Jacqueline Galant, taille ministre fédérale

la bourgmestre de Jurbise hérite d’un ministère très délicat. Nature et sans complexe, rétive à la langue de bois, la libérale réussira-t-elle à se montrer diplomate ?

Journaliste au service Politique Temps de lecture: 8 min

On ne la changera plus, la Galant. On dit « la Galant » comme on dirait « la Callas » ou « la Castafiore »… La Belgique de Charles Michel et Bart De Wever vient de voir débouler dans son paysage consensuel cette diva libérale brute de décoffrage. Coup de grisou. Elle a du mal à s’en remettre (la Belgique, pas la diva).

Drôle d’oiseau, c’est vrai.

Que dire de cet Ovni politique chargé du survol de Bruxelles ? La dame n’a pas sa langue en poche. Elle s’emmêle les pinceaux dans les chiffres, ça lui ressemble tant. Elle dit « Je n’ai pas peur des hommes » face à des cheminots très agacés, avant de partir dans un grand éclat de rire qui résonne depuis Jurbise, son fief trois étoiles, jusqu’à la rue de la Loi et ses environs, où elle n’a pas encore réussi à s’installer, faute de bureaux disponibles.

Un cabinet ? Mardi, peut-être, si tout va bien… En attendant, la nouvelle ministre de la Mobilité reçoit les syndicalistes du rail à bout de nerfs au siège de MR, avenue de la Toison d’Or.

La façade du parti a gardé le coloris canari imposé par une précédente manifestation. Entre nous : tout le monde trouve ce choix un peu limite, pas loin de la provocation. Ce qu’elle en dit ? Pfff… Pas le genre de détail qui réussira à émouvoir la dame.

La cour des grands

On ne la changera plus, la Galant. Pourtant, la prestation de serment au palais royal, l’autre samedi, lui a mis du coton dans les guibolles. Mais l’analyse est restée sereine, le contrôle total. La grille franchie, Jacqueline a eu l’impression de changer de monde. « La cour des grands », dit-elle sans fausse modestie. Du genre solide, sa carrure ploie désormais sous les responsabilités, mais ne vacille pas : « Ma vie n’est plus la même, mais c’est tout. »

La faute à Charles Michel, futur Premier ministre et futur ex-président de son parti, qui l’a appelé le vendredi 10 octobre. Heure historique : 14h30.

« Il me parle des compétences sur la mobilité. J’essaye de réaliser. La presse du matin m’éjectait de tous les castings possibles. Pour moi, c’était cuit. La veille, au congrès de participation, je n’avais perçu aucun signal, je n’avais eu aucun contact. »

Si elle l’émeut, sa désignation au sein du nouveau gouvernement fédéral n’a pas de quoi chambouler Jacqueline, qui retombe très vite sur ses pattes. Le verre de l’amitié royal englouti, direction la banlieue de Mons pour une plongée dans les réalités de terrain et parmi les électeurs de toujours : « Je devais présider des noces de diamant prévues de longue date, j’y suis allé. Aujourd’hui, je ne veux négliger personne, ni les Wallons, ni les Bruxellois, ni les Flamands, et encore moins les habitants de ma commune. »

La fille de Jurbise

On ne la changera plus, la Galant. Son terroir à elle se nomme Jurbise, 10.000 âmes, arrondissement de Mons, province de Hainaut. Faisons un sort ici aux images d’Epinal d’un Borinage ouvrier. Jurbise, mais aussi Herches ou Erbisœul, ses satellites résidentiels, sont la banlieue chic des anciens charbonnages. Uccle avec des vaches, des saules pleureurs, une grand route qui trace tout droit, des belles villas quatre façades et une gare qui draine les navetteurs de toute une région.

Jacqueline est la fille de Jacques. « Le » Galant. Employé au contrôle technique, figure emblématique de l’endroit, décédé il y a neuf ans très exactement, échevin puis maïeur de 1971 à 2000. Ce n’est pas une légende : à peine née, mademoiselle suivait papa partout. Les gens du cru ont eu vite fait de la rebaptiser « le petit maïeur ». Sans le savoir, gosse puis ado, la future ministre faisait déjà campagne. Elle connaît tout le monde et tout le monde la connaît. C’est un bon début pour se lancer dans la carrière politique.

Les communales de 2000 donneront un coup d’accélérateur inattendu à son destin politique. Papa tête de liste, la fille pour pousser l’équipe. Mais les ordinateurs cafouillent. Il faut revoter.

Un peu las, Jacques s’efface pour Jacqueline. Bingo : vingt-six ans et des poussières, et déjà bourgmestre. Puis députée, puis ministre à quarante.

Mais Jurbisienne un jour, Jurbisienne toujours ! A la maison communale, elle s’est mise en ordre, déléguant ses fonctions à Brigitte Desmet-Culquin, une fidèle. Depuis la voiture officielle qui lui sert de bureau sur quatre roues, elle nous confirme ses intentions : « Passer à l’hôtel de ville matin et soir, même si ce ne sera pas simple. Cette semaine, j’étais à Bruxelles chaque jour à 7h15. »

A la mode de chez elle

On ne la changera plus, la Galant. Mais il s’agira de tenir la distance. Hiver comme été, madame la bourgmestre de Jurbise a pris l’habitude d’opérer un détour chaque matin par la poste pour prendre le courrier de la commune, avant d’y jeter un coup d’œil vite fait. Pas le temps d’attendre le facteur !

Le temps de rien, d’ailleurs. « Je donne tout à la politique, je n’ai jamais pris de vacances. » Seule fantaisie : un coup de peigne chez une amie coiffeuse le samedi matin.

Jacqueline Galant est partout, toujours : le moindre anniversaire, la plus anecdotique des cérémonies, la ducasse du village où elle invite Chantal Goya et Boney M, la ducasse de Mons (elle adore), la fête de la bière, le rallye cycliste et folklorique d’Herchies où elle fait preuve d’un indéniable talent pour s’affubler des déguisements les plus excentriques…

La nouba, elle adore ça. Il est question d’en organiser une, dès que possible, pour saluer l’entrée de la fille du pays au gouvernement. Gouailleuse, des éclats de rire qui font vibrer les murs, coups de coude virils et grands claques dans le dos : même ministre, « Jacqueline », comme on dit ici, ne manquera pas l’occasion de plonger dans son biotope.

Résultat des courses : des cartons électoraux, forcément. Mais sans négliger pour autant une vision politique très (très) personnelle qui ne lui fait pas que des amis, et qui détonne, jusqu’à choquer parfois. Elle pense pouvoir agir « à la jurbisienne » parce qu’elle connaît par cœur son environnement.

On veut lui imposer des logements sociaux, elle les refuse. Elle préfère miser sur les crèches, les langues dans les écoles communales, l’aménagement de la nationale qui cisaille le territoire de sa commune. « Je connais les souhaits et les besoins des habitants ». Pas d’accord ? Circulez, y a rien à discuter.

Avec ses tailleurs ou ses chemisiers bleus, l’élue incarne le libéralisme jusqu’au fond de sa garde-robe, façon droite décomplexée, notamment en matière d’immigration et de nationalité. Elle trouve du génie à Sarkozy, et beaucoup de talent à Charles Michel, comme à Louis avant lui. Lors du conflit avec Didier Reynders, elle a résolument choisi son camp, elle en est sans doute récompensée.

La droite décomplexée

On ne la changera plus, la Galant. Pourtant, le parcours politique de la nouvelle ministre n’a pas été rectiligne. Jacques, papa et figure tutélaire, était membre du PSC. Sa fille, titulaire d’une licence en sciences économiques, a milité chez les cathos aussi, fréquenté les cabinets des figures démocrates-chrétiennes des années nonante, Albert Liénard ou Jacques Lefèvre.

Conférence de presse du MR en février 2014. AVPRESS

En janvier 1999, le PRL de Louis Michel l’accueille triomphalement lors d’un pot de Nouvel An symbolique à l’hôtel de ville de Mons, qu’Elio Di Rupo vient à peine d’investir : « De l’ombre chrétienne aux feux de la rampe libérale en vingt-quatre heures, record absolu ! » racontait alors Le Soir. (1)

Quinze ans plus tard, Galant est une figure politique de premier plan dans l’arrondissement de Mons que dominent Elio Di Rupo, sa carrière de haut vol et son nœud papillon. La Jurbisienne a la gauche et les socialistes dans le pif, et ne s’en cache pas, mais trouve un talent certain à l’ancien Premier ministre (on n’est jamais trop prudent), dont elle est devenue pourtant le principal opposant.

Bombe à retardement

On ne la changera plus, la Galant. Les observateurs la donnaient ministre. Voilà, c’est fait. Elle aurait sans doute eu droit à quelques belles compétences si le MR était arrivé au pouvoir en Wallonie où elle s’était présentée en mai dernier. Elue sans peine, elle a tâté du parlement régional et a vite compris que ce ne serait pas son truc. En la quittant, elle a dézingué l’institution : « Les questions d’actualité, c’est digne d’un conseil communal. Un moment, j’ai cru qu’on allait parler de ma rue. »

Il y a de fait un côté « bombe à retardement » chez cette pasionaria libérale. De quoi inquiéter jusque dans ses propres rangs où l’on doute parfois de la capacité de cette quadra fonceuse à réaliser la synthèse et à ne pas jeter de l’huile sur le feu dans des dossiers aussi sensibles que le survol de la capitale ou les économies imposées à la SNCB.

Désarmante, la réponse : « J’ai besoin de me lâcher de temps en temps, mais je suis une fille sérieuse, il faut qu’on le sache. Comme députée, j’ai travaillé sur des dossiers très sensibles, comme les naturalisations, et je l’ai fait avec tout le professionnalisme nécessaire. On ne peut rien me reprocher sur ce point. Et j’en pense que mon sens du contact peut faire le reste : pour comprendre le problème des avions à Bruxelles, je compte m’installer chez les gens qui en souffrent. Chez moi, je ne connais pas ce problème. »

Une soirée avec Jacqueline Galant, ça vous dirait ?

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