Décès - La violoniste d'origine roumaine s'était établie en Belgique L'archet errant de Lola Bobesco

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Décès - La violoniste d'origine roumaine s'était établie en Belgique

L'archet errant de Lola Bobesco

XAVIER FLAMENT

La violoniste roumaine Lola Bobesco s'est éteinte jeudi, à 13 h 30, à Sart-lez-Spa. Elle avait 82 ans. Encore qu'elle prétendait taire la date de sa naissance (à Craiova, en Roumanie), mais avec la coquetterie de rappeler l'âge auquel elle reçut son prix au tout premier Reine Elisabeth, qui s'appelait encore Concours Eugène Ysa e. Elle avait 17 ans en 1937, et déjà cet orgueil qui se lit dans l'oeil des chats errants qu'elle récupérait et qu'elle vénérait.

Les musiciens ont ce gène de l'errance. Car Lola Bobesco était musicienne avant d'être virtuose. Son père, Aurel Bobescú, qui la forma, ne s'y était pas trompé en lui offrant son premier violon adapté à la taille de ses 3 ans. Premier concert public à 5 ans. Et, à 6 ans, ce récital devant la reine Marie qui lui donnera une bourse pour aller se perfectionner dans un conservatoire international. Elle avait déjà voyagé, gagné un concours de jeunes solistes à Vienne, frôlé vraisemblablement l'Allemagne. Mais à quoi peut bien rêver une jeune Roumaine sinon à Paris ?

Elle entre au Conservatoire à 11 ans, dans la classe de Jules Boucherit, et en ressort un an plus tard, en 1933, avec le premier prix, après avoir provoqué une si profonde sensation, dixit « Le Monde ». Sa carrière internationale débute d'emblée avec un premier concert sous la direction de Paul Paray et prend un nouvel essor au Concours Ysa e : 7e, après Oïstrakh ! Une carrière toute tracée... si la guerre n'avait pas éclaté. Une véritable catastrophe, confiait-elle en 1983 au « Soir illustré ». L'assassinat de ma vie de virtuose.

A Paris, loin de ses parents, elle connaît la faim et la solitude avant d'être recueillie par la famille de Pierre Brisson, le grand directeur du « Figaro », qui lui donnera une culture française.

Mais elle était belge de coeur, avait-elle coutume de dire. J'ai choisi la Belgique comme pays d'adoption car j'aimais l'effervescence de ses grands concours, et aussi le côté placide et sans surprise des gens qui y vivent. La réalité est peut-être plus prosaïque : Lola et moi, raconte le pianiste français Jacques Genty, qui fut son mari et son partenaire, nous sommes venus à Bruxelles parce qu'un imprésario roumain en avait fait sa condition. C'était un escroc. Mais, après, nous n'avions plus d'argent pour rentrer.

Lola Bobesco restera donc en Belgique, substituant sa carrière avortée de soliste par la musique de chambre. Elle y est divine dans Mozart et voue une passion sans borne aux trois « B » (Bach, Beethoven, Brahms), dont elle entreprend l'intégrale des sonates avec Jacques Genty. Mais c'est avec les Solistes de Bruxelles - l'actuel Orchestre royal de chambre de Wallonie - qu'elle allait profondément marquer la vie musicale belge. Dans les années 50, il y avait un vrai engouement pour les orchestres de chambre, explique encore le pianiste. Et il n'y avait que l'orchestre de la RTB : le champ était donc libre.

Lola Bobesco restera vingt ans à la tête de son ensemble, avec des bonheurs divers. Je m'étais trompée sur les sentiments de ceux que je croyais être mes amis, finira-t-elle par dire en 1983. En réalité, ces musiciens supportaient mal d'être dirigés par une femme. Ils m'ont fait une vie atroce et, lorsqu'en 1979, j'ai présenté ma démission, personne n'a levé le petit doigt pour me retenir.

Elle rebondit pourtant et, cette année-là, se rêve actrice en jouant le maître de musique du « Bourgeois gentilhomme », au théâtre du Parc. Elle prend même sa revanche sur la vie avec ses premières tournées au Japon. En 1981, le Japon invite la pianiste Martha Argerich, la soprano Teresa Berganza et... Lola Bobesco, que le « Japan Music Journal » sacre « meilleure violoniste féminine au monde ». Je joue cinq heures par jour, comme un jeune virtuose, disait-elle à l'époque. Car je me refuse absolument à miser sur ma réputation et sur mes dons innés.

De la grande Lola, il ne reste désormais que les témoignages intacts de son talent : le concerto de Viotti, qu'elle fut l'une des seules à enregistrer ; les sonates de Frank, de Lekeu, de Fauré, gravées pour Pavane. Mais ne continue-t-elle pas à vivre à travers les élèves qu'elle a formés aux Conservatoires de Liège et de Bruxelles ? Toujours l'errance et ce formidable orgueil.·

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