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Pascal Vrebos: «Je fonctionne au désir»

Pascal Vrebos est un boulimique : homme de radio, de télé, professeur, dramaturge, auteur. Adepte du grand écart, il l’assume : « Un intellectuel doit aller dans les médias populaires. »

Temps de lecture: 14 min

Comme tous les étés, Pascal Vrebos est en ce moment à Patmos, l’île grecque dont il est tombé amoureux au point d’en faire sa seconde résidence. Juste avant de s’embarquer avec sa famille - et son chat ! - l’homme a retracé son « itinéraire d’un enfant gâté » avec nous. Pour une fois, c’est lui qui parle, lui qui a l’habitude de faire parler les personnalités, politiques ou autres, comme, au mois de juin, rien moins qu’Albert II.

Le grand public vous connaît par la radio et la télé mais votre tropisme principal, c’est l’écriture et le théâtre. Finalement, comment aimez-vous qu’on vous présente ?

Ça commence bien parce que c’est une excellente question ! En général, à l’étranger, si j’y vais parce qu’une de mes pièces est jouée, je suis considéré comme auteur dramatique. Dans ces pays, on ne me connaît pas par la petite lucarne, ce qui est agréable ; et les rapports sont complètement différents. C’est comme ça.

A quel moment est-ce que vous vous êtes dit « Je veux écrire du théâtre » ?

La chance de ma vie est d’avoir eu une très très belle enfance, des parents très modestes mais très positifs. Je ne pourrais pas vous évoquer des blessures de mon enfance. C’est ce que j’appelle le « cadeau de l’enfance », j’ai eu des racines lumineuses, une grand-mère extraordinaire qui a vécu chez nous jusqu’à 94 ans. Mon père était employé aux statistiques et ma mère était secrétaire à la comptabilité du Palais des Beaux-Arts. Cela aura son importance puisque enfant, j’y ai fait la connaissance, décisive dans mon parcours, du directeur, Paul Willems (lire ci-contre). Puis, j’y ai assisté aussi au Concours Reine Elisabeth, j’y ai vu tous les Molière, ceci explique sans doute cela. J’avais aussi une tante qui avait fait du théâtre et j’ai un cousin qui a été comédien à Paris, et avec qui j’allais à 18 ans écouter les séminaires de Lacan et Greimas. Très jeune, je vivais de ma plume puisque, à 6-7 ans, avec des copines de mon quartier d’Auderghem, on faisait des petits scénarios et on allait faire des spectacles de marionnettes chez les voisins contre quelques pièces de 25 centimes ; et à la fin de la semaine, on allait acheter des cuberdons au « bollewinkel ». Le théâtre est devenu une évidence. Il y en a une deuxième car je crois que tout part de l’enfance. Quand j’avais 8-9 ans, je jouais à être instituteur dans une classe imaginaire, c’est une part de théâtre. Et toujours au même âge, j’étais passionné par Jean-Claude Mennessier (ndlr : animateur vedette de la RTB des années 60 et 70, véritable star de la radio et de la télé, créateur de Cap 48, viré en 1967 et décédé en 1999) et de ses « 230 minutes ». Il m’a donné le goût de la radio. Et j’ai évidemment  fait des émissions chez moi avec un enregistreur. Quand j’avais 15 ans, avec mon ami Jean Neve (ndlr : actuel président du Conseil supérieur de la santé), j’ai écrit à Francine Arnaud, la responsable des émissions jeunesse de la RTB, pour lui proposer une émission qui a été acceptée ! A 15 ans, nous avions 10 minutes place Flagey le mercredi après-midi : nous avons fait un hit-parade des écrivains remporté par Victor Hugo, on recevait les vedettes de l’époque, Claude François, Polnareff, qui passaient par là. Je suis resté en contact avec Francine Arnaud. Et, en 1980, pour les 150 ans de la Belgique, j’ai fait des billets. C’est comme cela que j’ai été engagé à la RTBF. En fait, tout part de l’enfance et ce sont des passions qui avancent en parallèle. On me dit toujours que je fais des choses très différentes mais c’est faux. Mes cours portent sur la communication, l’écriture...

Vous n’avez jamais pu choisir entre ces différentes activités ?

Je n’ai jamais eu envie de choisir plutôt, tout se mélange d’une certaine façon : l’enseignement, l’écriture, les médias. J’ai toujours voulu écrire ce que je voulais, ce que j’ai toujours fait à part l’une ou l’autre commande. Je ne voulais pas être condamné non plus à ne vivre que des droits d’auteur qui sont parfois misérables. Et puis, je pense qu’un auteur dramatique doit brasser la vie, toute la comédie ou la tragédie humaines, toutes les classes sociales, tous les milieux. Et finalement, c’est ce que je fais, je rencontre le haut du panier et les malheureux.

Mais c’est quoi le lien entre frayer avec le monde du théâtre, élitiste, et écouter chaque soir les auditeurs donner leur avis sur Bel RTL ?

Je n’ai pas choisi la facilité car on aime les catégories. Si j’avais été uniquement auteur dramatique et prof, je serais apparu comme plus sérieux, cela aurait été plus confortable, j’aurais été dans la nomenklatura, politique même, encore mieux. Je suis un peu hors des catégories. Moi, cela me plaît beaucoup de faire « Les auditeurs ont la parole »: ce sont des gens de la vie. J’aime la rencontre humaine, avec le Roi ou avec un inconnu.

En passant de la RTBF, où l’on écoutait vos fameux petits déjeuners au domicile de personnalités sur Bruxelles 21, à RTL, vous avez complètement changé de public et d’univers.

A la RTBF, je n’ai travaillé qu’avec des gens extraordinaires, je me suis beaucoup plu. J’étais collaborateur extérieur, les syndicats voulaient que je passe l’examen pour interviewer les politiques mais j’étais soutenu par des gens comme Christian Druitte, Jacqueline Simon, Claude Derasse, qui disaient oui à toutes mes idées les plus folles. Je n’ai que de bons souvenirs, sauf les deux derniers mois, c’est pour cela que je suis parti. Un jour, Dolly Damoiseau, qui dirigeait le centre de production de Bruxelles et avait dépassé son seuil d’incompétence, m’a dit que je devais donner mes idées aux statutaires ! J’ai décidé de partir et, quelques heures plus tard, Eddy de Wilde m’appelait pour me proposer la revue de presse de la radio qu’il s’apprêtait à lancer, Bel RTL. En janvier suivant, je présentais « Controverse » en télé. Des amis m’ont demandé : « Mais qu’est-ce que tu vas faire à RTL ? » Je leur répondais : « Mais c’est le rôle d’un intellectuel d’être dans un média populaire ! » Je me suis immédiatement plu là, alors à la Villa Empain. Je tombais dans un autre monde.

Avec votre propre fille, vous avez reproduit ce schéma idéal de l’enfance que vous avez connue ?

J’ai essayé. J’ai eu une fille tardive, qui a 20 ans et fait la psycho. Jeune, je crois que j’aurais été un très mauvais père. Je me suis préparé à lui laisser un maximum de liberté de choix dans sa vie pour qu’elle puisse voler de ses propres ailes. J’ai toujours essayé de montrer mes failles. Je pense que nos rapports sont excellents mais j’ai aussi une femme assez extraordinaire. On fait ce qu’on peut.

C’est quoi votre rêve ultime ?

A New York, j’ai été joué dans le off de off. Mon rêve, c’est évidemment d’avoir un jour une pièce sur Broadway. Un auteur dramatique, c’est quoi ? Un mégalomane. Quand vous voyez le nombre de livres dans une librairie, le nombre de pièces au programme, il faut être mégalo, ou être profondément hanté par la mort pour se dire : « Je vais encore écrire quelque chose. » Quand on écrit, on espère de manière utopique laisser une trace, un beau vers, une pièce, même s’il y a peu de chance d’être retenu par l’Histoire. Quand on dit ça, les gens rigolent. Un auteur est un mégalo mais il doit en être conscient et avoir une dérision de sa propre mégalomanie. A la télé, c’est de l’éphémère instantané, cela n’a rien à voir. Si vous interrogez un peintre, il est malheureux s’il n’expose pas.

Vous avez exposé aussi. Des déchets !

Le « déchettisme », oui. Là aussi, qu’est-ce qu’on s’est moqué de moi. J’ai beaucoup réfléchi sur les déchets, c’est très métaphorique car nous finirons tous en déchets. J’ai fait cette expo chez Isy Brachot. J’ai des amis qui m’ont dit qu’ils n’aiment pas du tout cela. Mais des collectionneurs inconnus ont acheté deux de mes œuvres, pas chères c’est vrai, dans une galerie de New York. C’était à mourir de rire : j’ai été la risée des médias mais des collectionneurs ont acheté mes pièces !

On vous a déjà demandé de faire de la politique ?

En boutade, je crois. Tous les partis m’ont approché. Elio Di Rupo m’a même dit dans « L’invité » que je pourrais être ministre de l’Audiovisuel et de la Culture...

« J’ai l’air étonné ? Cela me chagrine qu’on ne le soit pas »

Les critiques vous énervent, vous touchent, vous laissent indifférent ? On fait ce métier pour être reconnu quand même, par ego…

Ça dépend. Je n’ai rien contre la critique, évidemment, même dure, j’en ai eu, que j’ai publiées dans mes œuvres complètes. Quand on crée des choses et qu’on dérange un peu, la critique est presque bon signe. Ce qui m’embête plus, ce sont les critiques ad hominem. Les psychorigidités, les a priori. J’ai toujours aimé faire ça, mais sans penser qu’il y avait ce côté-là. Oui, il y a une part d’ego. Mais être reconnu dans la rue, cela veut dire quoi ? Le chien d’une pub télé, on va le reconnaître. Il y a cette reconnaissance-là, mécanique, et puis il y a celle qui consiste à dire : « Tiens, ce mec apporte quelque chose. » Si on fait des choses, c’est pour faire bouger, apporter, donc aller vers cette reconnaissance-là. Évidemment qu’en télé, il y a des ego énormes mais, par exemple, quand je travaille avec Hakima Darhmouch sur les soirées électorales, cela se passe merveilleusement bien.

Votre style, c’est ce côté faussement surpris, quand vous vous exclamez « C’est grave,

ce que vous dites », « C’est un scoop, ça ».

Les gens pensent parfois que c’est feint, que je joue la comédie. Même Stéphane Rosenblatt (ndlr : directeur de la télévision et de l’information de RTL-TVI) me dit parfois : « On n’est pas à “Controverse” ici. » Bon, il y a parfois un peu de jeu, de dramaturgie à certains moments, mais dans l’ensemble je suis sincère. Je suis étonné de ce que les gens me racontent, oui. Ce qui me chagrine, c’est que les gens ne soient pas étonnés et acceptent des trucs. Que les Français trouvent normal que le Front national soit le premier parti aux européennes me sidère. On trouve normal ici de devoir protéger tous les lieux juifs, moi pas. Moi, je m’en étonne, je m’étonne de voir, devant mon bureau qui se trouve face à la grande synagogue de Bruxelles, tout un déploiement de force pour éviter que l’on tue des gens.

Votre fierté c’est d’avoir créé une agora, à la télévision, un endroit où le citoyen pouvait s’exprimer ?

C’est vrai que j’ai été le premier à faire venir des citoyens. Oui, je crois que c’est important. On peut dire qu’on m’a suivi. J’ai été fort critiqué pour cela au début. quelle idée d’inviter des citoyens lambda ? On m’a traité de populiste. Je doute beaucoup mais, là, j’étais sûr. Lorsque l’on a raison trop tôt, on se fait lyncher. Il faut être courageux. Si poser les bonnes questions ou aborder les sujets tabous, c’est être populiste, alors oui je le suis. Ce ne sont pas les questions qui comptent mais les réponses qu’on me donne.

Franchement, par moments, vous ne pensez pas que vous laissez dire des choses « borderline » aux gens ?

Je ne laisse pas passer ce qui est contre les lois. Je suis contre la peine de mort mais si quelqu’un est pour, on doit en parler avec lui, argument rationnellement. Mais je ne fais pas la leçon aux gens. De quel droit ? Je peux leur dire que le crime n’est pas éradiqué là où il y a la peine de mort, pas les agresser.

Les débats dominicaux, tant à RTL-TVI qu’à la RTBF, semblent au bout du rouleau…

Il faut un peu revoir le concept. C’est un peu la différence entre le zoo d’Anvers et Pairi Daiza. Quand on voit ce concept, le zoo prend un coup de vieux.

Vous avez fixé votre départ de la télé ?

Non. Écrire, je le ferai toujours. C’est une évidence. Quand on n’a plus envie de quelque chose, il faut arrêter. Le jour où j’irai à la télé ou à la radio avec des semelles de plomb, j’arrêterai. J’ai toujours été extérieur, à la RTBF, à RTL, je ne suis pas dans les hiérarchies. Ce qui m’intéresse, ce sont les rencontres. Je préfère avoir le meilleur, pas le côté désagréable de la gestion. Quand je sens que quelque chose est arrivé au bout, j’arrête, comme à « Controverse ». Je fonctionne au désir. Faire des choses qu’on est forcé de faire, cela ne ressemble à rien. Je veux être heureux.

Vous aviez alors un autre projet à RTL-TVI non ?

Si, mais un projet beaucoup trop cher pour le moment. On y a travaillé mais je ne voulais pas le transformer en quelque chose de moins bien.

Tecteo vient d’investir 300.000 euros dans « M… Belgique ». Cela va sauver votre magazine ?

Les autres espèrent notre mort. Je pense qu’on va rebondir avec « Moustique » ou pas. C’est une bonne équipe, jeune, qui a le temps de faire les choses.

Henry Miller : « Je me suis endetté pour le rencontrer »

La grande rencontre de la vie de Pascal Vrebos aura été l’auteur américain Henry Miller qu’il a rencontré en Californie, en 1978, quelques mois avant sa mort. Vrebos en a tiré un livre d’entretiens, Une folle semaine avec Henry Miller, publié en 1983 par Le Cri. Pour rencontrer l’auteur de la sulfureuse trilogie La crucifixion en rose (Sexus – Nexus – Plexus), le jeune auteur dut s’endetter !

« Mes parents se sont portés garants. C’est un voyage qui coûtait cher. Je donnais un petit cours. J’ai fait un emprunt et j’ai acheté pour 1 million de francs belges d’actions sud-africaines, ce qui m’a beaucoup rapporté. La seule fois où j’ai acheté des actions de ma vie. Quand on va rencontrer Henry Miller, on ne pense pas à l’argent qu’on risque de perdre, j’étais sûr de mon coup. Comment cela s’est-il fait ? Quand j’avais 18 ans, j’ai découvert Tropique du cancer et Tropique du capricorne et cela a été un choc, j’ai tout lu. Je lui ai envoyé une lettre de 15 lignes pour lui dire mon admiration et mon enthousiasme. J’avais été remué à tous niveaux, un peu comme avec Céline ou Ghelderode plus tard mais différemment. Je n’attendais pas une réponse et, un mois plus tard, je reçois une lettre de lui en français ! Il m’y demandait si j’écrivais. Je lui ai envoyé une de mes premières pièces, Tête de truc, et il m’a proposé qu’on se rencontre chez lui à Pacific Palisades, dans la banlieue de Los Angeles. Il m’a offert une de ses aquarelles, m’a proposé de loger chez lui et m’a donné de l’argent pour l’hôtel comme j’avais refusé. Je n’ai pas eu l’habitude d’écrire à des écrivains de la sorte. J’ai aussi écrit à Félicien Marceau à 17 ans pour une petite revue, ce qui m’a valu de faire ensuite la rencontre de votre ancien collaborateur Jacques De Decker. »

Paul Willems: « J’étais enfant,il m’a pris au sérieux »

Fils de Marie Gevers, dramaturge, secrétaire général du Palais des Beaux-Arts, Paul Willems a eu un rôle décisif dans la vocation de Pascal Vrebos. « A 5-6 ans, je vais avec mon père chercher ma mère aux Beaux-Arts et un monsieur s’approche et commence à parler avec moi : c’est Paul Willems. On s’est demandé ce que cet homme pouvait avoir à dire à quelqu’un comme moi. Pourtant, une relation s’est nouée avec lui et, à partir de mes 13-14 ans, j’ai commencé à le rencontrer régulièrement. Tous les mois, il m’invitait dans un petit restaurant italien de la rue du Pépin. On parlait littérature, théâtre. Quand j’avais 6 ans, la première pièce que j’ai vue puisque nous avions des places gratuites, était une pièce de Paul Willems, La plage aux anguilles, à laquelle je n ‘ai sans doute rien compris, mais cela a été un émerveillement par rapport à ce personnage. Willems a lu ma toute première pièce quand j’avais 17 ans, a fait quelques commentaires, elle a été représentée, il en a fait la préface et, avec mes premiers droits d’auteur, c’est moi qui l’ai invité enfin dans le restaurant italien de la rue du Pépin. J’ai aimé l’écrivain aussi, sa poésie, sa faculté d’étonnement. »

Patmos: « Mon biotope d’écriture »

Deux lieux hantent Vrebos. « Il y a la forêt de Soignes et Patmos. J’habitais en face du Rouge-Cloître, on allait se promener dans les champs (il n’y avait pas l’autoroute) avec mon père. Et depuis, beaucoup d’idées de pièces, de romans me sont venues en me promenant là. Et la Grèce ! J’ai évidemment toujours été attiré par la pensée, la philosophie grecques. Du temps des colonels, il était pour moi hors de question d’y aller. J’ai découvert la Grèce plus tard. Mon éditeur m’a dit un jour : “Arrête de parler de Miller et écris un roman.” Je suis allé en Grèce pendant un mois et demi pour l’écrire. J’ai abouti à Grykos, la crique de Patmos où je suis toujours ! J’ai loué quelque chose sur place et j’y suis toujours retourné. C’est un peu devenu mon biotope. J’ai fait construire une petite maison il y a une décennie. Je nage, je me promène. Et j’ai mon horaire d’écriture, Je suis très concentré. Je suis dans le côté sauvage de l’île, j’aime avoir la paix, ne pas trop bouger. J’ai une vieille moto d’il y a trente ans. J’écris sur la terrasse à l’ombre de 15 h 30 à 18 h 30 puis je vais nager dans la mer en contrebas.

Et souvent, je recommence de 23 à 2 heures. »

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