1995-2015, la métamorphose de Radiohead

Radiohead est en studio pour un nouvel album. Il y a vingt ans sortait son premier chef-d’œuvre, «The Bends». Mais s’agit-il du même groupe?

Journaliste aux services Culture et Médias Temps de lecture: 4 min

Début mars, Radiohead se retrouvera en studio pour travailler sur son neuvième album – une première séance avait déjà eu lieu entre septembre et décembre. Selon le batteur Phil Selway, «on fera alors le point sur où on en est, mais on est enthousiaste sur ce qu’on a déjà fait jusqu’à présent. C’est loin d’être terminé, on a encore pas mal de chemin à faire. Mais la session d’automne a été productive».

Hasard des calendriers, Radiohead reprend le travail tout juste vingt ans après la sortie de The Bends, premier chef-d’œuvre d’un groupe qui en sortira (au moins) deux autres. A réécouter le disque aujourd’hui, on est interpellé par l’évolution qui a eu lieu entre la pop lyrique de 1995 et les expérimentations electro abstraites de The King of Limbs, leur dernier album sorti en 2011. Pourtant, aucun doute, il s’agit bien du même groupe. Reste cette question qui taraude plus d’un fan: Radiohead peut-il revenir en 2015 avec un disque aussi direct et mélodique que The Bends? Et le veut-il?

Un groupe d’outsiders

Retour vers le futur… Quand sort The Bends le 13 mars 1995, Radiohead est le groupe d’un tube : « Creep ». Loin de la bataille d’Angleterre qui est en train de se jouer entre Blur et Oasis, le groupe d’Oxford fait office de canard boiteux, difficilement classable. Des Anglais qui sonnent comme des Américains, créant un pont entre grunge et pop mélodique et dont le seul succès est d’ailleurs principalement dû aux Américains via les radios universitaires. Si bien qu’en 1993 et 1994 Radiohead tourne, jusqu’à l’épuisement, aux États-Unis, sans que cela ne change pour autant son statut de one hit wonder regardé avec suspicion du côté d’Albion.

Les choses ne s’arrangent pas avec la sortie de The Bends. Les premières critiques sont en effet loin d’être toutes enthousiastes. D’aucuns voient dans ce disque l’ambition cachée à tendance mégalomane du groupe: devenir les nouveaux U2, atteindre les masses. «L’album me fait penser à Suede essayant de faire du rock comme les Sparks mais sortant comme U2. Trop de non-sens soporifique marmonné, pas assez d’émotions concrètes», écrivait Spin à l’époque. Un exemple parmi d’autres.

C’est progressivement, au fur et à mesure des concerts et des singles que cette perspective évolue. Et puis l’Europe, jusque-là quelque peu hermétique, commence à s’intéresser à ce groupe d’oustiders. Interrogé au sujet de la scène anglaise, dEUS estime que «Radiohead, c’est différent. Il y a quelque chose dans les guitares, dans la voix du chanteur». Ce lyrisme véhiculé par Radiohead et Thom Yorke, on s’en rend désormais compte, doit plus à Jeff Buckley, l’idole du moment, qu’à Bono.

Quant aux concerts, que le groupe donne en nombre… «Voir Radiohead en concert vaut toutes les cures de la terre, écrivent les Inrocks en novembre 1995. Ce groupe guérit à la fois du cynisme, de la lassitude et de la mauvaise foi. Rarement avait-on entendu plus bel équilibre entre la maîtrise du son et le sens du danger: c’est qu’à une science musicale certaine, Radiohead a su mêler des éléments de démence, le tout donnant aux morceaux du deuxième album The Bends un éclairage terrifiant».

Car la palette de Radiohead n’est pas qu’émotionnelle. Le travail de studio se révèle également. Là où Blur et Oasis jouent la carte rétro, Radiohead va clairement de l’avant. « Cette volonté d’aller de l’avant a toujours été inscrite dans nos gènes, bien avant d’être signé par une maison de disques, expliquait Ed O’Brien après la sortie de Kid A en 2000. Nous avons toujours vu plus large que le rock. Nous avons très tôt pris goût à l’expérimentation. Cette dimension a disparu à l’époque de Pablo Honey parce qu’on nous a persuadés qu’il fallait jouer live et accumuler les concerts».

Les dés sont jetés

À la fin de l’année 1995, les dés sont en tout cas jetés. The Bends, s’il a été accueilli tièdement à sa sortie, se retrouve disque d’or en Angleterre et parmi les favoris de nombreux journalistes. Un an et demi plus tard, l’engouement général autour de Ok Computer devra beaucoup à la lente ascension de The Bends. Quant à la suite… Toujours en évolution, les cinq d’Oxford poursuivront sur cette route, délaisseront progressivement guitares et mélodies pour des textures de plus en plus électroniques et abstraites, la voix aérienne de Thom Yorke se fera de plus en plus plaintive, leurs disques deviendront de plus en plus hermétiques…

Radiohead n’est pas devenu le nouveau U2, ou plutôt il est devenu sa propre version de U2 : un groupe obscur et exigeant qui a su emmener des millions de gens à les suivre dans leurs expérimentations. Reste que nombre d’entre eux rêvent secrètement de voir Radiohead revenir à des chansons plus simples et directes, à plus d’émotion. Radiohead peut-il encore surprendre en ce sens ? Björk, qu’on pensait perdue dans le cérébral, y est bien parvenue avec son dernier album Vulnicura. Mais Radiohead le veut-il ?

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