De la planète hmong aux geôles laotiennes

De la planète hmong aux geôles laotiennes

* Thierry Falise a passé 35 jours dans les prisons du Laos. Condamné à 15 ans, comme le Français Vincent Reynaud et leur traducteur, pour un reportage auprès de la minorité hmong. * Un mois après sa libération, le journaliste belge écrit son histoire pour « Le Soir ».

RÉCIT

THIERRY FALISE

Cette histoire sur la « guérilla oubliée des Hmongs au Laos » traînait depuis une dizaine d'années au bas de ma liste de « reportages à faire éventuellement ». A la fin de l'an dernier, un bon contact se signale enfin. Six mois plus tard, le 22 mai 2003, Vincent Reynaud, journaliste réalisateur de télévision, et moi débarquons à Vientiane avec des visas de touristes. Je sais que les derniers maquisards hmongs, survivants et descendants de la fameuse « armée secrète » 30.000 hommes levée par la CIA durant la guerre du Vietnam pour combattre les communistes du Pathet Lao, ne représentent plus une sérieuse menace pour le régime de Vientiane. Je suis davantage fasciné par l'espoir fou de ces Hmongs et leurs familles, ultimes miettes du conflit indochinois qui, terrés au fond de la jungle, attendent depuis des décennies le messie, en l'occurrence leur ancien allié américain qui les délivrera du joug communiste.

Notre reportage commence deux jours plus tard, une nuit le long de la route 7, à 40 km de Phonsavanh, ville du nord du pays. Nous accompagnent trois guides hmongs civils et Naw Karl Mua, un pasteur américain d'origine hmong envoyé des Etats-Unis par une organisation sympathisante pour nous servir d'interprète. Très vite, la précarité de cette équipée nous explose à la figure. Lancés à travers une rizière sous un noir absolu brouillé par des rafales de pluie, nous nous jetons têtes baissées vers une patrouille de deux miliciens laos. Par chance, les faisceaux de leurs lampes de poche aperçus au dernier instant nous évitent l'interruption prématurée du reportage, et peut-être pire.

Deux nuits durant, aveugles sans bâton ni chien buttant contre des racines, barbelés, ornières, lianes, branches et tous les obstacles de la Terre, nous traversons une succession de collines et de bosquets occupés par des troupeaux de vaches et des miliciens laos. Quatre, cinq fois, nous manquons nous heurter à leurs fusils mitrailleurs. Cette cascade d'incidents aurait dû alerter nos sens. Mais 15 ans de reportages avec des guérillas d'Asie dont aucune jusqu'à présent n'avait failli à sa première tâche, protéger l'invité coûte que coûte, ont sans doute émoussé ma vigilance.

Au troisième jour, alors que nous avons enfin gagné la relative sécurité de la jungle, nous sommes rejoints par une quinzaine de rebelles hmongs, venus de la communauté que nous allons visiter. A leur tête, Moua Toua Hter, un homme de 46 ans au long visage carré qui d'emblée inspire confiance. Sa main gauche, pulvérisée par une balle ennemie, a été amputée il y a bien longtemps. Alors que nous tentions de somnoler dans nos hamacs, il vient nous accueillir avec trois de ses soldats qui se mettent à sangloter et à nous serrer dans leurs bras. Depuis près de vingt ans, et quelques mois après une équipe de Time-Asia, nous sommes les premiers Occidentaux à débarquer sur leur planète. Car nous en aurons la dramatique confirmation, ces Hmongs sont des extraterrestres : « extérieurs à l'atmosphère terrestre ».

Au quatrième jour, dans une clairière dégagée sur la jungle au détour du coude d'un ruisseau, nous sommes soudain engloutis par un hallucinant raz de marée. Des centaines d'hommes, puis de femmes et d'enfants en haillons, faméliques, malades, blessés, handicapés, nous submergent de leurs sanglots, leurs mains, leurs regards implorants. Vincent et moi avons filmé notre lot de misère, mais celle-ci dépasse notre imagination. Un noeud se bloque dans notre gorge. Parce qu'au-delà de la souffrance humaine, cette marée de gueux qu'un Gericault eut rêvé de peindre, a fait de nous des acteurs de sa destinée. Ils pensent que vous êtes des Américains venus les sauver, souffle Moua Toua Hter.

Chong Toua Moua, un homme de 57 ans, résume les doléances de ses compagnons. Nos grands-pères, nos pères, plusieurs d'entre nous ont travaillé pour les Américains. Aujourd'hui nous payons le prix pour leur défaite ; les communistes veulent nous exterminer. Les Américains doivent venir reconstruire notre pays, nos vies, celles d'avant. Sinon ? L'homme au bord des larmes lance une terrible supplique: Que nos anciens alliés viennent nous exterminer à la place des communistes.

Cinq jours durant nous enregistrons la même requête obsessionnelle de cette population de 600 personnes, dont au moins une moitié d'enfants, qui, sous de précaires cabanes de bambou, survivent de tubercules sauvages et d'incantations aux esprits. Quelques milliers d'autres Hmongs et opposants laotiens répartis sur le territoire attendent ainsi leur heure au fond de la jungle. Lorsque nous quittons la communauté, nous sommes accompagnés de six maquisards armés pour nous faciliter le chemin. Si seulement nous avions su...

Lorsque, la nuit du 3 au 4 juin, revenus aux abords de la route 7, nous attendons l'arrivée d'un véhicule qui doit nous exfiltrer de la région, notre escorte de rebelles se met à paniquer à l'arrivée d'une moto inconnue. Le motocycliste est un milicien lao alerté par les mouvements et le bruit. Il s'est rapproché de nous et soudain, à quelques mètres, se met à nous balayer de sa lampe de poche. Au même instant claque une rafale de mitraillette en notre direction. Vincent et moi nous jetons à plat ventre, le temps de voir les ombres de « nos » Hmongs qui s'enfuient. Pendant de très longues secondes, j'attends que le milicien nous achève là, dans cette prairie du bout du monde, ou au mieux nous arrête. Mais rien... Nous nous cachons pendant trois heures aux abords d'un bosquet, cernés par les lueurs des lampes de poche et le craquement des pas d'autres miliciens venus en renfort. Ils ne nous trouveront pas.

Le lendemain à l'aube, grâce à notre GPS nous regagnons le sommet de la colline où nous retrouvons les six Hmongs qui ont nos sacs et nos films. Les Hmongs repartent, nous livrant à nous-mêmes. L'un d'eux me serre dans ses bras et me passe longuement sa main sur le sommet du crâne. C'est sa façon de me dire un adieu définitif. Affamés, assoiffés, exténués, nous redescendons dans la vallée et atteignons un village où nous jouons les touristes égarés. Et puis, alors que nous pensons être tirés d'affaire, c'est l'interpellation à un check point sur la route de Phonsavanh. Nous l'ignorerons pendant des jours, mais la rafale de mitraillette de la nuit précédente ne nous était pas destinée. Elle avait été tirée par un de nos accompagnateurs hmongs sur le milicien lao qui en est mort.

Commence un angoissant feuilleton de cinq semaines. Arrêtés formellement après une journée de flottement à Phonsavanh (pendant laquelle nous avons réussi à croiser un touriste canadien que nous avons chargé de contacter des amis à Bangkok), nous passons trois jours cadenassés dans un hangar de la police. Le dimanche 8 juin, les policiers nous font subir des instants de terreur en ordonnant de nous agenouiller avant de nous menotter et nous recouvrir la tête d'une cagoule noire. Je me dis qu'ils vont nous exécuter et jeter nos corps sur les lieux de la fusillade. Ni vu ni connu... Mais ils nous font monter dans un avion pour Vientiane, enchaînés à notre siège.

A Vientiane, nous sommes transférés dans deux cellules voisines de la prison de l'immigration. Cette incarcération ne laisse rien présager de bon. Nous pensions être expulsés très vite. Pour les Laotiens, c'eût été le plus judicieux, qui nous auraient ainsi privés de nos films et se seraient épargné un tollé international doublé d'une extraordinaire publicité pour les Hmongs. Le moral est au plus bas. Les lieux sont franchement rébarbatifs: chaleur, humidité, pas d'air frais, moustiques, néons allumés 24 heures sur 24 et une acoustique infernale qui rend nos conversations éreintantes.

Un homme vient vérifier si tout va bien. Un petit quinquagénaire replet, tout rond, qui secoue la tête en permanence. Je le surnomme l'Ombre Jaune, l'ennemi intime de Bob Morane, héros de mon enfance. Il était apparu dès le deuxième jour de notre incarcération à Phonsavanh, dépêché par Vientiane pour nous interroger et nous ramener dans la capitale. Lui sera présent à chaque épisode de notre saga: interrogatoires, visites, procès, libération... J'en ferai le bouc émissaire de mes états d'âme pendant ma détention. Qui est-il ? Mystère.

J'éprouverai de la haine pour cet homme qui nous a toujours assuré qu'il n'y aurait jamais de procès. De l'impatience et de la colère lorsque dix, vingt fois il me promet en vain de me faire livrer mes lunettes de lecture enfermées derrière une porte à côté de ma cellule. De l'attention lorsqu'au matin du procès, il se confie au cours d'une longue conversation. De la reconnaissance même lorsqu'il nous affirme qu'il fait en sorte que nous soyons bien traités. Jamais il est vrai nous n'avons subi de brutalités physiques. Un privilège dont l'Ombre Jaune et ses sbires dispensèrent nos guide et chauffeur hmongs. Eux furent torturés à coups de bâton et de chaîne de vélo. Pour nous, l'épreuve fut surtout d'ordre psychologique.

Comme ces trois semaines d'isolement dans la prison de l'Immigration dont dix jours au secret total, sans lecture ni de quoi écrire, avant de pouvoir rencontrer épouses et diplomates lors de séances très peu privées de dix minutes chrono. Ce sentiment de trahison lorsqu'au procès pipé, un juge aux airs blasés, lisant conclusions et verdicts dactylographiés à l'avance, nous condamna à quinze ans de prison, entre autres pour possession d'explosif, d'armes de guerre et d'opium... La veille, un haut responsable lao nous avait promis la clémence du tribunal si nous n'y faisions pas scandale. Ou encore ce choc lorsqu'au lendemain du procès une fourgonnette nous livra au portail de la prison pour étrangers de Phongthong. Un lieu réputé pour ses violations régulières des droits humains.

Cruelle par-dessus tout fut l'ignorance permanente de notre sort, aggravée par la manie des Laotiens de souffler sans cesse le chaud et le froid. Nous ignorions tout ou presque de la fantastique campagne de solidarité lancée à l'extérieur par nos familles, amis, collègues et relayée par des milliers d'anonymes. Les Laos nous menèrent en bourriques jusqu'à la dernière minute lorsque le 9 juillet les gardiens vinrent en catastrophe nous extirper de nos cellules pour nous asseoir dans un avion à destination de Bangkok. Cette libération nous avait été annoncée par l'ambassadeur de France pour le lendemain... ·

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