Dans l'abri antiatomique, l'art n'était pas à l'abri TEXTO «Les oeuvres sont à examiner cas par cas»

Dans l'abri antiatomique, l'art n'était pas à l'abri

Le 6 avril, la Communauté française a pris des mesures en faveur des oeuvres d'art de Braine-l'Alleud. Elle avait pourtant été alertée en janvier.

Dans nos éditions du 14 et des 15-16 avril, nous dénoncions l'état de quelques milliers d'oeuvres d'art entreposées dans un ancien abri antiatomique de Braine-l'Alleud en dehors de toute mesure normale de conservation du patrimoine. Nous précisions en même temps que l'administration avait fait prendre des mesures pour protéger ces oeuvres, atteintes souvent par la moisissure.

Et, en effet, début avril, Pierre Hazette écrit à Martine Lahaye, directrice générale de l'administration de la Culture (qui, dans nos éditions, avait fortement minimisé l'ampleur du désastre) pour lui demander de prendre les mesures de protection des oeuvres adéquates et d'organiser le transfert dans un autre entrepôt, à l'ancienne athénée d'Angleur. Le sauvetage est donc en cours, bravo. Mais des questions demeurent.

1. Comment se fait-il qu'on ne connaisse pas le nombre exact des oeuvres entreposées à Braine-l'Alleud. En principe, il y a en quelque 4.000. Mais l'inventaire reste à réaliser et il semble qu'il n'y en ait que 3.000 dans l'abri. Où s'en sont allées les autres?

Ariane Fradcourt est depuis décembre 1998 conservatrice des collections de la Communauté française. Elle est compétente mais elle s'est trouvée devant une situation difficile. La première tâche qu'elle entreprend: réorganisation du service, de l'inventaire, des procédures et des réserves. D'autre part, elle semble n'avoir été informée des problèmes de Braine que par des préparateurs.

ET L'IRPA?

2. Pourquoi a-t-on attendu avril pour réagir? C'est en effet en décembre que le compresseur qui règle la climatisation de l'abri de Braine tombe en panne. La firme chargée de l'entretenir le signale immédiatement au ministère. Des préparateurs remarquent en plus de taches blanches sur certains tableaux: des moisissures. Un fonctionnaire demande à Guillemette Terfve de se rendre sur place. Mme Terfve est professeur et chef du département de restauration et de conservation d'oeuvres d'art à l'Ecole nationale supérieure des arts visuels de la Cambre. Le 20 décembre, elle est dans l'abri antiatomique de Braine avec deux restauratrices de peinture, dont une spécialisée en moisissures.

J'ai été voir, mais je n'ai pas été officiellement mandatée , explique Guillemette Terfve. Et j'ai fait un rapport complet. Rapport dont on peut lire des extraits ci-dessous et qui a été remis le 6 janvier. Depuis, rien ne bougeait. Le 22 mars , j'ai adressé un fax à Martine Lahaye, directrice générale de l'administration de la culture. J'insistait sur l'urgence des mesures et sur le fait qu'elles doivent être accompagnées par le suivi d'un conservateur-restaurateur compétent: on avait ramené l'humidité de 70-80 à 45 %, il fallait surveiller cette brusque baisse de taux d'humidité.

3. Pourquoi n'avoir pas fait appel à l'Institut royal du patrimoine artistique, établissement fédéral dont la mission est, précisément, la protection des oeuvres d'art? Myriam Serck, qui dirige les ateliers de restauration de l'Irpa, confirme: La Communauté française n'a rien demandé à l'Irpa ni à son labo. Or c'est une des missions de l'Irpa et ça coûterait évidemment moins cher. Amère, M me Serck lâche: La Wallonie ne s'intéresse pas à nous. Nous avons acquis de grandes compétences, la qualité de nos travaux est reconnue partout, les fabriques d'église nous fournissent du boulot considérable pour les objets religieux, mais notre institut est fédéral... Dans ce cas-ci, c'est comme si, lors d'un problème grave de santé, on appelait un docte professeur qui donne cours à l'université plutôt que la clinique...

4. Pourquoi à Angleur? D'après M me Terfve, il n'est pas sûr que les locaux de l'athénée soient réellement parfaits. En tous cas, l'IRPA, dont c'est également une mission, n'a pas inspecté les lieux pour vérifier leur adéquation. L'administration proposerait un autre bâtiment à Bruxelles, qui serait mieux adaptable, apparemment.

Beaucoup de bruit pour ces oeuvres? C'est sans doute ce que d'aucuns pensent. Mais le respect du public (qui est, en fait, propriétaire de ces oeuvres) et des artistes concernés ne mérite-t-il pas cet intérêt?

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

TEXTO «Les oeuvres sont à examiner cas par cas»

Voici des extraits du rapport du 6 janvier 2000 rédigé par Guillemette Terfve, responsable du département restauration d'oeuvres d'art de l'Ecole nationale supérieure des arts visuels de la Cambre, au sujet de l'état des oeuvres d'art entreposées dans l'abri de Braine-l'Alleud.

Le constat est le suivant:

1) Le bâtiment, par sa structure même et les matériaux inhérents (béton et métal en sous-sol) ne convient pas au stockage des oeuvres d'art.

Il n'y a pas de possibilité de climatisation sélective alors que, suivant les matériaux (papiers, bois polychromes, toiles, etc.), les oeuvres doivent être conservées dans des conditions climatiques différentes.

L'éclairage n'est pas conforme non plus. La présence de poussière de rouille au sol démontre de facto qu'il y a déjà eu précédemment des problèmes d'humidité.

Les oeuvres sont rangées en dépit du bon sens, empilées les unes sur les autres, parfois contre la paroi métallique, certaines malgré tout bénéficiant d'un support correct (grilles mobiles).

2) Concernant le phénomène lui-même, pour les oeuvres que nous avons pu observer, bien que beaucoup de toiles soient atteintes au revers et gravement, sur la face picturale, nous n'avons pas constaté d'altération en profondeur. Mais les conditions d'examen étaient difficiles voire impossibles.

3) En principe, si le climat correct est rétabli et stabilisé, le phénomène va être enrayé, ce qui permettra d'envisager la suite des opérations.

Il est impératif de connaître la variété précise d'Aspergillus. Tous n'aiment pas les mêmes conditions climatiques. (...)

Il faut un conservateur-restaurateur diplômé qui coordonne les opérations avec M me Fradcourt: toutes les pièces devront être examinées une à une avant d'être traitées et des spécialistes dans chaque discipline (papiers, photos, bois polychromes, etc.) doivent être requis pour l'évaluation des traitements.

Seuls des restaurateurs qualifiés pourront évaluer les risques oeuvre par oeuvre. (...) Toutes les oeuvres sont à examiner cas par cas et dans chaque discipline suivant les matériaux. (...)

En ce qui concerne les personnes, les risques d'affection grave sont réelles, et des précautions sont à prendre (gants, masques spéciaux, etc.).

Je tiens à souligner l'extrême célérité et la diligence de Mme Fradcourt à mettre en place les premières mesures d'urgence. Il faut à présent mettre sur pied une cellule de travail qui établisse un plan global d'intervention. Il faudra nécessairement un restaurateur qualifié en permanence et spécialisé dans le problème des moisissures, un spécialiste en climatologie et éclairage qui puisse agir au jour le jour en fonction des problèmes, des restaurateurs spécialisés dans chaque domaine qui évalueront les traitements à appliquer, du personnel et des nouveaux locaux. (...)