean-Claude Juncker est d’abord un bûcheur: «Il a une connaissance parfaite des dossiers, mais il a aussi l’art d’y repérer les détails déterminants», explique quelqu’un qui l’a vu travailler de près. Ensuite, «il se forge son opinion en interrogeant les autres». Incollable, donc: «Connaître ses dossiers, c’est la seule façon de peser, surtout lorsque, dans les réunions européennes, on vient d’un petit pays», remarque l’un de nos interlocuteurs luxembourgeois. A propos de la petitesse du Grand-Duché, Juncker racontait cette anecdote: «Lorsque je rencontre Hu Jintao (à l’époque président chinois, ndlr), je lui dis: Hu, avec ton pays et le mien, nous pesons ensemble un milliard d’humains! Mais lorsque je reviens à Luxembourg, Hu fait toujours un milliard, tandis que moi je n’en fais plus que 400.000!»

Son premier métier : avocat

Diplômé en droit de la faculté de Strasbourg, Juncker s’est toujours plu à rappeler que la politique n’est pas toute sa vie et qu’il a un métier: avocat. Il n’a pourtant jamais exercé. Et il n’a jamais donné la moindre impression qu’il pouvait, et qu’il voudrait faire autre chose dans sa vie que la politique. Lorsque, l’été dernier, il convoque des élections législatives anticipées suite à un rocambolesque scandale d’espionnage, il n’imagine pas une seule seconde abandonner les sommets. C’est sans doute l’une de ses rares erreurs de jugement spectaculaires: ne pas avoir mesuré qu’à Luxembourg, dans le milieu politique sinon dans l’opinion publique, le vieux sage omniscient avait commencé à lasser. Pendant ses années à la présidence de l’Eurogroupe, et surtout pendant les vingt-quatre mois qu’a duré la crise des dettes, son absence de Luxembourg, au propre et au figuré, avait vu sortir danser les souris, et grandir les appétits. Quand on lui en faisait le reproche, ce bourreau du travail répondait que «la journée a plus de huit heures».

N’empêche: alors qu’il courait l’Europe pour sauver la Grèce et prôner la responsabilité budgétaire chez tous les autres, beaucoup jugent qu’il a été trop lent à mettre ce principe en pratique au Luxembourg. La Commission européenne avait d’ailleurs dû mettre le Grand-Duché en procédure de déficit excessif. En en 2011, il avait échoué à obtenir un accord à la négociation tripartite, ce modèle de négociation sociale qui fait la fierté du Luxembourg, comme en Belgique. Ce fut probablement le plus gros échec politique de ce Premier ministre fils de métallo syndicaliste: Juncker avait adhéré au syndicat avant d’adhérer au parti, et il continue de professer que l’Europe n’est pas assez sociale. Il prône désormais la création d’un socle de droits sociaux minimaux européens.

Toujours est-il qu’au lendemain des élections d’octobre dernier, remportées une nouvelle fois haut la main, Jean-Claude Juncker a paru le seul surpris de voir que l’envie de la jeune génération de se débarrasser du vieux sage a été assez forte pour fédérer sur son dos ses alliés et ses adversaires. Autre erreur du vieux loup: ne pas avoir fait monter plus tôt ses dauphins, successivement préparés puis tombés en disgrâce…

Un large carnet d’adresses

Difficile, sans doute, de gagner sur tous les fronts. Car si la classe politique luxembourgeoise a souffert de l’absence de son Premier ministre, l’Europe, de l’avis général, et en tout cas l’euro, n’ont eu qu’à s’en réjouir. Pas que la gestion de la crise de la dette ait été un modèle de justice et de transparence: mais on n’ose imaginer ce qu’il en aurait été si la présidence de l’Eurogroupe avait été tenue par plus mou, plus maladroit, ou au contraire, par plus rigide que Jean-Claude Juncker. En digne représentant du minuscule tampon qu’est son pays entre la France et l’Allemagne, le Premier ministre luxembourgeois s’est fait l’artisan infatigable de la synthèse entre la vision nordique, rigoureuse et moralisatrice, de l’assainissement, et l’exigence d’une plus grande justice sociale revendiquée par les pays du Sud. C’est d’ailleurs Juncker qui a été, sinon le seul, en tout cas le plus puissant avocat contre la sortie de la Grèce de la zone euro.

A l’Eurogroupe, le flair politique, l’expérience, l’entregent et le carnet d’adresses de Juncker ont été irremplaçables. On avait pu s’en rendre compte par la négative lorsque, à peine installé à la tête de l’Eurogroupe, son successeur néerlandais, Jeroen Dijsselbleom, ministre depuis tout juste trois mois, avait réussi l’exploit en avril 2013 de présider à un accord bancal sur la crise bancaire chypriote. Une bourde monumentale qui avait créé un début de panique bancaire en Europe.

A une capacité de négociation et d’intermédiation peu commune, Juncker peut se targuer d’une autre qualité: un franc-parler et un humour assassin, rarement rencontrés à ce niveau de pouvoir. Non seulement cela l’a toujours rendu très populaire auprès des journalistes – Dieu sait si les prétextes à rire sont rares dans les réunions européennes – mais, son autorité aidant, il n’hésite pas à s’en servir pour tempérer publiquement les excès des uns ou des autres.

Comme cette fois où il avait accusé l’Allemagne, dans les colonnes du Süddeutsche Zeitung s’il vous plaît, de «faire de la politique intérieure sur le dos de l’euro», se demandant même si «la zone euro n’était plus qu’une succursale de la République fédérale.» C’est qu’à la différence de la plupart des hommes politiques, quand il a des choses désagréables à dire sur un pays, c’est sur place qu’il le fait. A David Pujadas, qui l’interrogeait en direct à France2 sur l’obstination du Luxembourg à s’accrocher à son secret bancaire, Juncker avait reproché de lui parler «avec votre condescendance bien franco-française».

A 59 ans, éjecté après deux décennies du pouvoir grand-ducal par le «nouveau junior» qu’est Xavier Bettel, le crocodile luxembourgeois s’apprête donc à tenter de retrouver le sommet du pouvoir, exclusivement européen cette fois. A deux reprises, Juncker avait frôlé une présidence européenne. La première fois en 2004: tout le monde à l’époque, notamment Schreider et Chirac, le pressait de prendre la présidence de la Commission européenne. Il avait refusé, par loyauté à l’égard de ses concitoyens qui venaient de le réélire triomphalement. Son refus avait ouvert la voie à Verhofstadt, bloqué par le refus de Londres. Ce fut Barroso…

Une seconde fois en 2009, c’était cette fois très activement que Jean-Claude Juncker avait tenté de se faire désigner par ses pairs à la nouvelle présidence permanente du Conseil européen. Cette fois, l’affaire fut remportée par, faut-il croire, plus madré que lui: Herman Van Rompuy. («Les Luxembourgeois avaient fait une erreur, nous a un jour confié un diplomate belge. Ils avaient plus de pays que nous, mais n’avaient pas bien fait leurs calculs: nous avions engrangé des pays plus importants, et donc plus de voix.»)

Ses casseroles

Débarrassé de tout faux-semblant national, Jean-Claude Juncker a donc fait acte de candidature… à la candidature du Parti populaire européen pour la présidence de la Commission européenne. Auprès de quelques journalistes, le socialiste autrichien Hannes Swoboda, chef du groupe socialiste au Parlement européen, se confiait il y a deux jours: «Jean-Claude Juncker, tout le monde l’aime bien. Il parle bien, mais pour les actes, par contre… Il appartient à l’establishment européen, il n’incarne pas du tout une alternative à ce qu’a fait la Commission ces dernières années. Il traîne aussi des casseroles européennes: les dossiers de l’évasion fiscale, de la politique fiscale, etc. Et puis si les Luxembourgeois n’en ont plus voulu, pourquoi l’Europe en voudrait?…»

Au-delà de la vacherie d’un parti concurrent, c’est bien la question que beaucoup de gens se posent. «Pour diriger la Commission européenne, expliquait un ambassadeur européen il y a quelque temps, il faut un véritable athlète, capable de gérer cette énorme machine.» Juncker a-t-il encore l’étoffe de cet athlète? Dans les couloirs européens, mais aussi dans la presse, certains ne se sont pas privés de questionner les propensions alcooliques de l’intéressé. Tous ceux qui ont travaillé, ou voyagé avec l’ex-Premier luxembourgeois confirment le fait. Mais personne ne témoigne de ce que ce bon vivant a jamais eu son jugement ni sa capacité d’action altéré d’une quelconque manière…

Selon d’autres, le problème pourrait être ailleurs: dans un monde hyper-connecté, Jean-Claude Juncker fonctionne totalement hors de la sphère de la communication électronique. «Il n’a jamais utilisé d’ordinateur, n’écrit pas d’emails…», explique quelqu’un qui a travaillé près de lui. Le maximum qui avait été obtenu, c’était de l’équiper d’un smartphone qui lui permettait de lire les dépêches AFP et DPA. Pour le reste, il est dépendant de personnes chargées de lui imprimer tous les documents.

Enfin, Jean-Claude Juncker veut-il vraiment diriger la Commission européenne? En réalité, tout le monde pense qu’il est fait pour la présidence du Conseil européen. Une fonction à la fois moins lourde en termes de charge de travail, mais politiquement beaucoup plus importante, le centre de gravité du pouvoir étant plus du côté du Conseil que de la Commission aujourd’hui. Lorsqu’il est en confiance, Jean-Claude Juncker ne s’en cacherait pas: c’est bien la présidence du Conseil qu’il vise, et que certains lui promettent. La candidature à la présidence de la Commission, via le PPE, ne serait que le tremplin obligé pour y parvenir. Logique: la place du «senior» est bien au Conseil des chefs d’Etat ou de gouvernement…